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CHAPITRE PREMIER

(1) Le problème de la jonction des deux mers est maintenant résolu. Panama a triomphé. Le 28 janvier 1855, le premier convoi a traversé l’isthme d’un bout à l'autre ; il a fait le trajet en six heures, et ne tardera pas à le faire en moins de temps encore. La compagnie Sloo, dont les prétentions avaient failli ramener la guerre au Mexique, abandonna ses projets aussitôt que le président Ceballos lui eut donné gain de cause ; mais une autre compagnie américaine lui a acheté son privilège et s’est mise à l’œuvre avec la plus grande activité, en 1856. On assure qu’un chemin de communication du golfe au grand Océan sera ouvert au 1er février 1857.

(2) Les capitaines de la marine marchande sortent presque tous des rangs du peuple. Ce sont de bons praticiens et de braves marins ; mais ils manquent totalement d’éducation. Or, l’éducation ne consiste pas seulement dans les dehors polis et les manières élégantes : son but le plus noble est de développer dans l’homme le sentiment et l’amour de ce qui est bien, en lui donnant la force de sacrifier tout intérêt sordide à l’observance des lois de la délicatesse et de l’honneur.

Il résulte de cette absence d’éducation chez les capitaines de navires marchands, que les passagers à leurs bords ont à souffrir encore plus de leur défaut de probité que de leur ignorance des règles du bon ton. Si le malheureux en proie aux dégoûts causés par le mal de mer se rappelle le menu des dîners dont on lui faisait lire la carte chez l’armateur, et demande un des mets qu'il croit capables de raviver son appétit et ses forces défaillantes, on lui répond : « Nous n’avons pas cela, nous l’avons oublié,» ou bien : « Plus tard, quand nous serons sous les tropiques, on vous

NOTES

en donnera. » S’il s’agit du vin de Champagne promis deux fois par semaine : « Ces diables d’arrimeurs, dit le capitaine, ont été fourrer mes caisses au fond de la cale ; il n’y a pas moyen d’en avoir une, peste soit d’eux! » Et celui qui se plaint des arrimeurs n’a point embarqué de champagne : celui qui dit avoir oublié ses boîtes de conserves les vend en arrivant au port, souvent en présence de ceux qu’il a trompés.

C’est un abus de confiance, une action hideuse dont ccs hommes se rendent coupables envers leurs hôtes passagers ; et cependant ils s’en vantent quelquefois entre eux comme d’une innocente rouerie. Dès leur enfance ils ont été accoutumés à bord aux actes de brutalité * et d’injustice, de sorte qu’ils n’y mettent aucune importance ; et tel qui vole un passager sur le prix de sa nourriture ne croit pas mériter le nom de malhonnête homme, et réprouverait tout vol dont l’idée se présenterait à lui sous un autre aspect.

On trouve heureusement des exceptions à la règle ; j’ai connu des capitaines vraiment francs et loyaux; je citerai entre autres le nom du capitaine Oriot, du Havre, quisous une enveloppe quelque peu rude renferme un cœur honnête et généreux. Je souhaite que le ciel bénisse ses travaux.

Je ferai remarquer, au reste, que les passagers qui les premiers font des réclamations au capitaine pour l’accomplissement de ccs promesses, ou même qui se montrent encore mécontents alors qu’il les a ponctuellement remplies, ne sont pas ceux qui, dans leurs familles, ont été accoutumés à une table recherchée : non, ce sont au contraire les gens qui pour la première fois s’asseyent à une table bien servie : personne n’est exigeant comme un commis marchand, un maître d’armes ou un artisan. Après quelques jours d’une traversée, on peut juger de la condition de chacun par sa tenue à table.

Dans vos voyages, donnez toujours la préférence aux paquebots américains, si vous avez le choix ; là vous n’aurez jamais aucune économie mesquine à redouter, tout est abondant, tout est splendide.

(3) Lorsque Christophe Colomb demandait à Ferdinand et à Isabelle des navires pour son expédition, son projet était de cher-

1 On ne saurait se faire une idée de la brutalité des capitaines envers les matelots, et surtout envers les mousses et les gens spécialement chargés de leur service : il est à désirer qu'un code de marine vienne régler enfin d'une manière précise l’étendue du pouvoir d’un capitaine à son bord et la limite de sa brutalité envers ses subordonnés.

