CHAPITRE PREMIE
d’orage, .le pressai le pas de mon cheval , et laissai derrière moi mes gens qui étaient à pied. Un instant après, j entends dans l’épaisseur des bois des cris effrayants semblables au barrit de l’éléphant; leur intensité augmentait de minute en minute; l’animal, cela ne me paraissait pas douteux, s’approchait de moi rapidement.
Je venais précisément de me débarrasser de mon fusil pour être plus à l’aise sous mon manteau, et je n étais nullement tenté d attendre de pied ferme ce champion menaçant. J’avais donc pris le large au grand trot, et l’éloignement affaiblissait progressivement les ondes sonores qui m’apportaient cette voix du désert, quand j’entendis la détonation d’une arme à leu. Je ne doutai plus que mes gens n’eussent été attaqués. Je revins sur mes pas au galop pour connaître l issue du combat; mais quelle fut ma surprise lorsque je les vis venir avec un singe 1 de trois pieds de haut que 1 un d eux portait triomphalement sur ses épaules! Je demeurai un peu confus de ma terreur; je n’avais jamais ouï dire jusque-là qu’un singe poussât d’aussi affreux hurlements (7).
Sans avoir égard à la ressemblance de cet hôte des bois avec h espèce humaine, on en fit bouillir une partie et rôtir l’autre, et nous en mangeâmes tous sans le moindre dégoût. La chair en est noire et ressemble pour la saveur à celle du mouton, sauf un léger goût de sauvage.
Toutefois, si je mangeai alors du singe sans répugnance, j’avoue que je ne pus m’y décider quelque
1 C’élaii un mycetes ursinus.
temps après, en apprenant les circonstances cle la mort du pauvre animal dont j etais invité à prendre ma part; elles firent tellement d’impression sur moi, que j’aurais vraiment cru commettre un acte d’anthropophagie.
Deux colons étant allés à la chasse dans les bois d’Acayucan pénétrèrent dans un fourré où ils avaient aperçu quelques sapajous; et là, s’étant désigné celui qu’ils voulaient abattre, ils lui tirèrent leurs quatre coups de fusil. L’animal reçut les quatre balles, mais ne tomba pas, car lorsque le plomb n’atteint ni le cœur ni la tête , l’animal , quoique mortellement blessé, conserve assez de force pour se maintenir longtemps à l’arbre. Les chasseurs rechargèrent leurs armes et l’abattirent au sixième coup. Alors l’un d’eux, apercevant à la cime du même arbre un petit sapajou qui s’y était réfugié, le tira et le fit tomber. Le prenant par une patte, il le jeta sur le corps du gros singe qui paraissait privé de vie: mais voici que le moribond, sortant de son immobilité , saisit cette petite bête , l'entoure de ses longs bras en poussant un cri de détresse, puis se soulevant par un mouvement convulsif, il semble chercher la place où le plomb meurtrier l’a frappé et vouloir le ranimer par de légères secousses; mais bientôt épuisé par ce suprême effort , il retombe en jetant un dernier cri , et meurt tenant encore serré sur sa poitrine ce cher et malheureux objet de sa tendresse.
Acayucan , chef-lieu du district du Goatzacoalco, se trouve à une distance de quinze lieues environ à
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I ouest de lYlinatillan. C’est un grand village de trois mille âmes, dont la moitié se compose de créoles. La chaleur y est la même que sur les bords du Goatzacoalco; mais on n’y est pas tourmenté par les moustiques pendant la belle saison, et il n’y en a que iort peu dans le temps des pluies. Cela vient de ce que la situation de ce village sur un plan incliné en éloigne les marais, et que la grande distance qui sépare les cases recule d’autant les bois eirconvoisins du centre qui est le plus habité.
Mais comme le mal est presquê toujours un compagnon fidèle du bien, on y éprouve linconvénient des chiques, espèce de puces1 imperceptibles qui entrent dans la chair, particulièrement aux pieds, et \ déposent des œufs dont les larves croissent prodigieusement vite. Si on n’a pas soin de les extraire à la première sensation de douleur, en peu de jours la plaie s’est assez profondément creusée pour contenir un pois. On ne peut se figurer, sans l’avoir éprouvé, tout ce que cause d’irritation et de dégoût l’existence prolongée de ces petits chancres, souvent au nombre de cinq ou six à chaque doigt de pied! Quelquefois les points malades s’étendent et se réunissent en une seule plaie, malgré l’attention qu’on met à rechercher chaque jour les nouveaux nids. Le développement en est tellement rapide, qu’on découvre le soir une large tache où l’on n avait rien aperçu le matin.
.1 ai eu les pieds fort maltraités par ces maudits insectes, mais les Indiens, qui n’ont pour chaussures que
1 Pnlrx prnelrmis.
des sandales, en ont les doigts rongés. .1 en ai vu dont I orteil avait entièrement disparu.
Une fois installé à Acayucan, je fis commencer un défrichement à une petite distance du village pour une plantation de maïs. Mais bientôt les avis m arrivèrent de tous côtés : les uns disaient que j’avais mal choisi ma position, et me conseillaient de retourner sur le fleuve; d’autres, plus sensés, me démontraient que le but de notre expédition étant manqué, mes efforts en agriculture seraient infructueux ; que , livré ainsi à mes propres ressources, tout ce qui pourrait m’arriver de moins triste serait de pouvoir vivre pauvrement et sans espoir d’améliorer ma situation.
Déjà le peu d hommes qui m’étaient restés fidèles commençaient à s’ébranler. C’étaient des vignerons , anciens serviteurs de ma famille, qui avaient demandé à suivre ma fortune. Le changement de leurs habitudes, le souvenir du village, et peut-être aussi celui de leur bon vin de Bourgogne dans un pays où l’on n’a que de 1 eau tiede pour satisfaire une soif inextinguible, faisaient mollir leur résolution première; ils n’aspiraient qu à revoir la France, et attendaient de moi la grâce de leur renvoi.
Dès le premier jour du débarquement, j’avais été démoralisé moi-même; et si j’avais encore songé à coloniser, c’était plutôt par suite de l’idée fixe qui m’avait amené au Mexique que par l’effet d’une volonté réfléchie; aussi * après avoir tournoyé pendant quelque temps dans un labyrinthe d’idées contraires,