NO T F. S
n’obtenir sous ce rapport que ce qui aurait clé accordé à l’Angleterre, quoique ce fût la nation la plus favorisée?
Nous n’en finirions pas si nous voulions citer tous les cas où nos intérêts commerciaux pourraient se trouver en opposition avec ceux des autres nations, c’est-à-dire tous ceux où il y a danger à se laisser trop facilement aller à la formule accoutumée, en s’en remettant pour les détails à un futur traité de commerce qui se fait attendre de longues années, ou qui n’a jamais lieu. 11 nous suffit d’indiquer l’inconvénient qu’il y a d’envoyer, pour traiter d’intérêts vitaux, des gens qui ne sauraient y être propres, et qui ont cependant la présomption de se croire la science infuse, dédaignant d’appeler à leur aide les négociants les plus intelligents parmi leurs nationaux, seuls capables de fournir des bases sûres à leurs prétentions. NI. Deffaudis eut pu faire ce traité avec connaissance de cause, parce qu’il était resté plusieurs années au Mexique; mais qu’on envoie à sa place un marin qui ne connaît le pays que par ses cartes nautiques, je vois là plus que de la légèreté.
Nous avons cependant entendu bon nombre de membres de la chambre des députés, dans les séances des 25, 26 et 27 juin 1839, vanter la prudence du gouvernement français dans les affaires du Mexique, et trouver parfaite la conduite de l'amiral Baudin, quoique son refus d’accepter les conditions de Bustamante aux conférences de Jalapa eût causé la ruine des familles expulsées; qu’il les eût acceptées néanmoins après avoir fait tuer inutilement beaucoup de monde; qu’il eût admis la médiation1 de l’Angleterre malgré la défense expresse du ministère ; qu’il eût fait un traité de paix ridicule, et qu’il eût permis enfin qu’on traitât au château d’Ulua les pauvres expulsés comme des forçats. Louis-Philippe leur a sans doute tenu compte de leur abnégation dans cette circonstance comme dans tant d’autres. Hélas! sous ce règne, l’honneur français a reçu de rudes atteintes ! Combien n’a-t-il pas souffert des fanfaronnades et des bassesses de ce gouvernement, qui, pour augmenter la prospérité et la force matérielle de la France, croyait qu’il fallait la dégrader moralement! Aussi, voyez comment est tombé Louis-Philippe : sans amis pour lui faire cortège dans sa fuite, parce que ceux-là mêmes qu’il avait servis n’avaient nulle estime pour son caractère comme roi. Tandis que Charles X , victime du machiavélisme de son cousin, s’achemina, lui, de Rambouillet à Cherbourg, accompagné de 800 gardes du corps, prêts
1 On a nié l’acceptation de la médiation anglaise; mais que faisait donc alors M. Pakennam aux conférences des plénipotentiaires français et mexicains?
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à mourir pour sa défense, et entouré de toute la pompe dont on puisse honorer une majesté déchue. C’est que Charles X , malgré les travers d’un esprit faussé par sa première éducation et par les suggestions de ceux qui l’entouraient, ne se laissait guider du reste que par son cœur vraiment français et par ses idées chevaleresques ; et jamais par des spéculations d’argent lorsqu’il s’agissait d’un point d’honneur; et qu’il laissait après lui dans l’histoire quelques belles pages où on lisait, d’un côté, la délivrance des Grecs; de l’autre, la destruction des pirates sur la côte barharesque, et l’agrégation de l’Algérie au royaume de France. L’humanité bénissait Charles X dans l’expédition de 1828 ; l’honneur national , vengé par celle de 1830, palliait les erreurs du vieillard dans l’esprit des Français, et y faisait prévaloir le respect au malheur.
Nos députés élevèrent très-haut le fait d’armes de la prise d’Ulua, pour contre-balancer les reproches que méritait Baudin; mais ils mentirent à leur conscience dans ces louanges exagérées : non que les Français n’eussent fait preuve d’intrépidité et de talents militaires dans cette occasion, mais parce que les adversaires qu’ils eurent à combattre n’étaient pas redoutables pour eux.
Les Mexicains n’avaient d’ailleurs qu’une artillerie mal montée et plus mal servie : ils n’avaient ni boulets rouges, ni boulets à la Paixhans, ni même de boulets de calibre, et la poudre dont ils se servirent était vieille et éventée, à tel point que les projectiles n’allaient qu’à demi-portée, ce que prouva d’une manière incontestable le mât de la frégate Y Iphigénie , qui fut atteint d’une grande quantité de boulets sans être abattu. Pendant une heure cependant le feu du château fut assez vif; mais comme il ne faisait que peu de mal, et que l’artillerie française en faisait beaucoup, il se ralentit bientôt, et dans les deux dernières heures du combat, il ne partait plus des batteries d’Ulua qu’un coup de canon par minute.
La forteresse se rendit lorsqu'il y eut plus de 1, 100 morts ou blessés entre 1,800 hommes qui s’y trouvaient renfermés. Le commandant Gaona paraît s’être conduit comme un vaillant officier. Toutefois il n’en fut pas moins soumis pour la forme à un conseil de guerre; et c’est dans les pièces produites à l’appui de sa défense qu’il prouva d une manière irrécusable que la place était dans le plus grand dénûment de tout ce qui est indispensable à une résistance sérieuse : problème dont le ministre de la guerre seul pouvait donner la solution.
(43) Je me suis limité au fait principal de la prise d’Ulua, en
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parlant de l’expédition française, parce que mon précis historique n’admet ni détails ni faits secondaires. Mais les notes viennent à mon secours pour faire connaître un épisode curieux de cette petite guerre.
Le général Rincon, qui commandait à Vera-Cruz, capitula après la prise d’UIua; mais le gouvernement, n’ayant pas ratifié la capitulation, remit le commandement à Santa-Anna, qui était alors sur son habitation de Manga de Clavo. Le 4 décembre, ce général fit prévenir l’amiral Baudin de cette décision négative ; et apprenant que le prince de Joinville, profitant de la trêve, était venu à Vera- Cruz avec plusieurs officiers, il donna l’ordre de fermer les portes de la ville dans le but de s’emparer de sa personne. Mais avant qu’on l’exécutât, le prince s’était rembarqué : quelques officiers de grade inférieur seulement restaient à terre, et se trouvèrent prisonniers.
Voyant qu’il avait échoué dans sa tentative, Santa-Anna leur fit faire des excuses; on leur dit que c’était par erreur que la porte du môle avait été fermée ; que l’ordre n’était relatif qu’à celles qui donnent du côté opposé , afin de prévenir la désertion qu'on avait remarquée dans les troupes mexicaines, et on leur rendit aussitôt la liberté.
Cette action ne resta pas impunie. Le soir môme l’amiral Baudin et le prince de Joinville décidèrent qu’on rendrait la pareille à Santa- Anna, et qu’on attaquerait Vera-Cruz le lendemain , de grand matin.
Au point du jour les barques canonnières conduisent au pied des remparts de la ville environ 250 artilleurs et 500 matelots munis d’échelles. Ceux-ci surprennent les deux petits forts qui flanquent la ligne des fortifications sur la mer, cnclouent les canons1 et brisent les affûts. Les soldats qui devaient les défendre s’enfuient sans avoir essayé la moindre résistance.
Dans le môme temps, un autre détachement fait sauter la porte du milieu, et s’avance au pas de course vers la demeure de Santa- Anna; mais ce gén ;ral, réveillé par l’explosion du pétard, se sauve à demi vôtu par la terrasse, et va chercher un asile dans les maisons voisines. Un moment nos matelots crurent qu’ils le tenaient entre leurs mains ; ils venaient de surprendre un général au sortir de sa chambre à coucher : c’était Arista , qui avait été prévenu trop tard, et qui fut emmené prisonnier. Le prince faisait partie de cette expédition, et fut un des premiers qui entrèrent dans la maison du général.
