‹ Le MexiqueChapitre 220 sur 247 · VT · texte numérisé non relu

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des charges qui pèsent sur lui, d’affranchir le commerce et I industrie de toute entrave, d’anéantir les prérogatives de l’aristocratie, et de restituer à chacun les droits imprescriptibles de la nature?

O Mexicains! ne vous laissez pas séduire par cet appât trompeur ! Cette liberté démesurée dont jouissent vos voisins, cette souveraineté du nombre et du poing ne sont pas faites à la mesure de votre caractère, ni à celle de votre constitution physique, ni à celle de votre constitution sociale, et par conséquent leur possession ne peut en rien améliorer votre sort. Les colons d’Europe peuvent bien s’habituer à ce régime de la force brutale, parce que, sortis de la basse classe du peuple , ils ont à peu près les mêmes usages, la même rusticité, la même vigueur que les Américains, ainsi que l’énergie suffisante pour défendre leurs droits. Mais vous qui êtes déshérités de ces qualités , vous ne sauriez espérer parmi eux une véritable égalité individuelle et politique. Vous vous verriez inquiétés dans l’exercice de votre culte1, et jusque dans vos délassements les plus innocents; vous vous trouveriez débordés, ruinés par leur activité dévorante, repoussés de l’exercice de vos droits politiques par une brutalité inconnue même à la lie de votre plèbe, et vous finiriez par être réduits de fait par vos protecteurs et vos compatriotes à l’état de serfs, comme l’ont été les insulaires de Bretagne sous le sabre auxiliaire des Saxons; ou plutôt, vous seriez considérés par eux comme ces parias qui gémissent sous le joug des races mongoliques. Une seule classe de la société retirerait d’abord quelque avantage de l’invasion américaine : c’est celle des possesseurs de grandes haciendas; mais le reste de la nation 11’aurait rien à attendre que la misère et le mépris.

Singulière et fatale destinée ! Si les blancs ne sortent pas bientôt de leur état de torpeur et de leur aveuglement, ils seront exterminés par les hommes au teint cuivré; et si le pays tombe aux mains des

1 C’est aux Etats-Unis que la tolérance religieuse de fait existe peut-être le moins. On y impose au citoyen l’obligation de professer une religion quelconque pourvu qu elle soit fondée sur la révélation, qu’elle possède une église, un temple, une synagogue, etc., et qu’elle se soumette aux exigences du protestantisme, comme, par exemple, de 11e pas travailler le dimanche, de fuir les théâtres, de s’abstenir de faire de la musique et de jouer à aucun jeu. Au contraire, le Mexique est un des pays du monde où la tolérance de fait existe au plus haut degré personne ne s’y occupe de la vie privée des membres des églises dissidentes, ni même de ceux qui ne professent aucune espèce de religion.

L’intolérance des Américains en matière de religion 11e fait qu’augmenter de jour en jour le parti des know-nothings est maintenant en guerre ouverte avec le catholicisme.

NOTES

blouds enfants du Nord, ils sc verront réduits à la condition abjecte de la race indienne, et celle-ci disparaîtra peu à peu de l’antique empire des Aztèques, comme ont disparu des rives du Delavvare et de l’Hudson leurs habitants primitifs.

Réveillez-vous , ô Mexicains ! sortez au plus vite de cette fatale léthargie, et a hésitez pas à appeler autour de vous les peuples. d'Europe qui peuvent vous aider à défendre vos personnes et vos biens contre les ennemis intérieurs; vos croyances religieuses, vos coutumes et votre dignité de nation indépendante contre vos ennemis extérieurs. Heureux si notre faible voix parvient à vous convaincre, et à vous faire entrer sans plus tarder dans la voie de salut que vous offre la colonisation.

