CHAPITRE XI
La nature a frappé les habitants de cette partie du Mexique de trois plaies hideuses : l’éléphantiasis, le crétinisme et la jiricua.
La première de ces maladies n’est autre chose que la lèpre des Grecs qui désola si longtemps le sud de l’Europe après les croisades. Ce fut à Sapotiltic que je vis des lépreux pour la première fois. Une jeune femme au corps svelte , à la démarche dégagée , portant une cruche à la manière des filles d’Haran dans le tableau d Horace Vernet, allait devant moi, se dirigeant à la fontaine. Bientôt elle s’arrête , et me montre une figure de couleur pourpre, dont les traits avaient entièrement disparu sous des centaines de tubercules. C’était un monstre. Sa voix n’avait plus rien d humain : elle ne proférait plus que des sons rauques, inarticulés. Pauvre créature, son mal était sans remède!
On ne souffre pas la présence des lazaréens dans les villages où ils abondent; on les oblige à aller camper dans des lieux retirés, quelquefois non loin des routes, où ils vont implorer la charité publique. Ils traînent ainsi 1 existence la plus misérable jusqu’à ce que la mort vienne les en délivrer.
Les crétins sont en grand nombre dans la vallée d’Apatzingan et sur toute la côte. Au village de Comala ', auprès de Colima, un cinquième des enlants naissent sourds et muets, idiots ou contrefaits. En
1 Une statistique du territoire de Colima, publiée en 1849, nous dit qu’il n’y a pas plus d’une douzaine d’idiots et de sourds et muets dans tout le pays; son auteur a failli à la vérité en cela, comme en bien d’autres choses.
outre, parvenus à l’âge mûr, tous les habitants portent des goitres plus ou moins saillants. Cette dégénérescence de l’espèce humaine est attribuée à la nature des eaux du pays.
Quant à la jiricua, voici ce que j’en sais. Sous l’influenee d’un climat chaud, humide et malsain, les ressorts de l’estomac se détendent, les digestions se font mal, la rate s’enfle comme dans les fièvres intermittentes , mais sans douleur, et la peau se couvre de taches de différentes couleurs. Celles de l’Indien sont blanches, rouges, bistrées ou bleues; celles de l’Européen sont toujours blanches.
Quelques-uns ont pensé que cette maladie venait d’un virus syphilitique; cependant quand on a étudié sur les lieux pendant longtemps ce phénomène pathologique, on ne saurait douter que son germe ne soit dans une atmosphère chargée de miasmes délétères, et sa cause déterminante dans une chaleur humide.
Au reste , les pintos 1 (c’est ainsi qu’on les appelle sur la côte du sud-ouest) n’éprouvent aucune incommodité de leur état. Seulement quand ils passent dans un climat plus froid, ils ressentent des tiraillements dans les endroits où la peau a changé de couleur.
En approchant de Colima, la route devient pénible. Des ravins abrupts de deux à trois cents pieds de profondeur la coupent à chaque moment. Celui de Beltran est fort beau , fort curieux , mais bien fatigant : quoiqu’il n’ait pas plus de 500 mètres de
1 On les appelle improprement teigneux (linosos) en Cliiapa.