Santa-Anna s’était retiré avec toute la garnison dans la caserne
1 11 y avait GO canons.
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de la Merced. 800 hommes s’y trouvaient réunis, et ne songèrent nullement à inquiéter les Français pendant tout le temps qu’ils occupèrent la ville. Cependant le prince de Joinville s’impatientait de n’avoir aucun ennemi à combattre. Emporté par sa fougue, il se dirigea sur la caserne à la tête d’un petit détachement qui grossit bientôt, et là une vive fusillade s’engagea entre les Mexicains et ses marins. On se disposait à faire sauter la porte du quartier, lorsque l’amiral, mécontent que cet engagement eût lieu sans son ordre et malgré sa volonté, se porta vers les combattants et fît cesser le feu.
Au premier coup de fusil, Sanla-Anna s’était évadé : il s’était retiré aux abattoirs, oii un gros de 7 à 800 hommes se trouvait stationné. Bientôt après, un trou avait été pratiqué dans le mur de la caserne, du côté de l’Alameda, et déjà une vingtaine de soldats s’étaient échappés dans la campagne , lorsque Baudin lit sonner le rappel.
Le principal but de la descente était rempli : si l’on avait manqué la capture de Santa-Anna, du moins on avait inutilisé l’artillerie de la place , qui pouvait faire du mal à la flotte. Une seule pièce avait été réservée pour le cas où la retraite serait inquiétée ; chargée à mitraille, elle fut portée à l’extrémité du môle et tournée du côté de la ville.
L’embarquement se faisait avec ordre, mais lentement, car la marée avait baissé, et ce ne fut même qu’en se jetant à l'eau et en mettant le feu à la pièce de l’arrière que les matelots purent mettre à Ilot la chaloupe de l’amiral. Déjà la plupart des embarcations avaient gagné le large ; peu d’hommes restaient à terre , quand les ennemis accoururent, pensant avoir beau jeu d’une poignée de marins en désordre ; mais en débouchant sur le môle , la cavalerie fut mitraillée par la pièce de réserve , et la porte se trouva encombrée d’hommes et de chevaux mutilés. Santa-Anna lui-même, quoique à moitié caché par un des battants de la porte, eut un pied fracassé et un doigt de la main légèrement blessé.
La mort ainsi vomie par cette décharge inattendue dans les rangs de l’ennemi avait retardé assez la marche des cavaliers pour que les derniers matelots eussent le temps de s’embarquer après avoir encloué la pièce. Mais lorsque les Mexicains arrivèrent à la pointe de la jetée, les chaloupes étaient encore bien exposées; les décharges qu’ils firent tuèrent un homme et en blessèrent un autre dans celle de l’amiral, Toutefois le hasard protégea les Français dans leur retraite : une brume épaisse, chose fort rare à Vera- Gruz, dura toute la matinée; on ne distinguait pas les objets à
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vingt-cinq pas; de sorte que, tirant au jugé, les soldats, heureusement mal inspirés , envoyaient leurs halles par-dessus les embarcations. Si l’atmosphère eût été dégagée de vapeurs comme à l’ordinaire, nos marins eussent beaucoup souffert de la fusillade des remparts et de celle du môle. Malgré cette circonstance favorable, nous eûmes encore à regretter la perte de douze hommes dans cette expédition.
A peine Santa-Anna avait-il reçu cette petite leçon, qu’il adressa au gouvernement un bulletin où il disait qu’il venait de remporter sur les Français une victoire éclatante ; que ceux-ci, au nombre de 1,500, avaient tenté de s’emparer de Vcra-Cruz , et qu’il les en avait chassés; que les lâches avaient voulu parlementer, mais qu’il leur avait refusé quartier; enfin, qu’ils avaient laissé 200 morts sur le champ de bataille, ainsi qu’une pièce de canon *, et que tout portait à croire que l’amiral lui-même avait péri dans l’action. 11 terminait en disant qu’il était mortellement blessé, mais qu’il se trouvait heureux de mourir pour sa patrie après un si beau triomphe.
L’exaspération des Mexicains contre nous fut au comble en recevant ce bulletin mensonger : les journaux, les pamphlets, nous traînèrent dans la boue. Les étrangers 2 mêmes se joignirent aux Mexicains pour nous ridiculiser. Les Anglais, les Allemands, affectaient de croire à ce tissu d’impostures, et nous calomniaient sciemment. Le consul de Prusse àVera-Cruz écrivait à M. Sadler, négociant anglais à Oaxaca, « que ses cochenilles avaient échappé à la rapacité des mains françaises, et qu’il se réjouissait qu’il fût resté 300 de ces bandits sur le champ de bataille, » enchérissant encore sur le bulletin de Santa-Anna, qui n’en comptait que 200.
Plusieurs étrangers furent punis de leur défaut de charité pour les Français : ils furent confondus avec eux et souvent maltraités par le peuple. Le nom d’ Anglais , sous lequel on désignait tous les Européens avant 1838, avait été changé en celui de Français
' Cette pièce de canon était précisément celle qui lui avait fait tant de mal. Comme elle portait la marque d'une fonderie française, cette circonstance fortuite servit à appuyer son imposture.
2 II y eut cependant quelques exceptions que je m'empresserai de faire connaître : le consul anglais de Vcra-Cruz en fut une. Je regrette de ne plus me rappeler son nom. Ce digne Iiommc rendit aux Français expulsés tous les services qu'il fut en son pouvoir de leur offrir. Sa générosité égalait sa bienveillance. Quand on apprit que notre consul, M. Clou, avait reçu la croix d'honneur, tous nos compatriotes , qui avaient été à même d'apprécier l'un et l'autre , s’écrièrent, inspirés par un même sentiment de justice : ■ Celte croix serait bien mieux placée sur la poitrine du consul anglais ! •
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depuis le blocus, et cette circonstance , qui fut fatale à beaucoup d’Anglais et d'Allemands, me devint favorable par un hasard singulier.
J’étais alors à Oaxaca, et j’avais conservé l'habitude d aller me promener à pied sur les rives de l’Atoyac avec ma femme et mes petites filles, qu’on connaissait généralement sous le nom de las Inglesitas. Or le père des petites Anglaises ne pouvait guère être regardé logiquement comme Français; de sorte que dans le même temps où les petites promeneuses recevaient les louanges , les caresses des hommes et des femmes du faubourg où nous passions , et que leurs parents échangeaient avec ces pauvres gens quelques signes d’amitié, les Anglais de la même ville étaient fort mal vus de la populace; et M. Sadler, entre autres, dont j’ai parlé plus haut, reçut un coup de pierre à la nuque qui faillit causer sa mort. Pareilles erreurs sont arrivées plusieurs fois à Mexico à la même époque.
Je ne saurais oublier non plus que Y Iris , gazette pleine de fiel qui se publiait dans la capitale, produisit un article signé Un soldai , où l’assassinat de tous les Français au Mexique était réclamé en expiation du sang mexicain versé dans cette guerre injuste; c’était un second acte des Vêpres Siciliennes qu’on prêchait aux leperos; mais ceux-ci restèrent sourds à l'appel. Quelques-uns nous insultaient en nous rencontrant; mais dès qu’ils virent les premiers effets de leur haine, qu’ils assistèrent au départ des caravanes d’expulsés, qu’ils portèrent leurs regards dans l’intérieur des chariots de voyage, encombrés de femmes et d’enfants, ils s’apitoyèrent sur le sort de ces malheureux; et s’il eut été en leur pouvoir de rapporter la loi d’expulsion, ils l’auraient fait à la presque unanimité.