Le président Herrera avait nommé une commission pour rechercher et proposer les moyens de fomenter l’immigration des peuples d’Europe, de changer l’habitude qui les porte aux Etats-Unis, et de vaincre la répugnance qu’ils éprouvent à confier leurs destinées à un pays sans cesse tourmenté par des guerres intestines , et où la qualité d’étranger semble encore à bien des gens un motif suffisant de réprobation. MM. Garay et Galvez , rapporteurs de la commission, parlèrent fort au long des moyens qui leur paraissaient propres à aplanir ce double obstacle. Ils proposèrent de famé aux colons des avances en argent qui nous parurent insuffisantes à leurs besoins, quoique fort onéreuses à l’Etat; mais ils ne dirent pas un seul mot de la manière de coloniser, c’est-à-dire du territoire qu’on doit destiner à la première colonie, des mesures qu’il faut prendre pour recevoir convenablement les colons , et du plan d’organisation du travail , qui doit leur faire trouver dans leurs fatigues l’ attrait qui naît de l’espoir d’un avenir fortuné.

Ils représentèrent aussi la liberté des cultes comme la condition sine qua non du succès de l’entreprise; et cette malencontreuse idée a tellement mis le pays en émoi, a frappé les esprits d’une telle crainte, qu’on a oublié dès lors la question principale; ou, pour mieux dire, au lieu de l’invoquer comme le palladium de l’indépendance du pays, on ne l a plus considérée que comme un écueil dangereux, à la vue duquel les citoyens religieux et penseurs se sont écriés ; Nous voudrions bien peupler les déserts de notre pays de colons européens, mais si nos souhaits ne peuvent sc réaliser qu’aux dépens de ce que nous avons de plus précieux et de

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plus sacré, nous y renonçons dès à présent. S’il làut que nous succombions, que ce soit le plus tard possible; ne précipitons point notre dernière heure en courant après une illusion.

Ah! ils ont bien raison : si on ne peut coloniser qu’en introduisant dans la société des ferments de discorde et de ruine, on fera bien de s’en abstenir : il vaut mieux attendre des leçons du temps un remède plus efficace aux maux du pays.

Mais est-il bien vrai qu’on ne puisse coloniser sans proclamer la liberté des cultes? L’opinion de MM. les rapporteurs de la commission doit-elle être prise pour un article de foi? Pour moi, je pense que non; et je m’étonne que les esprits s’en soient alarmés si longtemps.

En effet, ce qui préoccupe le moins l’émigrant d’Europe, c’est la religion qui domine dans le pays où il va porter ses pénates. Il lui suffit de savoir que nul inquisiteur ne l’inquiétera dans ses actes de dévotion au sein de sa famille pour qu’il soit tout à fait rassuré de ce côté.

J’ai vu de près les colons européens, de religions et de sectes différentes; j’ai recherché quelles étaient leurs pensées , leurs espérances, leurs craintes, et jamais je n’ai trouvé en eux aucune répugnance pour un pays où l’intolérance religieuse n’attaque que le culte extérieur et public des confessions dissidentes. « Je suis roi dans ma cabane, et j’y ferai ce qui me conviendra sans choquer personne. » Voilà ce que chacun disait.

D’ailleurs, au sein même des villes où Je 2èle religieux est toujours plus ardent que dans les campagnes, entendons-nous jamais les étrangers se plaindre de l’intolérance de l’église mexicaine? Rien ne serait, au reste, plus injuste; car on peut assurer qu’on ne trouverait pas une seule ville de province en Angleterre, en Allemagne et en France, où la censure religieuse ne pénétrât dans les familles et dans les consciences beaucoup plus avant que dans quelque endroit que ce soit du Mexique.

On peut donc ouvrir la colonie à tous les Européens sans distinction de secte; quoiqu’on leur impose l’unité du culte national, ils n’en répondront pas moins à l’appel qu’on leur fera, pourvu qu’on leur tende une main secourable, et qu’on les laisse jouir en paix du fruit de leurs travaux.

Cependant, quoiqu’il importe peu que quelques protestants se mêlent aux colons du Mexique, il est indispensable que la majorité de ceux-ci confessent la même foi que les habitants du pays, pour fortifier, d’un côté, le lien qui les attache à l’Église catholique; de

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l’autre, la digue qu’ils doivent opposer au torrent envahisseur du Nord; car il n’existe pas de barrière plus puissante contre la fusion des peuples que la différence de religion et de langage. Aussi doit-on également s’appliquer à ne recruter les colons que parmi les peuples qui ne parlent pas l’anglais.

