CHAPITRE DEUXIÈME
(8) A notre arrivée à Minalillan, des colons qui habitaient les bords du Goatzacoalco descendirent le fleuve pour nous voir et nous acheter des munitions de chasse. Je reçus à déjeuner M. Petit, fils d’un officier général de l’empire, avec son contre-maître appelé Dantan. Mon vin était d’un bon cru de Médoc , mes convives y firent honneur, et cette circonstance, si simple en elle-même, devint peut-être la première cause d’un grand malheur.
En quittant la table, mes hôtes s'embarquèrent dans leur pirogue pour retourner à leur habitation; mais à peine avaient-ils fait une demi-lieue que Dantan, perdant l’cquilibre dans une des oscillations de l’embarcation, tomba à l’eau et disparut.
Un de ses fils était là : c’était un enfant de douze ans , faible créature comme on l’est à cet âge, mais plein de cœur, et déjà fort habile nageur. Impassible comme on l’est lorsqu’on domine un danger, debout, le corps penché en avant, le regard fixé sur l’abîme, il attend un moment sans pousser un cri, sans proférer une parole; mais rien n’émerge de fonde, et il s’élance dans le gouffre, qui l’engloutit lui-même comme il a englouti son père.
Déjà le remous s’est retiré à plus de cent brasses, et il n’a pas encore reparu. Petit et ses rameurs sont consternés; plus faibles que le viril enfant, ils hésitent, ils s’embarrassent, ils ne savent que faire pour empêcher le double malheur que chaque seconde qui s’écoule rend plus imminent. EnGn l’enfant reparaît : mais il est seul, désolé; il annonce avec un accent de détresse qu’il s’est épuisé en efforts inutiles pour ramener son père à la surface de l’eau; qu’une force supérieure semblait l’entraîner en sens contraire. Il plonge de nouveau, remonte pour respirer, et disparaît encore; mais ses recherches, scs fatigues sont vaincs, il ne trouve plus rien : le sort de son père est désormais décidé.
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NOTES
Remonté dans l’embarcation, l’enfant donne cours à ses larmes; sa jeune âme supérieure au danger s’est affaissée sous le poids d’un malheur sans remède. Cependant à mesure qu’on approche de l’habitation, le désespoir expansif de l’enfant semble céder aune pensée dont la gravité l’absorbe. Ses compagnons respectent son recueillement solennel; un silence religieux règne dans la pirogue.
On arrive: l’enfant voit accourir au rivage ses deux sœurs, son frère, tous plus jeunes que lui, et orphelins comme lui (leur mère était morte peu de temps après le débarquement) ; il les embrasse en étouffant ses sanglots ; et lorsque, pressé parleurs questions, il leur révèle la fatale vérité, il ajoute avec un ton d’autorité et d’encouragement qui frappe d’une vive émotion les personnes qui l’entourent: « Pleurez, pleurez notre bon papa; mais ne vous inquiétez pas de l’avenir; je serai bientôt grand, et je prendrai soin de vous ; jusque-là le bon Dieu ne nous abandonnera pas. »
Le lendemain de ce tragique événement, un pêcheur indien entra dans ma tente, et me fit comprendre par signes qu’il venait de trouver sur le sable de la rive opposée le cadavre d’un étranger. J’envoyai mes gens reconnaître la victime, et ils trouvèrent effectivement la partie inférieure d’un homme, encore revêtue d’un lambeau de pantalon de toile : il n’était pas douteux que ce ne fût un colon dont le corps avait été coupé en deux par un caïman. Nous tardâmes peu à apprendre son nom; c’était le malheureux Danlan, qu’un de ces terribles animaux avait saisi au moment de sa chute, et qu’il avait entraîné au fond du fleuve malgré les efforts de son fils.
Je fis creuser une fosse sous un manglier à quelques pas du rivage : on y déposa les restes mutilés du pauvre contre-maître, et deux roseaux mis en croix marquèrent un jour cette tombe solitaire, seulement visitée par les caïmans qui viennent y déposer leurs œufs.
Les quatre orphelins furent recueillis par le curé de Tehuantepec, et élevés par lui avec une charité tout évangélique. Dès que l’aîné fut en âge de travailler, il apprit le commerce à Oaxaca, puis vint à Mexico, où il fit fortune. lia tenu parole; les premières économies du pauvre commis de boutique appartinrent à ceux dont il avait juré de prendre soin.
(9) M. Louis Guillemot, de qui nous tenons cette notice, est tombé à notre avis dans deux erreurs graves, non quant aux détails de l’expédition, mais pour ce qui regarde le peuple qui l’a faite, et le temps auquel elle a eu lieu. La première est d’attribuer cette
NOTES
émigration aux Mijes, quand elle appartient à l’histoire des Huaves qui habitent les villages du bord de la mer au sud de Guichicovi; la seconde est de lui assigner une date plus moderne qu’elle ne l’est en effet.