Je dois dire aussi qu’une grande partie de la classe élevée de la société mexicaine apprit le décret d’expulsion avec déplaisir, et que tous les Français recommandables reçurent des marques non équivoques de bienveillance des personnes avec lesquelles ils étaient en relation. Et pour ce qui me concerne personnellement, je n’oublierai jamais que j’ai été exempté de l’expulsion par les autorités d’Oaxaca , quoique je me fusse refusé à solliciter cette faveur.
Une riche décoration avait été décernée par le congrès à Santa- Anna, pour prix de sa glorieuse victoire de Vera-Cruz, et chaque officier avait aussi reçu une croix d’or qui rappelât leurs hauts faits dans cette journée. Tous pouvaient démentir le bulletin du général en chef; mais les impostures qu’il renfermait leur attiraient des
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louanges et des honneurs, et ils se turent en public, tout en confessant leurs fautes dans les entretiens intimes. Un seul osa parler, parce qu’il avait à se plaindre personnellement de Santa-Anna; c’était un capitaine appelé Orta, qui donna par la voie des journaux un démenti formel à l’auteur du bulletin. On instruisit son procès comme calomniateur, et malgré toute l’influence et le pouvoir de Santa-Anna, devenu président par intérim, on ne put le condamner, à la vue des preuves qu’il avait produites, et on se hâta d’étouffer l’affaire. Plus tard on obtint d’Orta une rétractation à l’amiable, et Santa-Anna lui donna en récompense les épaulettes de lieutenantcolonel.
Aujourd’hui, il n’est personne au Mexique qui ne sache à quoi s’en tenir sur la prétendue victoire du héros mexicain à Vera-Cruz, le 5 décembre 18391.
(44) La commission nommée par le gouvernement français pour la liquidation des trois millions d'indemnités n’accorda aux réclamants que deux millions environ2; le reste fut distribué quatorze ans après aux expulsés, proportionnellement aux pertes de chacun. Un grand nombre de ceux-ci avaient cessé de vivre, plusieurs étaient morts dans la misère.
La manière dont les expulsés français furent reçus au fort d’Ulua par leurs compatriotes, leurs vengeurs, est digne d’être rapportée. On ne connaît généralement les militaires que par le beau côté : voyons lin peu le revers de la médaille.
La place était occupée par les artilleurs des bâtiments de guerre, commandés par un ofïicier supérieur appelé Colombel. Cet homme était grossier et inhumain ; il épuisa le calice d’amertume sur les familles infortunées qui vinrent chercher un asile au château ; il les torturait, il les traitait de canailles et de vils banqueroutiers; il im-
1 Voir la biographie du général Santa-Anna publiée à Mexico en 1847.
2 On se demandera sans doute pourquoi la France exigea du Mexique trois millions d'indemnité, puisqu’elle n’alloua que les deux tiers de cette somme aux réclamants. En voici la raison.
On sait que les réclamations sont toujours plus considérables que ne le sont les pertes réelles ; et ce n’est que quand on les soumet à l’examen d’une commission spéciale , après qu elles ont été reconnues légitimes en principe , qu’on en fixe le chiffre précis d’après les documents fournis par les dossiers. Or, comme le ministre de France n’avait jamais pu s’entendre avec le gouvernement mexicain sur l’application du point de droit international , on n’en était jamais venu à débattre les droits individuels des réclamants ; de sorte que l'ultimatum portait le chiffre des réclamations sans rabais. Si le cabinet mexicain eût souscrit plus tôt au principe de l'indemnité, il en eût été quitte pour deux millions au plus.
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posait aux hommes des travaux qui ne convenaient ni à leur éducation ni à leur constitution ; il rudoyait les femmes , ne trouvait que des choses désagréables à leur dire. Puis il nourrissait tous ces fugitifs avec les plus mauvais aliments trouvés dans le fort : c’était du biscuit moisi et des haricots gâtés. Le vin, qui d’abord avait été accordé aux femmes, fut retranché de leur ration.
Une dame de ma connaissance , habituée aux commodités de la vie, madame Ferrât, arriva au fort avec ses deux petits enfants : Colombcl la fit loger dans une espèce de cachot humide et infect. On lui représenta qu elle y tomberait malade infailliblement. Il répondit en levant les épaules : « Eh! que m’importe à moi qu’une femme de plus ou de moins crève sur la terre ! » A chaque heure se reproduisaient de semblables gentillesses de sa part, imitées, je le dis à regret, par d’autres officiers. La majorité de ceux-ci néanmoins montrait des sentiments qui leur faisaient honneur.
Comment! des militaires français sont envoyés pour protéger leurs compatriotes, leurs frères, contre l’arbitraire d’un peuple étranger; ils viennent redresser des torts en leur faveur; puis après avoir servi d’instruments à de grandes fautes qui ont compromis la fortune et l’existence de ceux qu’ils devaient défendre, ils affectent de les croire indignes de la protection de la France! Ils les accusent de crimes et de bassesses sans pouvoir justifier en aucune façon la sévérité de leurs reproches! Une telle conduite à l’égard des expulsés était d’autant plus injuste, que le Mexique était alors surtout le pays d’Amérique où l’on trouvait réunis le plus de Français honorables sous tous les rapports.
Bien différemment pensait et agissait M. le prince de Joinville. J’en citerai un exemple.
Une cinquantaine d’expulsés, hommes, femmes et enfants, étaient arrivés au château d’Ulua après la distribution du matin. Ils n’avaient pas mangé depuis dix-huit heures; le commandant les remit au lendemain pour leur donner des vivres. Ces malheureux se soumirent d’abord avec résignation ; mais plus tard les besoins impérieux de leurs enfants les rendant plus bardis, ils allèrent pour la seconde fois solliciter un peu de biscuit pour eux. Colombel les envoya au diable et les menaça de les mettre aux fers s’ils venaient encore l’importuner. Ce nouvel acte de dureté mit un terme aux réclamations de ces pauvres gens.
Sur le soir, M. Glou, consul de France à Vera-Cruz, vint au château, et les nouveaux hôtes du domaine militaire se plaignirent à lui de cette violation des lois de l’hospitalité et de l’humanité ,
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lorsque rien au monde ne pouvait la justifier. M. Glou consentit à conduire une députation d’entre eux auprès du prince de Joinville, pour demander justice du traitement qu’ils éprouvaient.
Arrivé en sa présence, notre malavisé consul lui exposa l’objet de leur mission, et ajouta qu’il espérait de la bonté de Son Altesse qu’elle voudrait bien donner des ordres pour que pareille chose n’arrivât pas à l’avenir. Mais ce bon prince : « Comment! monsieur le consul, lui répondit-il, voilà tout ce que vous demandez lorsque nos compatriotes meurent de faim ! c’est trop peu. Allez, annoncez-leur de ma part que j’aurai le plaisir de venir à leur secours; qu’ils prennent patience. »
Aussitôt il lit porter au fort d’excellent biscuit, du pain frais, des saucissons, des boites de conserves et plusieurs caisses de vin. Nos affamés bénirent le prince tout en riant aux dépens de notre consul, et passèrent joyeusement leur soirée à vanter les nobles sentiments de Joinville, lorsqu’ils semblaient condamnés à souffrir et à maudire toute la nuit ce Colombel aux entrailles de tigre.
(45) Quel que soit mon désir de n’offenser personne, de ne blesser aucune susceptibilité en traçant l’histoire du Mexique, je ne puis cependant ni cacher ni pallier la vérité. Mon devoir est de raconter les faits comme je les sais, comme je les ai vus. Or, toute narration simple de ce qui se passe sur un champ de bataille au Mexique devient un reproche, une accusation tacite contre la milice de ce pays, et s’il s’agit de décrire les combats qui se livrent dans le sein des villes, loin de prendre à tâche de ridiculiser les partis belligérants, je me sens au contraire porté à atténuer leurs fautes, dans la crainte de passer pour un imposteur.