Si depuis le commencement de leur indépendance les Mexicains eussent appelé au Texas et au Goatzacoalco des colons français et catholiques , consacrant une somme annuelle de 40 ou 50 mille piastres seulement à préparer les terrains et à faciliter de toutes les manières l’établissement des colons , le noyau de la population eût été en peu de temps assez grand pour que les terres en friche acquissent une valeur réelle, et que l’État retirât de leur vente non-seulement de quoi s’indemniser de ses avances, mais encore un revenu sûr et considérable. Et si l’on se fût appliqué à ne pas gêner ces nouveaux citoyens dans l’exercice de leurs droits naturels, les Texiens n’auraient jamais jeté le cri de rébellion, comme ils l’ont fait en 1836; les Américains ne se seraient pas emparés de la moitié du Mexique, comme cela est arrivé en 1848, et cette république posséderait aujourd’hui deux boulevards formidables , l’un au nord, l’autre au sud, qui en assureraient pour longtemps l’indépendance.

Mais, pourra-t-on objecter, quelle preuve avons-nons que ces colons européens ne se seraient pas soulevés comme les Texiens, et ne se seraient pas, comme eux, séparés de la fédération?

Deux se présentent naturellement à l’esprit : d’un côté, l’isolement des colons, leur éloignement de leur mère patrie qui les eût privés de cette confiance en eux-mêmes dont se sentaient animés les Texiens en voyant leurs voisins, leurs frères, tout prêts à embrasser leur cause; de l’autre, les Français n’ont jamais montré jusqu’à présent aucune propension à fractionner la synthèse de la patrie pour se rendre indépendants; et on ne saurait douter que le colon ne regarde aussi comme sa patrie le pays où il s’est bâti une maison , où il a planté l’arbre qui lui donne ses fruits et lui prête son ombre; et où un léger travail lui procure une vie exempte de soucis.

Mais , quand même ils se fussent séparés de la fédération , il est bien certain qu’ils ne seraient pas devenus conquérants, qu’ils n’auraient pas dépouillé les Mexicains de leurs domaines; car il est bien avéré que le peuple français a moins que tout autre l’esprit de conquête , si nous le comparons aux Anglais, aux Américains du Nord, aux Russes et à bien d’autres nations. Toutes ses conquêtes ont été

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éphémères, parce qu’il ne les avait pas entreprises par cupidité, mais seulement par obéissance au caprice de quelque monarque ambitieux, ou dans le but de prêter son appui à l’opprimé contre l’oppresseur; ou enfin pour donner cours à son ardeur chevaleresque, comme quand Charles VIII fit la conquête de Naples, pour trouver l’occasion de donner et de recevoir de bons coups de lance. Après la révolution de 1830, la Belgique offrit son trône à un fils de Louis-Philippe, et la France presque unanime approuva son roi qui s’était refusé à accepter cet honneur.

La conquête de l’Algérie ne fut qu’une croisade contre les pirates, qui depuis tant de siècles étaient au ban de la chrétienté; et quoique cette acquisition fût une des plus légitimes, nous avons cependant vu opposer en France une grande résistance à ce qu’on conservât cette conquête, malgré les avantages qu’elle promet, et l’importance de sa position, qui nous assure la prépondérance dans la Méditerranée. Il faut ajouter que la France n’alla à Alger que pour châtier une insulte faite à son représentant. Mais- c’est surtout dans les Indes orientales que nous devons chercher les preuves les plus convaincantes du désintéressement des Français , et de leur peu d’ambition pour les conquêtes. Lorsque Dupleix les avait rendus maîtres d’une contrée riche et magnifique , peuplée de 30 millions d’habitants, qui s’étaient donnés à eux volontairement, séduits par le prestige de leur valeur et par l’aménité de leur caractère, il suffit d’une première proposition de paix du cabinet anglais pour que l’on consentît à tout abandonner; et si la France s’est laissé jouer par les Anglais dans cette occasion, son désintéressement n’en a pas été moins éclatant pour cela.