NOTES

cher une route directe qui conduisît aux grandes Indes. La connaissance de la sphéricité de la terre lui donnait la certitude de trouver à l’ouest, aux mêmes latitudes, les côtes orientales de ces pays fortunés d'où les Portugais tiraient tant de richesses; et quand il annonça la découverte des grandes Antilles, qu’il crut d’abord appartenir au continent qu’il cherchait, il les désigna sous le nom d’Indes occidentales, et les peuples qui les habitaient sous celui d’indiens, qu’on a conservé dans tout le nouveau monde aux indigènes cultivateurs, réservant celui de sauvages à ceux qui vivent de chasse ou de rapine.

(4) Les races de chevaux dégénèrent dans les pays très-chauds. Au Goatzacoalco, les chevaux sont mauvais, surtout ceux qui, n’ayant pas été accoutumés à manger du mais sec, ne se nourrissent que de fourrage vert ; ils n’ont aucune vigueur, et vous laissent en chemin, si vous voulez faire une course de plus de sept à huit lieues.

Au contraire, dans les climats tempérés ou froids du Mexique, on trouve une race de chevaux excellents, et doués de qualités étrangères à celles d’Europe.

Tout le nord du Mexique 1 , depuis San-Luis jusqu’au delà de Chihuahua, est propre à la propagation de l’espèce chevaline. Jusqu’à présent, les principales richesses des propriétaires d’haciendas ont consisté dans la vente des chevaux et des bêles à cornes qu’ils élevaient par troupeaux innombrables. Mais depuis que les incursions des sauvages sont devenues fréquentes et que les bestiaux ont été leur proie, les grandes fortunes ont beaucoup diminué; quelques-unes ont été anéanties.

Le pays qui se déroule au nord, à partir de Guanaxuato, est uniforme et stérile, excepté dans les cordons de la sierra Madré, oii l’on trouve de frais vallons ombragés de beaux chênes, et des coteaux couronnés de sapins rouges et blancs. Les pluies y sont rares pendant huit mois de l’année, et l’on n’y possède aucun moyen d’irrigation ; seulement quelques réservoirs d’eau s’obtiennent çà et là d’une source avare ou d’un torrent passager dans la saison pluvieuse, et servent d’abreuvoir au bétail.

La campagne n’offre à l’œil du voyageur que des steppes parsemées de touffes d’herbe et de nopals. Quelquefois la végétation dis-

1 II est à remarquer qu'il n’y a plus de thécaux dans le Nouveau-Mexique, à cause de la neige qui couvre les pâturages pendant l'hiver : on n'y élève que des moulons et quelques vaches qu’on abrite dans la mauvaise saison le long des escarpements de la Cordillère.

NOTES

paraît presque entièrement clans des solitudes immenses, où l’on n’aperçoit plus que quelques herbes éparses, insuffisantes pour nourrir les troupeaux, et quand elle reprend quelque empire, elle ne sait produire que des ronces noires et des mesquites 1 grêles, dont la vue ne saurait diminuer la tristesse du paysage.

Chihuahua est une oasis dans le désert : les environs en sont fertiles ; mais si les pluies de mai n’arrivent pas en leur temps, les blés et le maïs se sèchent avant leur maturité, et les animaux meurent en grand nombre, là où des abreuvoirs tarissent, et où ceux qui restent se trouvent trop éloignés des pâturages. La valeur de ces haciendas dépend donc du plus ou moins d’abreuvoirs qu’elles possèdent ou qui sont à leur portée.

Le défaut d’irrigation empêchera bien longtemps encore l'homme de peupler ces vastes contrées ; elles resteront le domaine des troupes de chevaux qui y régnent en liberté : les piqueurs préposés aux haras, n’ayant d’autres soins que de les ramener dans leurs limites, de régler le nombre des cavales de chaque étalon 2, de marquer d’un fer rouge les poulains d’un an, de veiller à la procréation des mulets, et de dompter les animaux destinés à la vente.