En effet, comment pourrait-on concevoir en Europe que deux partis ennemis restassent des semaines, des mois entiers, à portée de la voix, sans en venir aux mains, sans s’attaquer franchement, sans prendre aucun moyen de s’assurer le triomphe? Croirait-on que l’ artillerie ne sert pas à tirer sur l’ennemi, mais seulement sur les édifices? Comprendrait-on qu’on tirât jour et nuit des coups de fusil dans les rues et du haut des terrasses, sous la protection des parapets, sans autre but que celui de faire du bruit? S’imagineraiton enfin qu’il put y avoir des officiers assez ingénus pour dire après plusieurs jours de feux bien nourris : « Grâce à Dieu, nous » n’avons pas encore perdu un seul homme ! »
Le 15 juillet 1840, les troupes de la citadelle vinrent prendre position aux abords du palais national , à deux heures de l’après-
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midi. Je demeurais alors dans la rue de los Plateros, qui aboutit à la place. Ou n'y voyait pas une âme; seulement un dragon à cheval posté à l’angle de celle de l’Espiritu-Santo montrait sa tète de temps en temps. De l’autre côté, sous la galerie de los Mercaderos, se tenaient quelques artisans armés, défenseurs de la cause d’Urrea.
Poussé par la curiosité, je m’étais mis à mon balcon avec deux amis qui se trouvaient en visite chez moi; l’un d’eux, fort petit de taille, s’était placé devant nous. Soudain un coup de feu partit de la galerie, et la balle vint briser le support de mes rideaux extérieurs. C’était un de ces vertueux amis de la liberté, qui, n’apercevant pas d’adversaire sur qui tirer, avait trouvé fort drôle de nous prendre pour point de mire. La balle avait passé au-dessus de la tête du petit homme et à un pouce de mon menton.
Malheureusement ces misérables visent souvent beaucoup plus juste, et donnent la mort à des gens honorables. Nous perdîmes ainsi notre compatriote, le médecin Plane, homme d’un esprit éclairé et d’un cœur généreux, dont la mort a causé un chagrin immense à ses amis, et un deuil sincère dans la société de Mexico. Plane avait fait partie de nos expéditions au Goatzacoalco : une humeur aventureuse l’avait conduit dans les déserts du Mexique ; son mérite éclatant l appela bientôt dans la capitale, où il le plaça tout d’abord au premier rang parmi ses confrères. Il était sur le point de retourner en France lorsque le plomb assassin mit fin à ses projets et à son existence.
(46) La veille du jour où le général Rangel fut jugé par la cour martiale, je reçus la visite d’un des membres du tribunal. C’était un de mes amis, j’avais mon franc parler avec lui. L’ayant questionné sur l’issue probable du procès, il me répondit que l’acquittement était certain, qu’il n’y aurait sans doute pas un avis contraire, qu’on n’était pas habitué au Mexique à sévir avec rigueur contre les personnes coupables de délits politiques hors du champ de bataille ; qu’il serait injuste de reporter sur quelques-unes seulement toute la rigueur de la loi, lorsque tant d’autres avaient joui de l’impunité pour des délits semblables ; que pour ce qui le regardait, il se croirait coupable de partialité s’il rendait un verdict de mort contre l’accusé.
Après cette profession de foi, si étrange au premier abord, je ne pus m’empêcher de lui dire que j’attribuais précisément aux gens faibles comme lui le relâchement de tous les ressorts du gouvernement et les malheurs qui en étaient la conséquence. Je lui demandai s’il se croyait législateur ou simplement l’interprète de la loi ;
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s’il avait le droit de façonner ainsi une sentence selon ses opinions privées; s’d n’était pas tenu par son serment et par l’esprit des institutions judiciaires de la donner conformément à la voix de sa conscience et au texte du Code criminel ; si en usant du droit de faire grâce, il n’empiétait pas sur les prérogatives du congrès. J’ajoutai que si on n’avait pas encore commencé à réformer ces abus d’impunité, c’était sous le gouvernement sage d’Herrera qu’on devait surtout chercher à rétablir les rapports indispensables entre la faute et le châtiment; que si Rangel était acquitté, ce serait un coup fatal porté à Herrcra; que ce président ne tarderait pas à succomber à de nouvelles tentatives mieux ourdies que la première ; que cette ère d’ordre et de moralité, inaugurée au 2 décembre, disparaîtrait sans doute pour ne plus revenir, et qu’on reverrait surgir à sa place l’hydre de la démoralisation sociale, que les Mexicains avaient eu tant de peine à terrasser; qu’ enfin si ce verdict d’acquittement était prononcé, ce seraient les propres juges de Rangel que le peuple devrait sacrifier au salut de la patrie.
Le lendemain l’acquittement était effectivement prononcé; mais deux boules noires avaient été déposées dans l’urne, l'une par mon antagoniste de la veille, l’autre par un de ses collègues qui passait pour sa doublure.
Pauvre Rangel! il ne se doutait guère que c’était moi qui lui avais valu ces deux votes sévères. J’étais cependant bien loin de vouloir sa mort individuellement : je ne le connaissais pas même de vue alors; j’avais parlé des maux qu’avait attirés au pays 1 impunité des crimes politiques en général, j’avais blâmé les juges de la cour martiale en masse; mais j’aurais approuvé le juge qui, se voyant dans l’impossibilité de faire triompher la loi, eût donné comme les autres une boule blanche à l’accusé. Car, dans une société en désordre, où la voix d’un citoyen sans renom doit être impuissante, quoiqu’elle prêche la justiee, un homme peut bien protester seul contre un crime, contre une iniquité dont un individu, une famille , une classe de citoyens se trouvent victimes ; mais pourquoi s’opposerait-il à un acte de clémence, hors de propos ou non, quand la nation y applaudit? A quoi bon montrer une vaine inflexibilité, et condamner un homme à l’échafaud, quand on est sûi de le rencontrer le jour suivant, libre et honoré dans les salons de ses amis? Et qu’ a-t-on pensé de cette protestation contre la décision irrégulière de la majorité du tribunal? On a cru que son auteur avait été guidé par une vengeance personnelle, ou que ses penchants étaient naturellement sanguinaires : voilà tout.
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Mais si le président, assumant sur lui la responsabilité de ses actes, eût fait fusiller sur-le-champ Rangel et les officiers qui avaient pris part à la révolte, c’eût été tout différent : un seul homme alors, dans cette position suprême, eût pu dominer la nation et l’associer au bien qu’il voulait faire. Ee pronunciamiento de Paredes n’aurait vraisemblablement pas éclaté quelques mois plus tard, le traité de paix avec les Etats-Unis eût été signé, et le Mexique, au lieu de perdre la moitié de son territoire, n’aurait eu à sacrifier que le Texas jusqu’à la rivière de Las Nueccs.
(47) Que de sottises j’ai entendu débiter par les libéraux purs 1 à propos de l’établissement d’une monarchie étrangère sur les ruines de la république mexicaine!
A l’époque de la domination de Paredes, je rencontrais souvent dans les salons de madame Dufoo , veuve du secrétaire général des finances, le député Pedro Zubieta, jurisconsulte qui passait pour fort habile, et qui fut nommé peu de temps après président de la chambre des députés, puis ministre des finances sous Gomez Farias. Dans nos conversations, il attaquait sans cesse le principe de la monarchie, que je défendais; et voici quels étaient les principaux arguments qu’il mettait en avant :
«Comment voulez-vous, disait-il, imposer aux Mexicains, qui vivent libres depuis vingt-cinq ans, un tyran qui les gouvernerait selon son caprice et ses idées d’outre-mer, sans aucune sympathie pour eux, puisqu’il ne les connaîtrait point et qu’il les mépriserait d’avance? Nous sommes habitués à l’égalité, et nous ne saurions supporter la morgue et les privilèges d’une aristocratie dont le monarque s’entourerait nécessairement. D’ailleurs, où trouverait-on de quoi former celte aristocratie, soutien de cette royauté improvisée? Le souverain l’amènerait-il à sa remorque? nous imposerait-on avec Sa Majesté des ducs français et des grands d’Espagne? Fin vérité, ce serait trop compter sur le caractère débonnaire des Mexicains; car, enfin, nous ne saurions nous dissimuler que ces seigneurs deviendraient bientôt les maîtres et nous les esclaves.