D’un autre côté, l’esprit français est conservateur et civilisateur, tandis que celui des Anglais et des Américains du Nord est destructeur et égoïste. Demandons à l’Espagne quels sont ceux qui ont fait le plus de mal à ses fabriques, des Français ses ennemis, ou des Anglais ses auxiliaires. Interrogeons l’Hindoustan : il nous dira si ses dominateurs mettent beaucoup de soin à améliorer son sort; ou si plutôt il gémit dans la misère et dans l’opprobre sous le joug britannique. Laissons parler les pauvres Indiens du Tennessee et des autres Etats de l’Union, qui s’étaient policés, et qui vivaient paisibles au milieu des populations blanches; ils nous apprendront à quoi leur a servi de se soumettre aux lois et aux coutumes des Anglo-Américains, et si à la fin ils n’ont pas été chassés de leurs foyers et contraints de s’enfuir au désert 1 .

' C'est ce qui est arrivé en 1855.

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Ali ! si le Mexique devait un jour perdre son indépendance et se voir subjugué par un peuple quelconque, je crois qu’il s’y trouverait bien peu de gens qui ne préférassent fraterniser avec les Français, dont les manières, les usages, le caractère et la religion ont tant d’analogie avec les leurs, plutôt que de se soumettre au froid mépris de l’Anglais, ou au rude poing du Yankee.

On nous objectera sans doute le peu d’aptitude des Français pour coloniser. Nous les avons vus réussir si mal au Texas , au Goatzacoalco , à Jicaltepec , à la première Icarie et ailleurs , que nous avons à craindre le même résultat , si nous les soumettons à une autre épreuve.

Cqtte réflexion serait parfaitement juste, si l’on ne prenait pas plus de précautions pour la réussite d’une nouvelle entreprise que n’en ont pris par ignorance les directeurs de ces colonies : on n’aurait pas le droit d’attendre plus de succès dans l’avenir que dans le passé. Le colon français est loin d’avoir la patience, la constance du pionnier américain. Il se rebute dès qu’il se voit abandonné à ses propres forces pour lever tous les obstacles qu’il rencontre. Mais qu’on lui prête assistance, qu’on tranquillise son esprit sur sa position s’il tombait malade, sur le sort de sa femme et de ses enfants en cas de mort; alors nous trouverons en lui une idée plus fixe, et nous n’aurons plus à craindre sa désertion.

Si , en voyant l’imprévoyance avec laquelle agissait M. Laisné de Villevêque pour ses premières expéditions de colons au Goatzacoaleo , le gouvernement mexicain se fût imposé le moindre sacrifice pécuniaire pour réparer, en tant qu’il lui était possible , les fautes de ce directeur inhabile , les rives de ce fleuve , celles de ses affluents se seraient peuplées comme par enchantement , et la colonie française de l’isthme serait aujourd’hui pour les Etats d’Oaxaca, de Ghiapa, de Tabasco, d’Yucatan et de Vera-Cruz, l’égide sur laquelle s’émousserait l’épée de leurs ambitieux voisins.

Beaucoup de gens nient la possibilité de faire prospérer une colonie d’Européens sous un climat aussi chaud que celui des côtes du Mexique. Si les Français, les Espagnols, les Anglais, disent-ils, sont parvenus à faire fleurir leurs colonies des Antilles, c’est uniquement parce que l infroduction des esclaves africains sous un ciel moins brûlant que le leur rendait possibles des travaux auxquels les Européens eussent succombé.

Eh bien, cette nouvelle objection, puissante en apparence pour qui ne connaît pas le pays, tombe d’elle-même quand nous considérons ce qui se passe sous nos yeux. Il y a vingt ans que ceux des

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premiers colons île Jicallepec qui ont eu le courage de surmonter les obstacles de leur établissement sur la côte se livrent aux travaux des nègres sans que leur santé en souffre, sans avoir rien perdu de leur vigueur autrement que par l'accumulation des années. Qu’on se souvienne que dans ces climats fortunés on n’a nul besoin de s’exposer au soleil toute la journée; que quelques heures de travail le matin et le soir suffisent pour obtenir de la terre des produits merveilleux.