Il est beau de voir ces milliers de chevaux errer dans les prairies, courir, brouter, bondir, et, toujours l’œil au guet, s’effrayer, se calmer, s’agiter de nouveau au moindre bruit, à l’apparition d’une bête fauve ou d’un cavalier dans le lointain. Regardez cette cavale que vous venez de surprendre broutant un mesquite près de ce ravin : quel air intelligent! quelle grâce dans sa pose! et maintenant qu’elle détale et va rejoindre ses compagnes, quelle vigueur de jarret, et quelle souplesse de mouvements ! Là-bas, dans le ravin , voyez-vous l’étalon qui court empressé et rassemble ses cavales? Il vient d’apercevoir sur le revers opposé une troupe de juments qui s’avance vers le même ruisseau. L’étalon qui conduit celles-ci s’arrête, va, vient, ordonne aussi sa bande; ses yeux lancent des éclairs, son allure est fière , sa queue prend une position horizontale, ses muscles se contractent et se gonflent par la colère. Les deux ennemis se regardent un moment, puis s’élancent l’un contre l’autre ; déjà ils s’atteignent au fond du ravin ; ils se saisissent au cou, et le sang jaillit ; ils se retournent et se lancent des ruades à se broyer les os; les coups retentissent jusqu’à nous; ils s’acharnent et se déchirent de nouveau à coups de dents. Mais le dernier arrivé paraît faiblir ; il recule, le voilà qui fuit ; le vainqueur le poursuit,

1 Le mesquite donne une gomme semblable à la gomme arabique.

2 L'étalon conduit de trente à trente-cinq cavales.

ils courent côte à côte, déjà ils ont franchi ce buisson de ronces noires qui les dérobe en partie à notre vue; ils tournent le ravin, et disparaissent tout à fait.

Cependant, dans les deux camps, les cavales n’ont pas bougé: elles s’inquiètent, elles frémissent, et attendent impatiemment le succès du combat, le retour du vainqueur. Celui-ci reparaît enfin, redressant son encolure, et frappant avec bruit la terre sous son pas relevé ; il jette un regard triomphant sur ses juments qu'il a vaillamment défendues, sur celles qu’il vient de conquérir, et les deux troupes l’accueillent par un hennissement prolongé où l’on peut reconnaître, d’une part, le hourra du triomphe, de l’autre, les premiers hommages d’esclaves soumises à leur seigneur.

Tournant autour du groupe de ses nouvelles cavales, l’étalon semble, par son allure superbe, leur montrer qu’elles n’ont rien à regretter au change; puis il les chasse devant lui, les réunit aux anciennes, et jouit de son double sérail jusqu’à ce que le piqueur chargé de l’inspection du haras s’aperçoive de l’usurpation , rende au pauvre proscrit ses épouses ingrates, et l’éloigne des pâturages où la rencontre a eu lieu.

L’étalon , ce foudre de guerre, a cependant dans le haras même un ennemi, qui, malgré son allure humble, sa livrée roturière et le mépris dont nous l’accablons , n’en est pas moins un redoutable adversaire. L’âne, puisqu’il faut V appeler par son nom , envieux du bonheur de l’étalon, prétend sans façon s’approprier son bien. Incapable de lutter corps à corps avec avantage , il use de ruse , et affrontant la première ruade , il saisit son ennemi aux parties génitales , et abat d’un coup de dents à ses pieds le géant demi-mort de douleur.

Toutefois cette première victoire ne l’a pas encore rendu maître des cavales; il en est ordinairement fort mal reçu , et son poitrail sanglant atteste assez le peu de cas qu’elles font, au premier coup d’œil, de ce Cupidon à barbe grise.

Mais l’âne est patient , et la patience mène à bout de tout. Jugeant inutile la voie de la galanterie pour arriver à ses fins, il saisit au cou la jument, et tout en la mordant, la fait tourner sur ellemême, tandis qu’il décrit aussi une circonférence de cercle d’un rayon égal à la longueur de la jument. De cette manière il finit par l’étourdir, et lorsqu’il consent à la lâcher elle ne s’oppose plus à ses désirs.

Les mules qui naissent de ces liaisons illégitimes sont plus fortes et plus courageuses que les juments. Elles prouvent la supériorité

NOTES

de leurs forces par le poids énorme qu’ elles portent lorsqu’elles ont été façonnées au service de l’homme, et celle de leur courage quand un loup pressé par la faim vient attaquer leur campement dans les prairies. Les juments fuient à l’approche du loup; elles ramassent leurs poulains et toutes ensemble forment un cercle autour d’eux pour les défendre ; tandis qu’on voit souvent les mules courir sur le loup, le saisir par la peau du cou, l’enlever de terre, le secouer rudement, et le tuer à coups de pieds de devant en quelques minutes. Ces mules présentent plus de difficulté à dompter que les chevaux.