» Prendrait-on, au contraire, notre aristocratie parmi nos anciens comtes et marquis, ou parmi les plus riches de nos concitoyens? Mais alors nous verrions d’un côté une noblesse ignorante et stupide, ou de l’autre des dignitaires de la couronne presque tous couverts du mépris public. Flnfin, il faudrait aussi que ce monarque étranger s’appuyât sur des baïonnettes étrangères; car s’il venait
1 Epilbète que les ultra-liberaux se sont donnée.
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seul, il serait bientôt renversé, et s’il arrivait escorté de soldats européens, les Mexicains en seraient humiliés. La jalousie, les haines, aliéneraient bientôt au souverain les cœurs qu’il aurait pu gagner d’ailleurs; le pays entier se soulèverait contre lui et contre sa garde, et en peu de temps vous verriez tomber cette tête couronnée, et disparaître du sol mexicain ces satellites du despote, comme autrefois ceux de Ferdinand VII.
» Rappelons aussi, ajoutait-il, que ce serait impolitique de métamorphoser notre république en monarchie, puisque cela fournirait à nos ambitieux voisins un prétexte de plus pour nous faire la guerre, et cette fois ils n’épargneraient aucun sacrifice pour s’emparer du Mexique et pour l’annexer aux Etats de l’Union. Les troupes européennes se trouvant alors sur notre territoire, ce serait notre propre pays qui deviendrait le théâtre de la guerre entre ces étrangers avides, et nous n’aurions pas même le droit de nous plaindre, car ce serait notre imprudence qui aurait appelé sur nous tous ces désastres.» Voilà en un seul faisceau toutes les armes dont Zubieta et ses amis attaquaient le principe de la monarchie.
Or, il est évident que cet avocat commettait un anachronisme en se figurant un roi constitutionnel comme un despote à la façon de Louis XIV ou du roi de Naples. Le règne de Louis-Philippe n’était pas de mon goût ni de celui de beaucoup de monde ; mais cependant, quel homme sensé et impartial oserait donner à ce roi le nom de tyran ? Il convient encore moins à un Mexicain qu’à tout autre déjuger son règne aussi sévèrement, étant à même d’en comparer les actes avec ceux des Santa-Anna, des Arista, des Valencia, des gouverneurs des Etats de la fédération , et des plus petits employés civils et militaires, nommés les uns pour gouverner paternellement et les autres pour servir un peuple qu’ils traitent au contraire à la manière d’ilotes. Il croyait, cet honorable député, ou feignait de croire, qu’un ordre du roi ou de ses maîtresses suffisait encore pour enfermera la Bastille le premier venu, petit ou grand. Il vantait l’égalité comme un bienfait particulier aux institutions du Mexique, tandis qu’il n’existe pas de pays au monde où elle soit moins connue, puisque dans cette république les lois se taisent devant l’homme puissant, la raison n’appartient qu’au plus riche, et le droit de l’étranger le cède à celui du créole. Il vantait l’égalité, lorsque le bourgeois des villes naît officier, et l’habitant des campagnes soldat condamné au bâton, et il attribuait en même temps à notre aristocratie des privilèges qu’elle n’a plus, et au peuple français une servitude qu’il a brisée en 1789, ignorant que le fils du
grand seigneur porte l’épaulette de laine pendant plusieurs années, s’il n’a mérité celle de inétal par ses études et son savoir, tandis que le fils du laboureur reçoit celle-ci d’emblée, s’il a satisfait aux examens de l’école.
Qu’un Mexicain, ami sincère des progrès de son pays, compare l’unité du Code Napoléon au labyrinthe de lois contradictoires ou les avocats enferment les plaideurs, et où le juge trouve toujours une sauvegarde contre l’arbitraire de ses sentences, et il réclamera bientôt la réforme de cette législation monstrueuse. Qu’il compare nos tribunaux à ceux de son pays, et il sera humilié de la différence infinie qui existe entre eux à son désavantage , et il votera pour la destruction de ces laboratoires d’iniquités, qui font des plaideurs le jouet du caprice , de la passion et de l’avarice des juges. Qu’il se souvienne de ces ministres de Louis-Philippe, pairs du royaume, condamnés à la dégradation et à la perte de leurs droits civils, pour des fautes qu’on peut avouer au Mexique sans inconvénient. Qu’il visite nos bagnes, et il y verra quel est le châtiment qu’on inflige à ceux qui sont infidèles dans le maniement des deniers publics, et il rougira de honte et d’indignation en se rappelant avoir entendu dans son pays des employés aux douanes dire publiquement et impunément : u J’ai fait ma fortune en un an. » Pauvre Zubieta ! ou vous étiez bien peu au courant de ce qui se passait chez nous alors, ou vous n’étiez pas de bonne foi.
Quant au cortège aristocratique dont ce roi constitutionnel devrait s’entourer, et qui causait tant d’effroi à M. Zubieta, il ne se serait sûrement recruté ni dans les familles de haute noblesse de France et d’Espagne, ni parmi les grands propriétaires du Mexique. Le prince élu pour régner dans ce beau pays , pour mettre partout l’ordre à la place du chaos, devrait nécessairement amener avec lui quelques hommes habiles, nobles ou non, qui lui prêtassent le secours de leurs lumières et de leur expérience. Les Mexicains éclairés leur seraient adjoints pour les aider dans l’accomplissement de leurs grandes œuvres, et plus tard les services rendus seraient récompensés, soit par des distinctions personnelles, soit par des titres héréditaires sans privilèges, ce qui ne nuit en rien à l’égalité devant la loi. Les ex-nobles du pays, il est vrai, feraient corps avec cette dernière classe; mais, rougissant de leur ignorance et de leur manière de vivre, ils s’efforceraient bien vite de s’élever au niveau de leurs modèles, aiguillonnés par l’amour-propre, qui , au Mexique surtout, ne fait jamais défaut.
Il se trouve toujours dans un Etat bien constitué, monarchique
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ou républicain, une classe distinguée, formée d’hommes récompensés pour leurs mérites et leurs belles actions; c’est une noblesse à vie. C’est la seule que je comprenne, quand il n’y a pas de privilèges inhérents au titre.
En effet, pourquoi accorderait-on l’hérédité d’un titre nobiliaire, si l'on n’y joint aucune espèce de privilèges qui empêchent le patricien de perdre jamais la dignité que la loi lui confère, eu tombant dans la misère et l’abjection?