La manière de coloniser le Mexique doit différer en tous points de celle qui est pratiquée aux États-Unis, eu égard aux conditions dans lesquelles se trouvent les deux pays. La république du Mexique possède une foule d’avantages qui manquent à sa sœur aînée ; et cependant il faut mettre en jeu les plus puissants ressorts pour vaincre les préventions qui lui sont contraires.

Ce n’est que par nécessité et par habitude que les cultivateurs européens se sont portés jusqu’à présent aux États-Unis, se contentant du peu que ce pays offre à ses colons, c’est-à-dire des terres qui leur sont vendues dans le désert au prix d’une à deux piastres par acre; et quand ces malheureux vont en prendre possession, il arrive souvent qu’ils y trouvent un marais ou un sol aride qui ne peut rien donner pour leur subsistance.

Si le colon se dirige vers le nord de l’Union, il doit craindre, d’un côté, la rigueur d’un hiver qui dure huit mois; de l’autre, la perte de sa récolte, qui gèle sur pied assez souvent dans les mois de mai et de juin.

Si, vedette avancée de la colonie, il va peupler les États et les territoires de l’ouest, il redoute à la fois les froids de l’hiver, les attaques des sauvages , et plus que tout cela, s’il a reçu quelque éducation, la nécessité de vivre au milieu de gens grossiers et criminels, qui, dominant par le nombre et la violence, menacent continuellement ses jours, et rendent son existence insupportable *.

Enfin, s’il donne la préférence aux États de sud, il faut qu’il s’expose à la fièvre jaune et qu’il se résigne à se voir mépriser des esclaves mêmes, en se livrant aux mêmes travaux qu’eux.

1 On sait que dans plusieurs Etats de l’Union un homme peut en assassiner un autre impunément, pourvu qu il trouve deux témoins qui déclarent avoir entendu sa victime le menacer de lui donner la mort. Il n’a pas dépassé la limite de ses droits en prenant les devants.

On voit (ju’il n’y a guère qu’un homme bien malheureux en Europe qui se hasarde à affronter de tels inconvénients, et se résigne à la triste destinée qui l’attend aux Etats-Unis; et néammoins cent mille Européens y affluent tous les ans, et ajoutent, à chaque lustre, une étoile de plus à l’étendard américain.

Pour que le torrent des migrations coule invariablement vers le nord de l’Amérique, où le colon cultivateur éprouve tant de difficultés, de mécomptes et de dégoûts, alors que le Mexique leur offre des terres fertiles et riches, des récoltes doubles et sûres, et un climat agréable, il faut que les Mexicains aient bien pris à tâche d’anéantir chez les Européens toute idée de coloniser sur le sol de leur pays; et si quelques-uns prétendaient soutenir que les étrangers y ont toujours joui de toute la protection qu’on leur doit, ce résultat suffirait pour détruire leurs arguments. Oui certes, on ne saurait nier que plus la liberté que les Américains laissent aux colons est grande, moins leur paraissent dignes d’envie les privilèges que le Mexique leur accorde. Telle est la raison pour laquelle les premiers sont montés au faîte de la prospérité et de la puissance, tandis que les seconds sont tombés assez bas dans leur propre opinion pour douter qu’ils puissent exister plus longtemps comme peuple indépendant.

Le clergé a beaucoup contribué à ce qu’on négligeât la colonisation. C'est une faute qu’il n’est plus en son pouvoir de réparer complètement; mais il peut du moins prévenir encore de grands maux en se mettant à la fête de la nation pour appeler autour de lui ses uniques défenseurs, et leur assurer aide et protection. Toutefois il est à craindre que malgré l’évidence il ne persiste dans son opposition ; car il est dans la nature de l’homme de se laisser aveugler par de fausses idées : les annales de l’histoire nous rappellent que le clergé de tous les pays a trop souvent agi en dehors de ses véritables intérêts. Exclusif dans son opinion, nous l’avons vu lutter contre le courant des choses, et gouverner péniblement l’Église dans un rhumb écarté de sa route, jusqu’à ce que l’ouragan des passions politiques, ramenant l’arche sainte dans sa voie naturelle, l’eût brisée sur la côte lointaine où elle eût abordé sans danger, si le pilote mieux avisé eût obéi à la brise qui l’y portait doucement.

