CHAPITRE VI
acheté des titres après s’être enrichis dans le commerce, n’abandonnaient pas pour cela leurs boutiques; ils restaient marchands, persuadés que ce qui les avait élevés à la noblesse ne pouvait les faire dérober.
Le commerce cependant, quoique étant sans doute une profession honnête, si on le fait honnêtement, n’est point pour cela une carrière honorable, c’està-dire qui puisse refléter un lustre honorifique sur celui qui la suit. Il n’y a d honorable que la vertu , le courage , 1 intelligence , et par conséquent les professions où ces qualités sont nécessaires; mais il ne peut y avoir d’honneur à revendre dix ce qu’on a acheté cinq; on y trouve du profit, voilà tout.
Toutefois, je dois dire, à 1 honneur des marchands mexicains, que nulle part, au temps de la domination espagnole, le commerce ne s’est fait aussi honnêtement que parmi eux; et qu’aujourd hui encore, quoique 1 impunité ait amené la pensée de mal faire, le commerce se fait au Mexique grandement et loyalement. .le n’excepterai de la règle générale que quelques commissionnaires étrangers, dont les indignes manœuvres ont souvent ruiné les pacotilleurs qui se mettaient entre leurs mains (73).
L’orgueil nobiliaire, enté sur celui de la fortune, n introduit pas de distinctions bien marquées dans la société des gens riches. Ainsi, le faubourg Saint- ( Jermain , la Chaussée-d’Antin et le Marais de Mexico se donnent mutuellement des soirées; l’ex-marquis fait sa partie avec le manant enrichi dans un tripot; la ci-devant comtesse reçoit gracieusement les boni-
mages d’un garçon de boutique , et les jeunes gens des deux sexes s’accommodent très -bien ensemble, sans l’aire la moindre attention aux quartiers de noblesse.
La femme la plus aristocrate que j’aie connue au Mexique est la vieille dame Elizalde, plus connue sous le nom de la blonde Rodriguez. Quand elle parlait des mœurs républicaines et du ton des parvenus, c’était à mourir de rire: Elle plaisantait avec esprit, et mettait les rieurs de son côté.
La blonde Rodriguez fut la Ninon de Lenclos de son époque. Elle était charmante et conserva longtemps sa beauté. Avant 'qu elle lut attaquée du choléra en 1833, je l’ai vue fort séduisante le soir, quoiqu’elle eût atteint la cinquantaine et commencé sa carrière galante à quatorze ans. On dit qu’en 1804 elle enchaîna à son char un savant voyageur, et qu’en 1822 I empereur Iturbide fut encore sensible à ses charmes.
La blonde Rodriguez eut trois filles, qui furent mariées, l une au comte de Régla, l’autre au marquis de Guadalupe, et la troisième au marquis d’Aguayo. Les deux premières étaient belles comme des anges : elles moururent à la fleur de l’âge.
Les réunions devraient offrir, ce semble, peu d’agrément, puisque l’ignorance des femmes et de la plupart des hommes ne laisse à la conversation que l’aliment des lieux communs, des événements domestiques et de la chronique des salons; cependant il n’en est pas ainsi : les dames mexicaines ont tant d’esprit naturel quelles donnent aux riens quelles débitent une grâce toute particulière; l’ennui ne peut