(5) Clavigero a fait erreur en disant que le père de Marina était un cacique de la province du Goafzacoalco : il n’est pas douteux que les domaines de ce seigneur ne fussent situés sur les frontières de Tabasco et de Chiapa 4. Quelle est donc l’origine de cette tradition qui fait naître Marina à Altipan ?

Je l’ignore. N’aurait-on pas confondu le lieu où Cortès l’a mariée à l’Espagnol Jean de Jaramillo avec celui où elle est née? Nous savons que ce mariage s’est fait pendant l’expédition d'Honduras , et que le conquérant a passé par ce village pour se rendre par le Goatzacoalco à la rivière d’Uspanapan, qu’il dut remonter. Voici du reste ce que Clavigero rapporte de celle femme célèbre.

Le père de dona Marina était feudataire de la couronne de Mexico et seigneur d’un grand nombre de villages. Sa mère, devenue veuve, se remaria et eut un fils du second lit, auquel les deux époux résolurent de faire passer tout entier l’héritage de leurs domaines- Pour cela , ils répandirent le faux bruit de la mort de la jeune fdle, lui simulèrent un enterrement, et la vendirent secrètement à des marchands de Gicalanco, ville frontière de Tabasco. Ces marchands la revendirent aux habitants de cette dernière ville, et elle se trouva du nombre des vingt esclaves que ceux-ci offrirent à Cortès en signe de soumission.

Cette jeune fille, qui était d’une beauté remarquable , savait, outre la langue mexicaine qui était la sienne , le maya , qu’on parlait dans la province de Tabasco ; et en peu de temps elle apprit aussi l’espagnol. Elle fut baptisée avec les autres esclaves, et reçut le nom de Marina. Les Mexicains, adaptant à leur langue le nom de Marina, l’appelèrent Malintzin , d’où vient le nom de Malinclie sous lequel elle fut connue des Espagnols de Mexico.

1 Voyez f Histoire de la Conquête du Mexique par Prescolt.

NOTES

Elle fut constamment fidèle à ses libérateurs, et leur rendit des services éclatants , car non-seulement elle servit d’interprète dans les négociations de Cortès avec les habitants de Tlaseala , ceux de Mexico et des autres nations d’Anahuac ; mais dans différentes circonstances, elle sauva aussi l’armée d’une destruction certaine , en prévenant Cortès du danger qui la menaçait , et lui indiquant les moyens de les éluder. Elle accompagna Cortès dans toutes ses expéditions ; elle lui servait d’interprète, elle l’aidait de ses conseils.

Quand dona Marina accompagna Cortès à Honduras , elle revit sa mère et son frère, qui, redoutant son ressentiment, étaient dans la plus grande consternation ; mais elle leur parla avec une bonté parfaite : elle avait tout oublié, ou du moins tout pardonné, et elle montra ainsi que sa piété et sa grandeur d’âme égalaient les autres qualités dont la nature l’avait ornée.

Le fils qu’elle eut du conquérant s’appela don Martin Cortès, chevalier de l’ordre de Saint-Jacques. Injustement soupçonné de rébellion , il fut condamné à être torturé par des juges barbares et iniques , qui oublièrent les services incomparables que les auteurs de ses jours avaient rendus au roi et à toute l’Espagne (1568) *.

(6) Tous les Indiens sauvages ou cultivateurs sont également élrangers aux sentiments tendres dont nous ennoblissons les plaisirs de l’amour, Le caractère du sauvage est guerrier et féroce ; celui de l’Indien cultivateur est pacifique et doux. Le premier est l’ennemi éternel des races blanches , dont il ne rêve que la destruction ; le second vit au milieu des établissements des Européens, qu’il nourrit du surplus de ses récoltes.

Quoique l’amour ne fasse naître chez les uns et chez les autres aucun sentiment de galanterie, il parait néanmoins s’épurer chez le paisible cultivateur, où la condition de la femme se trouve sensiblement améliorée.

La fiancée d’un sauvage n’est qu’un meuble dont il désire doter sa hutte; épouse, elle devient une esclave condamnée au service d’une bête de somme. Mais chez l’Indien cultivateur, le sort de la femme s’ennoblit: les époux se partagent d’une manière équitable les peines et les travaux.

Le Charoqui, le Sioux, l’Apache, dans une marche fatigante , se prélassent nonchalamment à cheval, tandis que la femme, à pied ,

1 II y avait deuv Martin Cortès : l’un fils naturel du conquérant, l’autre son héritier légitime. Celui-ci était marquis del Valle ; il fut aussi cruellement persécuté.