Mais si le clergé mexicain préconisait la colonisation , s’il usait de son influence pour faire coopérer toutes les classes de la société à celte grande œuvre , nous verrions bientôt les migrations européennes prendre la route du Mexique, et les ports de la répu-

MOTES

blique regorger de colons. Le concours de tons les partis, de la nation entière, serait une précieuse garantie pour ceux-ci.

Le capital nécessaire à l’établissement de la première colonie sur la côte n’excède pas un million huit cent mille francs *. La valeur de ce fonds augmenterait en raison du chiffre de la population et des dividendes que recevraient le gouvernement ou les actionnaires.

On ne ferait présent au colon ni du prix de son passage , ni du terrain, ni de la maison qu’on lui destinerait, car on se fatiguerait bientôt de cette générosité, et l’émigrant lui-même, peu habitué à tant de libéralité, répondrait peut-être à de trop belles promesses, comme Laocoon : « Je crains les Grecs , et me défie de leurs présents. »

On coloniserait donc avec des colons qui auraient de l’argent, et achèteraient à un prix modéré les petites fermes qu’on leur aurait préparées à l’avance.

Il existe en Allemagne, en Suisse, en Italie, et principalement en France , une infinité de gens qui ne possèdent qu’un capital de cinq à dix mille francs, insuffisant comme moyen d’existence, lorsqu’on manque des ressources d’une profession ou d’un métier, et qui se trouve bientôt épuisé par les besoins de chaque jour. C’est à cette fraction de la société que s’adresseraient particulièrement les prospectus de la colonisation. Elle se compose d’hommes d’honneur, moralisés par l’éducation, qui imprimeraient à la colonie un cachet nouveau, un type modèle, et qui seraient capables de grands sacrifices pour conserver cette petite fortune qui leur échappe, et pour tâcher de l’augmenter, s’ils en trouvaient le moyen.

Malgré la malheureuse tentative faite au Goatzacoalco, l’isthme de Tehuantepec fixerait de préférence notre attention pour y porter la première colonie. Nous n’hésiterions point à amener encore les Français sur les bords de ce fleuve, témoin des souffrances de leurs compatriotes. Nous les conduirions dans la belle plaine de Boca del Monte, entre le Sarrabia et le Malatengo, où le climat, quoique un peu chaud, est très-sain , et où le colon peut jouir des deux Océans pour l’exportation de ses denrées. Cette fois-ci tout aurait été prévu , et les plus grandes difficultés auraient été vaincues avant l’arrivée des premières expéditions.

Mais puisque les bords de ce fleuve se trouvent maintenant au pouvoir des Américains du Nord, il nous faut chercher d’autres

1 360,000 piastres. Ce chiffre est pris de mon plan de colonisation.

NOTES

contrées qui offrent les mêmes avantages aux colons. Celles-ci ne manquent guère au Mexique : la côte seule de Vera-Cruz en possède deux qui méritent toute notre attention. Nous trouvons la première dans le district de Nautla, qui nous présente déjà une ébauche de colonie à Jicaltepec ; et la seconde , dans le territoire qui s’étend entre les rivières d’Alvarado , de San-Andres, de San- Juan et la mer.

Ce dernier pays, que M. de Humboldt appelle le Delta mexicain , tant j)ar son analogie topographique avec la basse Egypte que par la fertilité de son sol, jouit aussi de toutes les commodités imaginables pour le transport et l’exportation des produits agricoles. Les navires d’Europe pourraient embarquer à Santecomapan , à Alvarado et à Tlacotalpan, les denrées coloniales qu’un bon système de culture et d’administration permettrait de vendre sur les marchés du pays avec un gain immense , et même sur ceux d’Europe avec un beau bénéfice.

