CHAPITRE IX
se trouve dépourvue de tout ce qui en fait le charme, c’est-à-dire l’art dans les pas, la légèreté et la grâce dans les mouvements et la passion dans l’action. Le danseur et sa danseuse s’agitent pesamment en face l’un de l’autre, soit en changeant de place, soit en tournant sur eux-mêmes, le corps roide et les bras rejetés en arrière à se déboîter l’épaule; leur danse se réduit à marquer le pas en mesure et à faire claquer leurs castagnettes entre leurs doigts.
Il y eut à ce bal un brillant souper selon les idées du temps; mais je fus frappé de la confusion qui régna dans le service; les assiettes, les couteaux, les fourchettes étaient rares; les verres l’étaient encore plus. En cherchant à m’en procurer un, je me trouvai dans un nouvel embarras : mes voisins, qui avaient tous bu dans le même verre, suivant leur usage, m’offrirent poliment le leur, me mettant dans la triste alternative ou de commettre une impolitesse en refusant, ou d approcher de ma bouche ce verre banal sur les bords duquel les lèvres et les doigts des buveurs se voyaient estampés.
Les tables étaient confusément chargées de jambons cuits au vin de Xérès, de volailles froides, de poissons aux olives et au piment, de Iromage, de pâtisseries grossières à la graisse de porc, et d’excellents biscuits. Les espaces laissés entre les plats étaient occupés par une infinité de petites carafes pleines de vin rouge de Bordeaux et d’Espagne, de vin blanc de Xérès et d eau-de-vie de Catalogne.
A f exception de quelques danses improvisées par
les jeunes gens dans des réunions de famille, les bals sont rares à Oaxaca. Gela vient de la divergence des opinions politiques, qui désunit les citoyens. Les grandes récréations du pays sont les processions. Pour ces cérémonies les cuisinières, les femmes de chambre, toutes les grisettes se mettent avec une recherche particulière. Elles portent des jupes de mousseline claire ou de satin; puis des bas de soie, des souliers de satin, des colliers, des pendants d oreilles, et une écharpe de mousseline ou de gaze qui remplace le rebozo. .feunes et vieilles, vêtues de la même manière, suivent les processions de la Vierge un cierge à la main.
Ces processions à Oaxaca, comme partout ailleurs au Mexique, n’ont rien de digne : la plus longue partie du cortège est formée de leperos déguenillés, portant des bannières, des lanternes, des croix, des reliquaires. A la Fête-Dieu, des députations d’indiens des villages voisins apportent les images de leurs patrons ou patronnes, et défilent précédées d’un tambourin et d’une clhrimie, espèce de clarinette dont le son est criard et sauvage. Puis s’avancent les moines revêtus du costume de leur ordre : les dominicains, avec l’habit blanc et la cape noire; les carmes, avec l’habit marron et la cape blanche; les augustins sont tout noirs; les religieux de la Merci, tout blancs; l’habit des frères de Saint-Jacques est gris, celui des franciscains est bleu , etc. Le clergé séculier vient ensuite en aube fort courte et chasuble galonnée. Les autorités civiles en habit bourgeois et les militaires en grand uniforme, précèdent le dais du saint-sacre-
CHAPITRK I\.
ment. L’escorte d’infanterie, quoique sous les armes, marche tête nue : chaque soldat porte son schako pendu derrière le dos. Enfin le carrosse doré du saintsacrement ferme la marche; il va à vide, et est conduit par deux personnes marquantes de la ville.
Toutes les processions sont accompagnées de musique. A celle du Rosaire en particulier, le salut est chanté en parties sur des airs fort beaux; seulement les voix laissent beaucoup à désirer. Malgré cela, je trouvais quoique plaisir à être éveillé par les chants du Rosaire matinal qui passait dans ma rue.
Dans les cérémonies du culte, on fait moins usage du plain-chant qu’en France. On a reconnu apparemment que ces notes basses et monotones étaient peu convenables pour louer la grandeur de Dieu ou les grâces de la Vierge; qu elles n’étaient tout au plus bonnes qu’à psalmodier sur un cercueil. Il iaut que chez nous l’habitude ait un grand empire pour qu’on n’ait pas, encore changé ces tons sépulcraux et barbares en d’autres plus dignes de leur sujet.
A l’ occasion de la fête des églises et des couvents, on brûle partout au Mexique un grand nombre de pièces d’artifices et de fusées. Ces feux ont le plus souvent lieu en plein jour pendant les offices, ce qui les rend à peu près inutiles, puisqu’on n’en voit que la fumée, et qu’il faut se contenter du bruit des explosions.
La principale dévotion des Mexicains a pour objet la Vierge et les saints. Les gens du peuple n’en reconnaissent pas d’autre. La Vierge est révérée sous les differents noms de ses attributs, que l’ignorance
fait prendre pour autant de médiatrices distinctes, plus ou moins puissantes, selon la légende de leurs miracles. Quant à Dieu, l’Etre suprême adoré chez tous les peuples, quel que soit le nom qu’on lui donne, Jéhovah, Theos ou Teotl, il est à peine connu.
Quelques mois avant mon arrivée à Oaxaca , cette ville avait été le théâtre de grands désordres. Quatre cents soldats mixtèques, ayant pour chef un nommé Acevedo , l’attaquèrent, refoulèrent dans la forteresse de Santo-Domingo la garnison, qui leur était bien supérieure en nombre, et proclamèrent le rétablissement de la fédération. Bientôt après , pour montrer la pureté de leur zèle patriotique, ils pillèrent les magasins des riches négociants, et pendant plusieurs jours d’orgies ils tinrent sous le couteau tous ceux des habitants qui ne s’étaient pas réfugiés à Santo-Domingo. Une maison de commerce anglaise éprouva une perte de 60,000 piastres; des atrocités furent commises chez un pharmacien français 1 qui demeurait sur la place de la cathédrale, non loin du quartier général. Là, non contents de voler tout ce qui était bon à prendre, et de briser ce qui ne pouvait être emporté, ces forcenés voulurent exterminer tous les étrangers qui se trouvaient dans la maison. La femme du pharmacien eut la tête mutilée à coups de crosse de fusil et fut laissée pour morte. Un ancien officier français2, qui dirigeait
1 Ce pharmacien, nommé Barrier, eut sa part dans l’indemnité payée trois ans pins tard; il reçut une centaine de mille francs.
2 Cet officier, nommé Avril, reçut 50,000 francs d’indemnité.