NOTES

tenant son enfant à sa mamelle, doit porter eu outre le fusil du chasseur, le gibier et les provisions du voyage. S’il arrive qu’elle accouche en chemin, elle se baigne et lave le nouveau-né dans le premier ruisseau qu elle rencontre, puis continue à suivre le cavalier sans ralentir son pas.

L’Indien cultivateur, au contraire, va toujours à pied avec sa femme et ses enfants, chargés d’un fardeau proportionné aux forces de chacun. Tous les membres de la famille travaillent également, depuis l’enfant jusqu’au vieillard ; mais la femme dont la grossesse est avancée reste au village jusqu’à sa délivrance. Chez les peuples du sud-ouest du Mexique, la femme va au marché voisin montée sur son âne, et son mari l’accompagne à pied.

Il est encore un point des mœurs conjugales où le sauvage diffère du cultivateur : c’est qu'il n’est point jaloux ; tandis que celui-ci ne veut, en général , partager avec qui que ce soit la jouissance de ses droits d’époux. L’Osage, le Pied-Plat, le Pawnie, cèdent leurs femmes pour un cornet de poudre ou une bouteille d’eau-de-vie 1 ; l’Apache, le Comanche, obligent le prisonnier blanc, dont ils ont admiré la valeur dans le combat, à s’unir aux leurs pour perpétuer sa race; tandis que l’Indien, plus civilisé, quoique peu soucieux de surveiller sa compagne, s’irrite cepeudant d’un manque de fidélité, et s’en venge quelquefois d’une manière terrible.

Par une anomalie singulière dans le caractère du sauvage, les Charoquis, peuplade des Florides2, confinée aujourd’hui dans les Arkansas, se font accompagner, dans leurs expéditions, de filles publiques qu’ils accablent de leurs mépris, et qu’ils relèguent à une extrémité de leur camp, d’où il leur est défendu de s’écarter. Quelle faute les fait condamner à ce métier infâme? Je l’ignore. Peut-être ce châtiment retombe-t-il sur les jeunes filles devenues mères avant d’être épouses; peut-être est-ce la condition réservée aux femmes qui restent veuves et stériles; car ces peuples du désert, dont l’existence au milieu d’ennemis puissants se trouve subordonnée au nombre de leurs guerriers, croient que le mauvais Esprit habite dans le sein de la femme qui ne donne pas un défenseur de plus à la tribu.

L’Européen, qui ne connaît les mœurs des sauvages de l’Amérique que par les peintures de M. de Châteaubriand, en a une idée

1 II punit néanmoins l' infidélité d’une femme, s’il n’a pas été pris lui-même pour intermédiaire de ses relations extraconjugales.

2 Les Cliaroquis sont d’anciens Séiniuoles, qui, forcés par les Anglo-Américains de quitter les Florides, se sont retirés au désert.

NOTES

aussi fausse que celui qui prêterait au bouillant Ajax ou à la belle Nausicaa le langage et les mœurs de la cour de Louis XIV. Le poème des Natchcz nous attache par le charme des pensées généreuses, par l’éloquence, par un style harmonieux, par la perfection de l’art, et enfin par toutes les séductions du talent de son auteur. Outougamiz , Céluta, Mila, le vieux Sachem , nous représentent l’amitié fidèle, l’amour malheureux, la finesse et l’enjouement, la morale et la sagesse, telles que nous concevons ces passions, ces qualités, ces vertus, telles qu’elles se développent dans nos cœurs; mais au fond des forêts et dans les prairies du nouveau monde, plus rien de cela n’existe sous la forme qui nous est familière. Là, les liens de fraternité se resserrent entre des guerriers par intérêt personnel et non par instinct sympathique. L’amour est un enfant charnel qui ne laisse dans le souvenir ni plaisirs ni regrets. La finesse d’intelligence qui s’exerce sur les moyens de conservation de soi-même ou de destruction de son ennemi se trouve développée à un haut degré dans l’esprit du sauvage; mais jamais à aucun âge on ne remarque d’enjouement ni dans ses paroles ni dans ses actions: sa danse est sérieuse, son ivresse est triste. L’enfant est grave comme son père.

Enfin, s’il est vrai qu’on entende de la bouche des vieillards quelques préceptes de morale, on sait aussi que, dans les ténèbres de leur sagesse barbare, ce ne sont guère que des lueurs incertaines qui ne servent à les guider ni dans la conduite privée ni dans les résolutions du conseil.