La fièvre jaune ne règne pas dans ce pays-là, et on ne doit pas en craindre l’invasion avant qu’un nombre considérable d’Européens s’y trouve réuni sur un même point. Mais quand cela arrivera, les colons seront déjà acclimatés, et la colonie, se trouvant dans un état florissant, aura fait les travaux de salubrité propres à diminuer l’intensité du mal. Pour le présent, le climat est bon. Il est vrai qu’il est humide à cause de l’abondante rosée de la nuit ; mais c’est un faible inconvénient pour l’homme prudent qui a soin de se couvrir quand il sort le soir. Au reste, c’est l’humidité de l’atmosphère qui produit la richesse agricole de cette contrée.

Les climats de San-Andres de Tuxtla et de Catemaco sont délicieux. Jamais la fièvre jaune n’y portera ses ravages, et le colon dont la santé s’altérerait dans les terres basses la recouvrerait bientôt sous l’influence de l’air pur qu’on y respire.

Toutefois, si les colons ne se sentaient pas tous la force d’affronter les incommodités des pays chauds, le Mexique leur offre encore, dans les flancs des Cordillères, une suite de plateaux où la température se maintient dans les limites du dixième et du vingtdeuxième degrés du thermomètre de Réaumur. Là, ils n’ont à craindre ni la fièvre jaune ni les fièvres intermittentes : le climat est sain, et Dieu, qui l’a doté d’un printemps éternel, en a éloigné les insectes, qui font le tourment de l’homme sur les côtes.

Il est vrai que la variété et la richesse des fruits de la terre diminuent à mesure qu’on s’élève au-dessus du niveau de la mer; mais le sol conserve encore, dans ces hautes régions, son étonnante fer-

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tilité : il rend quatre et cinq fois plus qu’en France. Ainsi, dans les belles plaines de Puebla, de Mexico, de Toluca, dans le Michoacan, dans le lïajio, le laboureur recueillera vingt, vingt-cinq, trente et quarante grains de blé pour un qu'il aura semé, sans avoir à supporter les frais énormes de l’engrais. Comparons ce rendement inouï aux mesquins produits des terres des Etats-Unis, où l’on n’a guère à espérer que six pour un, dès qu’on a recueilli les trois ou quatre premières moissons, et nous verrons que le sort des colons des plateaux élevés du Mexique sera encore bien digne d’envie.

Beaucoup de gens pensent qu’avec une colonie d’Européens dans un canton éloigné des ports, la production annuelle, plus considérable que celle qu’on pourrait espérer d’un nombre égal de cultivateurs mexicains, ne pourrait plus être consommée sur les lieux mêmes, et que l’excédant pourrirait dans les greniers faute de débouchés ; car les transports à dos de mule sont très-coûteux, et ne peuvent être employés que pour de petites distances. Les céréales tomberaient donc à vil prix, et les propriétaires d’haciendas, les colons eux-mêmes , se verraient ruinés par l’excessive fécondité de la terre.

Eh bien , ce raisonnement pèche par la base, ces appréhensions sont vaines. Les économistes qui, ne voyant pas d’écoulement possible à la production, entrevoient la ruine des producteurs, ne réfléchissent pas que si les Européens produisaient un tiers de plus que les gens du pays, ils consommeraient cinq fois plus qu’eux au moins; de sorte qu’une colonie de 6,000 laboureurs par exemple, représentant environ 18,000 personnes, en comptant les hommes, les femmes, les enfants et les vieillards, équivaut, pour ce qui regarde la consommation, à une population de 90,000 Mexicains, qui certes peut bien consommer l’excédant de la production obtenue par ces Européens sur celle des laboureurs du pays.

D’ailleurs, tous les bras de la colonie ne seraient pas employés à produire des céréales ; les colons sauraient varier leurs cultures et leurs industries. Enfin, les chemins de fer deviendraient une conséquence de l’abondance où se trouveraient les colons; et si l’on ne pouvait point, avant longtemps, jouir d’un rail continu pour franchir la distance de la colonie au marché où les grains pourraient se vendre, on en parcourrait au moins les neuf dixièmes au moyen de la vapeur. Les lacunes seraient remplies par un service auxiliaire de roulage accéléré.