Dans une monarchie absolue, c’est-à-dire celle où un seul homme gouverne à sa fantaisie, on sait que le trône a besoin d’un appui contre la multitude qui tendrait à le renverser; et ce sont les vassaux de la couronne, dont les intérêts sont liés à ceux du monarque, qui le défendent contre ses attaques. Cette noblesse doit être héréditaire comme leurs fiefs, parce que l’ hérédité constitue un droit bien plus solide, bien moins contesté qu’une possession éphémère. Le peuple est plus porté à respecter un nom ancien qu’une illustration d’hier; et les enfants plus disposés à défendre des droits qui leur appartienent qu’un principe qui se trouverait, sans cela, en opposition avec leurs intérêts futurs. Cette noblesse doit jouir de grands privilèges, car elle doit toujours être riche, puissante et honorée. Mais dans l’état actuel de nos sociétés, où le fils de l’homme anobli et comblé des faveurs d’un gouvernement ne peut rien ni pour ni contre la royauté, et retombe dans les rangs du vulgaire malgré le titre qui lui est transmis, quelle est donc la raison qui a fait adopter le principe de l’hérédité? Le fils d’un brave ne peut-il être un lâche? celui d’un homme de génie , un sot? celui d'un citoyen dévoué, un égoïste? si; et pourquoi donc alors perpétuer une récompense qui n’est plus méritée? Que dirait-on d’une législation qui ferait retomber l’infamie du criminel sur toute sa descendance? Elle serait inique. Eh bien, l’hérédité de la noblesse, quand celle-ci ne peut plus être l’appui de la royauté, n’est pas moins illogique. C’est, en outre, un principe irréfléchi, calamiteux, inhumain, puisqu’il punit une race de l’ illustration de sa souche; il la condamne aux maux les plus grands qui affligent l'humanité, aux tortures morales. Comment ! vous voulez que je sois écuyer , baron, comte, marquis, duc, et vous ne m’avez réservé aucun emploi qui me donne de quoi soutenir mon rang; et vous ne m’avez constitué aucun majorât qui me mette à l’abri de la misère ! Mais e’est intolérable. Vous n’ignorez cependant pas que je ne puis me faire ni perruquier ni chiffonnier; ma constitution , mon âge ne me permettront pas toujours de me faire soldat. Quel parti m’avez-vous
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donc laissé? Hélas! celui de me brûler la cervelle, si j’en ai le courage; ou de calmer mon désespoir par l'ivrognerie, si l’alïreuse misère m’étreint de ses haillons ; ou , enfin , celui de me lancer dans la voie du crime, si j’espère y trouver profit et impunité. Voilà à quoi me condamne le principe d'hérédité sans privilèges, pour avoir le malheur de descendre d’aïeux illustres!
Napoléon Ier a commis la même faute lorsque, reconstituant une noblesse que la république avait abolie, il sacrifia aux préjugés, aux errements du passé, quand il était en son pouvoir de mieux adapter l’institution de la nouvelle classe patricienne aux exigences de son époque. Il décréta bien l’érection de majorais pour l’hérédité des titres qu’il créait; mais l’ancienne noblesse n’ était pas soumise aux mêmes conditions , et rien ne la défendait de la misère. D’ailleurs, pour ce qui regarde la nouvelle, les abus l’auraient bientôt mise sur le même pied que l’ancienne.
Ainsi, si la noblesse mexicaine se trouvait malheureusement reconstituée sur les mêmes bases qu’en France, elle. ne serait à charge qu’à elle-même; nullement au reste de la nation, à qui elle finirait par faire plutôt pitié qu’envie.
Pour ce qui regarde la force armée que le monarque étranger devrait amener à sa suite (car je conviens, en effet, que s’il venait seul, on lui ferait un mauvais parti dès qu'il montrerait de bonnes intentions) , il est évident qu’elle devrait être assez considérable pour qu’on put espérer de sa présence sur le territoire mexicain la tranquillité dont on n’y a guère joui depuis 1810, et dont cependant on a le plus grand besoin pour organiser le pays et en rendre les ressources productives. Pour résoudre ce problème, il faut 6,000 hommes de troupes étrangères, sans compter les cadres d’officiers et de sous-olficiers , qu’on remplirait avec des soldats indigènes. Ce nombre est suffisant pour y maintenir la paix, car la presque totalité des Mexicains s’uniraient de cœur et d’action à un gouvernement fort et sage qui assurerait leur bonheur; et tous ces petits perturbateurs du repos public, qui ont trouvé si souvent un moyen d’avancement dans leurs rébellions sans cesse renaissantes, ne s’aviseraient plus, à l’avenir, de troubler l’ordre établi, certains de payer leur imprudence de leur tête ou de leur liberté Car, qu’on le sache bien, les Mexicains sont le peuple du monde le plus facile à gouverner.
Enfin, pour rassurer les libéraux purs et les esprits timorés du parti conservateur, qui, désirant la monarchie, y renoncent néanmoins dans la crainte de voir leur pays le théâtre d’une guerre désastreuse
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entre les Anglo-Américains et les Européens, je ferai observer que les Etats-Unis subiraient, bon gré, mal gré, la monarchie mexicaine, empêchés qu’ils seraient par un sentiment de pudeur de dire à la face des nations : « Nous nous opposons à l’établissement de la royauté au Mexique, parce qu’elle y est le symbole de la paix et de la prospérité, et que nous prétendons y dominer nous-mêmes plus tard au moyen de l’anarchie et de la misère. »
D’ailleurs, si les Anglo-Américains osaient passer la frontière une seconde fois, et soutenir les armes à la main leur injuste prétention, les troupes du roi, instruites à meilleure école, la leur feraient repasser prestement, en leur ôtant toute envie d’y revenir de longtemps. La connaissance que nous avons tous de la manière de faire la guerre de ces superbes républicains nous autorise à poser en fait que 6,000 hommes de bonnes troupes européennes, aidés de quelques milliers d’auxiliaires du pays, peuvent aisément repousser l’invasion de 30,000 Américains. Or, comme la république mexicaine n’a pas pu résister à un nombre moitié moindre de ces envahisseurs, nous sommes en demeure d’attribuer à l’établissement d’une monarchie étrangère au Mexique, si la chose était possible dans les circonstances présentes, l’unique moyen de sauver l’indépendance de cette malheureuse Dation.
(48) On accusa Arista d’avoir trahi dans les journées de Palo-Alto et du Ressac de Guerrero, se faisant battre exprès, à condition que l’ennemi ne ravagerait pas ses belles propriétés de la province de Coahuila; mais cette assertion n’a rien de probable; car enfin il est constant qu’il s’est défendu pendant deux jours, aussi bien que quelque général mexicain que ce fût; et que, si on lui reproche des mouvements stratégiques mal inspirés ou mal exécutés, ce n’est pas du tout à une condescendance infâme, inouïe, qu’on doit l’attribuer, mais bien à l'impéritie du chef et au peu de valeur de ses officiers.
Il n’y a pas plus de trahison dans ces fatales actions, de la pari d’ Arista, qu’il n’y en a eu de celle d’Ampudia, pour avoir mal défendu Monterey; ou de celle de Minon à Buena-Vista; de celle de Santa-Anna à la Angostura, à Cerro-Gordo et à Cburubusco; de Valencia à Padierna ; et enfin , des généraux de la cavalerie à Molino del Rey. On conçoit que tous les Mexicains voudraient trouver à ces désastres une cause qui mît à couvert l’honneur de l’armée qu’ils avaient crue jusqu’alors invincible; c’est un sentiment naturel,
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louable jusqu’à un certain point; mais il devient blâmable dès qu’on le pousse jusqu’à f aveuglement et l’injustice.
Au reste, la nation, qui crut d’abord à la trahison d’Arista, fut bientôt désabusée en apprenant les défaites des généraux en qui elle avait le plus de confiance; et, quoique son procès ne se fût terminé qu’en 1851, elle l’avait déjà absous dans son opinion avant la fin de 1847.
(49) On donnait alors le nom de polkos aux jeunes gens qui dansaient la polka, c’est-à-dire qui appartenaient aux classes au-dessus du peuple.
Rien n’était plus facile que de disperser en un clin d’œil tous ces gardes nationaux, la plupart adolescents , si le commandant général Canalizo eût eu le moindre instinct de valeur. Le lLr mars au matin, trente cavaliers débouchant au galop par la rue de los Plateros eussent trouvé tous ces jeunes gens éparpillés dans les rues voisines de la Profesa, et fussent entrés pêle-mêle avec eux dans leur quartier. Les polkos ne se seraient pas défendus.
Mais, quand même on eût été forcé de recourir à l’artillerie pour enfoncer la porte du poste, on eût été très-peu exposé pendant l’attaque, puisque les fenêtres du couvent de la Profesa sont en petit nombre , et nullement disposées pour faire le coup de fusil. Pour que le feu des gardes nationaux fût à craindre, il aurait fallu que ceux-ci se montrassent à découvert, et nous sommes en droit d’affirmer qu’ils ne l’auraient pas fait.
