‹ Le MexiqueChapitre 213 sur 247 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Parce que les Mexicains ne savent pas encore se gouverner eux-mêmes, doit-on les priver pour cela de leur indépendance comme peuple, et de leurs cléments de bonheur comme individus? Cela ne saurait être juste, car ce serait punir dans les générations à venir les fautes de leurs pères, iniquité que nous déplorons pour la Hongrie et la Pologne, et à laquelle nos armes ont mis fin en 1828 pour une partie de la Grèce.

Le malheur du peuple subjugué est d’ailleurs d’autant plus sensible, que ses dominateurs ont moins de points de ressemblance avec lui dans sa religion, dans ses coutumes, dans son caractère, dans ses goûts, dans les facultés de son intelligence. Or, les Anglo- Américains ne sauraient jamais sympathiser avec les Mexicains, parce qu’ils sont intolérants 1 en matière de religion, et que les Mexicains sont le peuple le plus tolérant du monde; parce qu’ils sont grossiers dans leur ton , dans leurs manières , et que personne n’est plus poli qu’un Mexicain; parce qu’ils n’ont pas la moindre disposition pour les arts libéraux, et que les Mexicains ont l’instinct du beau parfaitement développé; parce qu’ils ont l’esprit spéculateur, et que les Mexicains ont l’imagination poétique; enfin parce qu’ils apporteraient avec eux l’esclavage, et que les Mexicains verraient avec horreur fouetter des hommes qu’ils sont déjà habitués à regarder comme des frères.

Soumettre les Mexicains aux Anglo -Américains

1 L’exactitude de cette expression est prouvée dans la

note 12.

serait donc doubler le poids de leurs chaînes. Le bien même qui leur viendrait de ce peuple antipathique leur semblerait empoisonné par les dégoûts dont ils ne cesseraient d’être abreuvés.

D’un autre côté, est-il prudent que l’Europe laisse ces ambitieux républicains poursuivre leurs conquêtes de proche en proche jusqu’au cap Horn ? Ne doit-elle pas craindre un dérangement funeste dans l’équilibre du monde, s’ils venaient à dominer sur tout le continent américain? Du jour où l’étendard étoilé flottera en maître sur le plateau d’Anahuac et sur la crête des Andes, la dépopulation de l’Europe commencera sur une plus grande échelle que jamais; et cependant les gouvernements des Etats allemands s’inquiètent déjà sérieusement du vide que laisse chez eux le flot de l’émigration qui coule sans cesse vers les Etats- Unis. Mais si cent mille colons abandonnent à présent chaque année le vieux continent pour aller se fixer sous un climat rude, sur une terre avare, ce nombre ne triplera-t-il pas, quand on les mettra en possession de domaines où règne un printemps éternel , où la santé se maintient robuste, et où la fertilité du sol n’a point d’égale?

Réfléchissons aussi que l’Europe tire de l’Amérique presque tout l’argent et l’or qui entrent dans la circulation ; que la plus grande partie du coton qui alimente ses fabriques, du café, du cacao, du sucre, des bois de teinture, de la cochenille, etc., qu’on y consomme, en vient également; que le blé des Etats- Unis conjure chez nous la famine, que notre culture

Page 1