La colonisation des provinces internes ne présente donc aucune espèce d inconvénient. Loin de là, elle donnerait aux affaires

NOTES

commerciales et industrielles une activité dont elles ont grand besoin, et à tout le pays une vie nouvelle qui ferait bientôt rentrer l’espoir et la confiance dans l’esprit abattu des Mexicains.

J’ai publié en 1852, dans les journaux du Mexique, un plan de colonisation dont l’ensemble est vaste, mais dont les détails sont faciles à suivre. Néanmoins , il faut pour le mettre à exécution connaître à fond ce genre d’affaire, comme cela doit être pour tout ce que l’on entreprend. Certes, il n’y a rien de plus simple que de résoudre un problème d’algèbre élémentaire, et cependant on n’y parviendra jamais si on n’a aucune idée du pouvoir de l’a:.

Si M. Laisné de Villevéque, questeur de la chambre des députés, eût seulement passé vingt-quatre heures dans les forêts où il envoyait ses colons, il aurait reconnu l’impossibilité d’y fixer un établissement durable avec aussi peu de moyens.

Si M. Guénot eût eu plus de jugement que d’esprit, plus de pratique que de théorie, il n’eût pas si mal réussi dans sa colonisation de Jicaltepec et dans sa fabrication de soieries en Michoacan.

Si M. Cabet, légiste et écrivain distingué, se fût bien pénétré des qualités qui doivent caractériser le chef d’une grande entreprise, il est bien certain qu’il n’eût pas songé à fonder sa première colonie d’icarie avant d’en avoir étudié l’exécution sur le terrain même destiné à la recevoir. Ayant agi avec trop de précipitation , il ne put éviter les désastres qui étaient la conséquence de son inexpérience.

Malgré tout leur mérite, ces directeurs échouèrent dans leur entreprise, parce qu’ils n’en connaissaient pas bien les détails. Selon l’opinion de MM. de Villevéque et Guénot, des hommes pris au hasard et des vivres pour six mois, c’était tout ce qu’il fallait pour organiser un campement stable dans les déserts du nouveau monde, et cependant leur imprévoyance a été telle, que peu de jours après le débarquement les colons ont manqué des aliments nécessaires à leur subsistance. Toutefois, il leur est resté une consolation, c’est que lors même que les vivres n’eussent pas manqué, ils n’auraient pu éviter le désordre et la désertion dans leurs colonies naissantes.

Ce ne sont point des hommes recrutés dans les grandes villes qu’on doit envoyer coloniser, mais bien les habitants des campagnes, hommes robustes, habitués à tracer un sillon et à manier la pioche. On doit veiller surtout à ce qu'il ne s’introduise dans leurs rangs aucun artisan dont l’industrie puisse être appréciée dans les villes voisines, car ils ne tarderaient pas à déserter. Et quand même on les forcerait à rester dans les fermes, on ne saurait les faire tra-

vailler avec ardeur, et par cela même leur présence deviendrait plutôt nuisible qu’utile, car il n’y a personne de plus insubordonné, de plus insupportable que l'homme qui travaille malgré lui, et que l’ouvrier colon qui croit ses services nécessaires.

Cependant, quelles que soient les précautions que l’on prenne, il faut toujours s’attendre à ce que le quart au moins des cultivateurs abandonneront la colonie dans les deux premières années de leur établissement; mais cette désertion est peu inquiétante, car les vides ne tarderont pas à être remplis par les colons qui viendront séparément et sans engagement.

Une grande liberté d’action doit être accordée au colon. S’il a affaire à un directeur taquin, s’il est soumis à une administration de justice qui éternise les procès, ou au caprice; d’une autorité, soit militaire, soit administrative, qui l’inquiète dans ses opérations et ! irrite par ses formes altières, la colonie périra en naissant.

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