Malgré cela, les troupes du gouvernement restèrent dans l’inaction , se contentant de faire des barricades aux abords du palais et de la grande place. De leur côté , les polkos construisirent à loisir des gabionnades , et l’on vit pendant vingt-trois jours se renouveler les scènes ridicules et calamiteuses qu’on avait eu à déplorer en 1840 et 1841. Il n’y eut que deux polkos de tués; mais en revanche, bien des malheureux périrent, soit par accident, soit par suite de criminelles préméditations.
J’avais échappé à un grand péril le 15 juillet 1840, j’en courus un plus grand encore dans cette révolte des polkos; je dirai comment.
On avait placé deux pièces de huit au carrefour des rues du Coliseo-Viejo et de l’Espiritu-Santo ; et de là, on tirait jour et nuit contre le mur opposé de l’impasse de Dolores. Dans quel but? je n’ai jamais pu m’en rendre compte.
Un jour, le feu s’ était ralenti; depuis plus de deux heures on
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n’avait pas entendu une seule décharge; et pensant que je pou^ vais sans danger gagner la ruelle de l’Espiritu-Santo , je sortis de chez moi. Je demeurais à eette époque aux galeries du Ooliseo- Viejo.
Ces galeries étaient désertes : un seul homme, portant un panier de provisions, marchait précipitamment le long des arcades; moi, je suivais le côté des maisons.
A peine avais-je fait dix pas, qu’une décharge à mitraille halaya la galerie. Ni l’un ni l’autre nous ne fûmes atteints; nous dûmes ce bonheur sans doute au peu d’éloignement de la pièce, qui permit que la gargousse passât entre nous deux sans trop écarter; son sifflement fut effroyable. Le panier du domestique fut emporté au loin , et ce pauvre garçon se prit à courir de toutes ses forces, rendu léger comme une gazelle par la frayeur. Pour moi , je continuai mon chemin du même pas, quoique persuadé que j’étais hlessé, et me tâtant comme pour m’assurer que j’existais encore en entier. Quand j’arrivai dans la ruelle, que je fus hors de la portée du canon, ce fut alors que j’eus peur; je sentais mes jambes fléchir sous moi, et mon cœur battre contre ses parois comme un marteau sur une enclume. Ma première émotion m’avait paru faible; la réaction fut violente; je fus saisi d’effroi en songeant au passé, de même que je pâlis encore chaque fois que je me souviens du sauvetage de la I na.
(50) Au combat de Molino del Rey, les Mexicains avaient un corps de 4,000 hommes de cavalerie, tandis que les Américains ne pouvaient leur opposer que 280 dragons. Eh bien, malgré cette supériorité de forces et les ordres réitérés du général en chef, cette division n’osa point attaquer ; elle resta dans l’inaction pendant sept heures d'horloge à une portée de fusil de cette poignée d’hommes, qui eussent été hachés jusqu’au dernier en moins de dix minutes, pour peu que le sentiment de l’honneur militaire eût eu quelque empire sur les officiers qui la commandaient. Ah! si Santa- Anna eût été obéi, c’était fait ce jour-là de Scott et de tous ses Américains!
(51) Ce fut l’étendard du jeune Parisien Dargonville qui le premier fut arboré sur le fronton du château de Chapulfepec. On l’y vit étaler l’iris de ses couleurs pendant une minute ou deux, puis il disparut; ce qui fit penser à ceux qui comme moi considéraient l’action du haut des édifices de la capitale que la terrasse du château
venait d’être reprise par les Mexicains; mais il n’en était rien : le drapeau était tombé, une balle en avait brisé la hampe, et un moment après l’Américain Rogers y substitua le sien.
Je dois relever ici une imputation injuste faite par tnistress Troloppe au courage des soldats américains. Certes, je les ai vus combattre de près à Churubusco, à Molino del Rey, à Cliapultepec et à Mexico, et je n’ai rien remarqué qui ressemblât de leur part à de la lâcheté. I.oin de là, ils combattaient avec un sang-froid qui frappa tout le monde, et donna le démenti le plus formel aux assertions de mistress T'roloppc.
Pour le ton et les manières, les officiers américains sont généralement fort arriérés. Nous fumes bien surpris de les voir se moucher avec leurs doigts, cracher partout à chaque instant sur les tapis, sur les murs, sur les meubles, s’asseoir aux fenêtres en mettant leurs pieds sur la rampe des balcons, et prononcer le Goddam à tout propos.
Le premier qui frappa mon attention par l’étrangeté de ses manières fut le général Tweegs. Trois jours après la prise de Mexico, le sénateur J. Quinones, un de mes bons amis d’Oaxaca, me rencontrant au palais, me pria d’être son interprète auprès de Tweegs : il venait lui demander un ordre pour que les sentinelles ne tirassent pas sur les hommes qu’il allait envoyer relever, dans la rue de Sautait1nés, où il demeurait, quelques corps morts qui exhalaient de l odeur. Tweegs était dans la galerie du premier étage, assis sur un fauteuil et la jambe droite posée horizontalement sur un banc. Il s’était luxé le genou quelques jours auparavant en donnant un coup de pied à un de ses charretiers, et il venait, malgré cela, d’en donner un second à un pauvre Mexicain qui était venu lui faire une réclamation.
Le moment ne me paraissait pas favorable pour nous présenter à lui; cependant nous avançâmes, et je lui expliquai tant bien que mal le sujet de ma commission. «Si votre Mexicain, me dit-il, a des morts à enterrer, qu’il les enterre et qu’il ne vienne pas m’importuner pour cela. — Mais, général , les sentinelles de la caserne qui fait face à l’archevêché tirent sur les groupes qui se présentent, et il faut plusieurs hommes pour enlever les morts. — Eli bien, qu’il s’arrange ; je n’ai ici ni papier ni encre, et je ne veux certes pas me déranger pour lui. » En disant cela, il se tourna d’un autre côté, ce qui m’indiqua qu’il était temps de me retirer.
Notre conversation avait duré tout au plus trois minutes, et dans ce court intervalle Tweegs s’était mouché avec ses doigts qu’il
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essuya à son pantalon, et il avait craché deux fois, s’évertuant à atteindre le but le plus éloigné possible.
Un corps de volontaires du Tennessee se trouvait caserné au couvent des Augustins : ce quartier devint infect en quelques jours ; il n’était ni lavé ni balayé; les ordures s’y entassaient, on ne marchait que sur du fumier dès qu’on avait franchi la porte d’entrée. Les trottoirs mêmes de la rue des Augustins étaient recouverts d’une épaisse couche de graisse d’une odeur nauséabonde.
Me trouvant par hasard à Tacubaya avec le colonel de ce même corps, et causant familièrement avec lui, je lui demandai pourquoi il ne commandait pas tous les jours quelques hommes de corvée pour nettoyer son quartier, qui sentait si mauvais. Il me répondit que ses volontaires étaient des hommes libres, et qu’il n’avait rien à leur ordonner hors du service purement militaire ; qu’aucun soldat ne lui obéirait s’il lui disait de prendre une pelle et un balai. Rochambeau avait raison : « les Américains sont de fiers cochons et des cochons fiers l. »
(52) Voici, sur le déplorable épisode de Guaymas, ce que M. de Raousset écrivait à son frère Victor deux jours avant son exécution :
Guaymas , 10 août 1854.