Certes, le portrait des sauvages de l’Amérique tel que l’a tracé l’illustre auteur d’ Atala est beaucoup plus beau que la réalité, pour le lecteur qui n’a jamais perdu de vue les cotes du vieux continent. Mais le voyageur qui a reçu l’hospitalité chez les Peaux-Rouges, soit aux Etats-Unis, soit au Mexique, et qui n’a jamais rien vu parmi eux qui ressemblât , même de loin , à la délicatesse des sentiments de l’amante de Chactas ou de l’épouse de René, ne peut jouir à cette lecture que de la beauté du langage et du charme de la fiction. Le reste ne lui offre que peu d’intérêt, parce qu’il est forcé de s’écrier à chaque page, avec cette créole de la Nouvelle- Orléans : Oh! comme c’est mensonge, ça 1 !

' Dans ses Mémoires d' Outre- Tombe , Châteaubriand lui -même convient que les peintures des Natchez, d' Alain et de René ne ressemblent plus. On se demande si elles ressemblèrent jamais. Depuis qu'il les traça plus d'un demi-siècle s'est écoulé , et un demi-siècle a dû changer bien des choses dans le nouveau monde : le désert y recule chaque jour. Au surplus, je crois que Châteaubriand

(7) Ees singes du Goatzacoalco sont couverts d’un poil noir ou roux-foncé fort épais, et portent une longue queue effilée qui leur sert de locomoteur. Se balançant suspendus par cette queue , ils s’élancent d’arbre en arbre avec légèreté. Dans cette voltige périlleuse, les mères emportent leurs petits cramponnés sur leur dos, et les bras passés sous leur cou.

Pendant mon séjour à Oaxaca, je fis présent à mes enfants d’un sapajou qui devint le divertissement journalier de toute la famille. C’était le plus gracieux petit animal qu’on pût voir, et son instinct était des plus développés, comme on va le voir.

La ceinture de peau à laquelle était attachée sa chaîne l’avait blessé, et les chairs étaient entamées profondément; mais la plaie cachée dans l’épaisseur de sa fourrure resta quelque temps ignorée. 11 ne mangeait plus, il était triste, il restait des heures entières la tête basse et la main appuyée sur son côté. Nous nous perdions en conjectures sur la cause de son dépérissement. Enfin, la bonne de mes enfants, jeune mulâtresse spécialement chargée du soin de cette petite bête, finit par découvrir le siège du mal.

Grande fut la difficulté d’y porter les premiers remèdes ; le sapajou ne se laissait pas toucher. Mais dès qu’il eut ressenti leur effet salutaire, il se prêta le plus volontiers du monde à toutes les exigences du pansement. Quand il voyait la bonne prendre la charpie et le cérat, il se couchait de lui-même sur le dos, présentant le côté malade, et écartant d’une main les poils qui recouvraient la plaie. L’eût-on retenu une journée entière dans cette position , il y serait resté sans faire un mouvement.

L’opération faite, il se jetait dans les bras de la jeune fille, lui passait la queue autour du cou, puis la baisait, la mordillait, jouait avec ses cheveux, se faisait un collier de ses nattes, et variait à l’infini ses gentillesses.

Or, la petite mulâtresse avait beaucoup de ressemblance avec le singe. C’étaient deux anneaux contigus de la grande chaîne des organisations animales : le premier représentant la bête qui se rapproche le plus de l’homme, le second l’être humain qui s’éloigne le moins de la brute. Dans l’un on remarquait les formes, les attitudes , les mouvements propres à l’homme; dans l’autre, l’angle facial, le nez plat, la bouche dilatée, le teint bronzé de l’animal. On

ne s’est pas piqué de beaucoup d’exactitude dans les récits de ses premiers voyages. Il était jeune, et l’imagination le dominait. La nature vierge de l'Amérique a été un cadre heureux pour les premières et ravissantes créations poétiques du rêveur de Combourg.

NOTES

eût dit une macaque se jouant avec son petit; et cette analogie de nature n’avait pas échappé à l’hôte des bois , car il montrait pour sa gardienne une affection toute particulière. Quoiqu’il fût caressé par tout le monde également, c’était toujours elle qu’il choisissait de préférence pour compagne de ses jeux, et si on feignait de lever sur elle une main menaçante, il s’élancait furieux sur l’agresseur, auquel il eût fait un mauvais parti si sa chaîne lui eût permis de l’atteindre.

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