‹ Le MexiqueChapitre 212 sur 247 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

n’était jamais si désespéré qu’on ne pût tracer aux chefs du gouvernement une ligne de conduite qui en assurât la tranquillité intérieure et l’indépendance. Mais aujourd’hui le mal paraît incurable aux plus clairvoyants. Le Mexique semble être dans une de ces dernières convulsions qui amènent l’agonie et la mort. Déjà la gangrène a gagné tout le' corps social : la démoralisation est partout. Le clergé, comme toujours, agit sans prudence et contrairement à ses véritables intérêts. Les militaires, prenant pour modèles les prétoriens de Home dégénérée, vendent le secours de leur épée au plus offrant, et se font un jeu du parjure. Les revenus de l’Etat n’ont jamais été plus dilapidés que depuis 1852 jusqu’à la présidence de M. Comonfort 1 (93). Des troupes de bandits ravagent impunément les haciendas; les déprédations des Apaches et des Comanches, leur férocité, rendent les provinces du nord inhabitables. Dans plusieurs endroits , les Indiens cultivateurs se trouvent en rébellion ouverte contre les blancs. Alvarez, dans le sud, est toujours sur le point de quelque dissidence avec le pouvoir exécutif. La menace de la scission du nord, celle de la proclamation de la république de la Sierra-Madre2, tiennent les esprits en suspens. Enfin les citoyens qui sont sortis sans tache du pêle-mêle politique, et ceux qui ne prennent aucune part aux affaires publiques ,

1 Fin de 1855.

2 On prête 5 Vidaurri, nui commande dans le nord, l’intention de déclarer son Etat indépendant et de s’unir ensuite aux Américains.

sont découragés, et s’enferment dans un profond égoïsme.

Au spectacle d’un tel désordre, du conflit interminable des partis, de l’anarchie qui gagne à chaque heure quelques pouces de terrain , et de l’abattement de cette nombreuse partie de la nation qui souffre de ces orgies politiques, de ces bouleversements, de ce brigandage , et rêve un Messie qui la délivre de tant de maux, que peut-on pronostiquer sur l’avenir de ce malheureux peuple, sur ce Messie qu’il appelle de ses vœux? Hélas! on ne signale guère que le géant américain qui puisse répondre à son appel et mettre ordre à un tel chaos; mais il absorbera dans son intérêt propre, dans l’unité de sa puissance, les rêves des partis, les intérêts généraux, les intérêts privés, la religion de l’Etat, l’indépendance nationale. Déjà il considère avec plaisir les troubles , les malheurs de la république sa voisine; il convoite le reste des beaux domaines que le traité de Guadalupe lui a laissés, et guette l’occasion de se jeter sur sa proie , comme l’araignée sur la mouche qui bourdonne autour de sa toile.

Le Mexique gagnerait beaucoup à passer sous la domination anglo-saxonne : je ne prétends pas le nier; mais les Mexicains eux-mêmes y perdraient infiniment. .T’ai fait connaître dans la note 12 ce qu’ils ont à craindre de l’annexion de leur pays aux Etats-Unis, et je pense qu’il serait injuste et impolitique aux nations d’Europe de les abandonner au sort qui les

menace.

Page 1