Cortès nous apprend, dans ses lettres à Charles-Quint, en 1522, que les Mijes étaient alors une tribu ancienne et puissante. Donc ce ne peut être celle qui a émigré du temps de Pizarre.
Les Huaves passent pour être descendants des Péruviens, et la notice rapportée nous a fait connaître quelques-unes des circonstances de leur pérégrination; mais leur arrivée dans l'isthme remonte plus haut que la conquête du Pérou par les Européens. M. Guillemot aura confondu une invasion d’ennemis voisins, une guerre civile ou une persécution contre certains Péruviens avec la conquête du pâtre espagnol; car depuis l’occupation du Mexique par l’armée de Cortès , nulle tribu n’est venue chercher un asile dans le pays dont les Mijes étaient déjà seigneurs. La migration des Huaves remonte à une époque plus reculée.
(10) J’ai vu des personnes chez lesquelles une piqûre de scorpion déterminait les désordres les plus inexplicables : un engourdissement douloureux gagnait tout le corps; la langue semblait ne plus tenir dans la bouche; les malades étouffaient, et leur état paraissait désespéré. J’en ai connu d’autres auxquelles le venin du scorpion ne faisait absolument rien. Moi-même j’ai été piqué une fois à Colima d’un scorpion vermeil, c’est-à-dire de l’espèce la plus maligne, et je n’ai ressenti d’autre douleur que celle d’une piqûre d’épingle. En ouvrant une porte le soir sans lumière, j’avais précisément mis l’index sur sa queue.
Ce qui me parut singulier, c’est que ce scorpion ne songea point à fuir, comme ils le font lorsqu’ils ont blessé quelqu’un : je le retrouvai à terre privé de mouvement, quoiqu’il fût intact. On dit dans le pays que la mort du scorpion est infaillible toutes les fois que son venin a été sans effet sur la personne qu’il a piquée. Les gens les plus dignes de créance in’ont assuré avoir remarqué la même chose. Madame de la Vega, femme du gouverneur de Colima, m’a raconté qu’elle avait été piquée fort souvent dans son enfance, précisément parce quelle ne redoutait point l’atteinte du scorpion , et que ce même phénomène s’était toujours reproduit.
Les médecins, les chimistes supposent que les scorpions vermeils , dont la piqûre n’a d’autre résultat qu’une légère douleur locale , ont nécessairement le conduit de leur aiguillon oblitéré, ou qu’une
NOTES
maladie a modifié la qualité de leur veuiu. Cela peut être vrai dans quelques cas; mais ce que je viens de dire prouverait aussi qu'il y a dans l’homme des oppositions de nature qui expliquent ces phénomènes singuliers. Nous savons tous , par exemple , que l’opium qui, pris à faibles doses, est un calmant pour les uns, cause des douleurs aiguës à quelques autres ; que le chloroforme ne produit pas sur tout le monde le même effet narcotique, etc. ; contentonsnous donc de constater les faits, tout en avouant qu’il nous reste encore beaucoup à découvrir quant à 1 action de certains poisons sur les organes du corps humain.
(1 1) Je dois relever ici une erreur sans excuse que M. de Balzac a pu faire partager à beaucoup de monde sur la classe et la position sociale des colons. Cet écrivain, dans la Peau de chagrin, le premier de ses bons ouvrages, car il n’en avait jusqu’alors produit que de mauvais, fait un rapprochement entre le bagne et l’expatriation au Goatzacoalco , lorsqu’il parle du vieillard préposé à la garde des chapeaux dans une maison de jeu. Le grand peintre de la vie sociale, l’observateur des mœurs si profond et si fin, n’est ici qu’un vulgaire romancier, écrivant au hasard et parlant d’une chose dont sûrement il n’a pas d’idée. Ses paroles ne sont pas seulement légères, erronées, elles sont calomnieuses. Partant d’une telle plume, j’ai à cœur de les relever.
Qu’on se détrompe donc sur le compte des colons qui formèrent les six1 premières expéditions. Si quelques échappés de Sainte-Pélagie et non de la chiourme se sont faufdés dans leurs rangs , le nombre en a été extrêmement limité; le reste se composait de gens fort recommandables par leurs antécédents. En effet, des hommes riches de patrimoine firent partie de nos expéditions dans le but d’augmenter leur fortune en peu de temps. Des médecins distingués, des jeunes gens qui avaient échoué aux examens des écoles royales, quelques cultivateurs aisés, de bons mécaniciens, d’habiles ouvriers en tous genres, vinrent chercher au Mexique des moyens prompts de faire fortune qu’ils n’espéraient pas trouver en France ; et quand, déçus dans leur espoir, ils se virent forcés de renoncer à l’agriculture, ils se répandirent dans les grandes villes de la république, où ils exercèrent leurs professions ou leur métiers avec succès; quelques-uns se livrèrent à l’enseignement des lettres ou des sciences, d’autres trouvèrent dans le commerce d’amples dédommagements
' Une septième expédition est arrivée à Minatitlan en 1834; mais il n’existait nul rapport entre colle-ei et tes nôtres.
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