CHAPITRE X
toujours une suite de côtes longitudinales qui avec le temps ne se développent pas également : les unes restent stationnaires, tandis que d’autres acquièrent des dimensions excentriques extraordinaires. Plus le tronc augmente de volume, plus ces irrégularités deviennent prononcées; et à peine atteint-il la grosseur de ceux de Chapultepec, que déjà on est tenté de croire au premier abord que ce n’est pas un seul arbre. C’est ainsi qu’il arrive que dans l’énorme tronc du cyprès du Tule, dont l’amplitude est près de quatre fois plus grande que celle des arbres de Chapultepec, les trois angles les plus saillants sont parvenus à une excentricité telle, qu’on a cru qu’ils appartenaient dans le principe à trois arbres différents.
Ce cyprès, plein de vie, n’offre en rien l’apparence de la décrépitude. Il n’a pas un seul chancre, une seule branche morte; la sève conserve sa vigueur jusqu’au sommet, et tout porte à croire qu’il lui reste encore bien des siècles d existence.
Vieil habitant de la terre, vénérable témoin des révolutions des hommes et des choses, lui que ni les tempêtes, ni la foudre, ni la succession des temps n’ont pu détruire, il a failli être victime du caprice d’un riche commercant d’Oaxaca. Cet homme s’est vanté à
moi d’avoir offert une somme considérable aux Indiens du Tule pour acheter cet arbre et en faire des poutres et des planches!.... Heureusement les Indiens ont rejeté la proposition de ce Vandale, et l’arbre est encore debout, versant la fraîcheur de son ombre parfumée sur ceux qui viennent l’admirer.
Dans une île mes promenades au Tuie, je Jus témoin de ce qui se pratique dans les villages à la mort d’un enfant. Au bout d’une allée tortueuse une cabane de roseaux, entourée de poincettia et de frangipaniers, retentissait de chants joyeux et d’instruments à cordes. Quelques Indiens d’un âge avancé, assis devant la porte, vidaient à la ronde des tasses de pulque et de mescal 1 ; plus loin des femmes préparaient des galettes de maïs avec des ragoûts au piment. Invité par un vieillard à entrer dans la case, j’y trouvai une vingtaine de jeunes gens : les uns chantaient, les autres jouaient de la guitare ou frappaient dans leurs mains en marquant la mesure. Dans un coin de la case, au milieu de plusieurs cierges allumés, se trouvait étendu dans une corbeille, garnie de fleurs et de verdure, le corps inanimé d’une petite fille de trois ans. Son Iront était ceint d’une couronne de métal brillant; des fleurs effeuillées recouvraient son corps, à l’exception de la figure. La jeune mère se tenait là, les yeux sans cesse tournés vers l’enveloppe mortelle du petit ange dont on célébrait l’émigration prématurée aux régions célestes; elle veillait à l’entretien du luminaire et à l’arrangement du lit funèbre. Mais tout cet extérieur de fête n’empêchait pas quelques larmes de mouiller ses paupières; car, en dépit des idées philosophiques ou religieuses sur l’issue
1 Eau-de-vie qu’on retire du maguey. On fait cuire la racine de cette plante sous la cendre, puis on la fait fermenter après l’avoir broyée. L’alcool qn’on en retire a des propriétés stomacales très-remarquables : il est tonique sans être irritant.