Mon cher et bon frère ,
Quand tu recevras celte lettre, je ne serai plus de ce monde. Voici brièvement les circonstances qui ont occasionné ma mort. J’ai quitté San-Francisco le 25 mai ; je t’ai écrit pourquoi et comment. Après un voyage accidenté pendant lequel j’ai fait naufrage, demeurant douze jours dans une île déserte et sans eau, j’ai fini par arriver à Guaymas, où j’ai débarqué le 1er juillet. Le 13, des Français, au nombre d’environ 300, se sont soulevés. Il n’est guère possible, cette lettre devant être lue par d’autres personnes avant de te parvenir, que je te raconte à la suite de quels événements a eu lieu cette prise d’armes. Les Fiançais étaient, avant mon arrivée, organisés en un bataillon de volontaires au service du Mexique. Ils avaient leurs officiers et leur commandant, bon soldat , mais incapable de diriger une action : les prétentions et la susceptibilité de cet homme m’ont obligé de lui laisser un commandement qui était au-dessus de ses forces. II a mené les Français au combat comme un troupeau de moutons. Dès les premiers
1 Ce mot a été attribué aussi à i\I. de Talleyraud.
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coups de feu, ils se sont éparpillés et mêlés dans un affreux désordre. Je lui avais donné un plan général dont il n’a pas su faire exécuter le plus simple détail. Les Mexicains se sont d’ailleurs battus avec beaucoup de courage. Leur général est un homme d’une incontestable bravoure, et ils l’ont bien secondé. Le combat a commencé à 4 heures de l’après-midi; à 6 heures, les Français, découragés et ayant perdu, en tués ou blessés, le tiers de leur effectif, se sont réfugiés dans la maison de l’agent consulaire français et se sont rendus à discrétion.
Dans ce malheureux combat, je n’ai pu qu’agir en soldat et donner l’exemple; j’ai la conscience d’avoir fait pour les mener en avant tout ce que peut exécuter un homme ; mais je n’ai jamais pu en rallier autour de moi plus d'une vingtaine. Je suis resté deux ou (rois minutes à cheval sur une muraille pour leur prouver qu’on pouvait passer de l’autre côté ; un seul homme m’a suivi. Ailleurs, je me suis lancé seul jusqu’à la caserne des Mexicains, qui était à une centaine de pas, aucun ne m’a suivi. Je suis resté là appuyé contre une muraille en ruines derrière laquelle étaient des soldats mexicains, et j’ai attendu que les Français vinssent à moi. J’ai reçu là, dans ma manche gauche, un coup de baïonnette et un coup de feu : ils l’ont vu, ils ont cru que j’étais blessé, et pourtant pas un n’est venu. J’ai dù aller les rejoindre.
Lorsque les Français sont entrés dans la maison consulaire, tout était fini. Je les voyais clairement perdus; j’avais fait mon devoir et j’avais le droit dépenser à ma sauvegarde. Plusieurs m’ont conseillé de fuir ; je le pouvais : il m’était facile de réunir une douzaine de matelots, de m’emparer d’un navire et de gagner la mer. Pardonne-moi, mon bon frère, de ne pas l’avoir fait : on eût appelé cela une fuite. J’étais venu pour partager le sort des Français : or, j’ai voulu le partager jusqu’au bout ; j’ai fait de propos délibéré le sacrifice de ma vie. Je ne me suis pas rendu , j’ai été fait prisonnier.
Hier, 9 août, j’ai été jugé par un conseil de guerre et condamné à mort ; je serai fusillé demain ou après-demain. Le général Variez a bien voulu m’accorder l’autorisation de t’écrire, et me faire donner l’assurance que, sans avoir à souffrir aucune humiliation, je serai fusillé debout, les yeux non bandés, les mains libres. Depuis 27 jours que je suis en prison et au secret, j’ai eu tout le temps de voir venir la mort et de penser à ce qu’elle est, quand on la reçoit à 36 ans, de sang-froid, avec certitude, dans la plénitude de la vie et de la force. Ne va pas croire qu’il y ait
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pour moi une souffrance dans cette situation, ne t’affecte pas à la pensée qu’il faut considérer ceci comme une longue et douloureuse agonie. Non , mon frère , tu te tromperais ; je meurs avec un grand calme. Il y a dans ma vie une somme de bien et de mal, je considère le supplice comme une expiation du mal. I,e peu de bien que j’ai fait, et celui surtout que j’ai voulu faire, me donnent le calme de la conscience ; si je suis ici, c’est pour avoir tenu mes engagements, c’est ma fidélité à ma parole qui creusera ma tombe. J’ai voulu faire du bien aux hommes qui m’avaient donné leur confiance; j'ai sincèrement aimé le pays dans lequel je vais mourir. A part certains emportements de passion et de colère naturels à mon organisation, j’ai voulu sincèrement le bien du pays, et il ne pouvait que gagner à la réalisation de mes idées. Si la légation de France m’avait appuyé le moins du monde quand je suis allé à Mexico, j’ai la conviction qu’il en fût résulté de grands avantages pour le Mexique et pour les malheureux Français qui tentent fortune en Californie contre un avenir sans issue. Il a dépendu de moi de faire beaucoup de mal, si j’avais voulu exalter et flatter les passions mauvaises ; je puis dire que je n’ai jamais fait appel qu’à de bons sentiments : ma conscience est donc en repos.
J’ai dans l’immortalité de l’âme une foi profonde , je crois fermement que la mort est l’heure de la liberté ; je crois formellement à la mansuétude infinie du Créateur envers sa créature. Lorsque je demeure quelque temps à suivre cet ordre d’idées, j’arrive à une exaltation qui me fait considérer la mort comme l’heure la plus fortunée de ma vie. Tu le vois, mon frère, je meurs tranquille et tu ne dois avoir aucune inquiétude sur la manière dont se seront passés mes derniers instants.
J’ai prié un officier mexicain de recueillir sur mon cadavre une petite médaille que je porte au cou. Il la transmettra pour toi à son ami qui doit aller à Paris. Tu donneras cette petite médaille à ma nièce en souvenir de moi, et tu lui diras de se rappeler toujours en la regardant que la plus grande beauté de la femme c’est la sagesse; qu’une femme doit avoir une vie sérieuse et penser à son ménage au lieu de réver bals et colifichets. Tout ce que tu feras "pour faire de ta fille une femme de cette nature, attachée à son mari, à ses devoirs, à la maison, une femme enfin dans le genre de sa mère, tu le feras pour le bonheur de ta fille. Quant à tes garçons, donneleur une carrière à parcourir, donne à leur vie une occupation et un but, sinon tremble pour leur avenir; méfie-toi de l’éducation universitaire, la plus détestable que je connaisse. Tu le sais comme
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moi par expérience, les neuf dixièmes des élèves sortent du collège sans avoir rien appris. Soigne l’éducation de tes enfants, qu’ils apprennent beaucoup et surtout les choses pratiques. Le duc d’Aumale me disait: « Je ferai certainement apprendre à mon fds un état pratique et manuel pour qu’il puisse gagner sa vie. » Médite cette parole, mon cher frère, et n’ouhlie pas que celui qui parle ainsi est fils de roi. Ta position de fortune te met à même de donner à tes enfants l’éducation la plus complète qu’il soit possible d’imaginer. Ne néglige rien, c’est ton devoir, et leur avenir s’en ressentira. Je te parle ainsi de tes enfants et de toi, parce qu’ après une séparation de quelques années nous sommes destinés à nous revoir. Par des routes diverses et en plus ou moins de temps , nous arrivons tous au même terme, la mort. La mort, c’est la réunion de ceux qui se sont aimés.
Notre père était un homme qui n’avait guère l’habitude de dérider devant nous son visage sévère, comment se fait-il que depuis des années je le vois en rêve, toujours souriant et bon? Comment se fait-il que j’ai conservé pour ma mère un culte et une affection et de continuelles aspirations vers elle, moi qui ne l’ai jamais connue?... C’est qu’il y a entre nous, sans doute, une chaîne mystérieuse qui commence avant le berceau, s’étend au delà de la tombe, et dont la vie n’est qu’un chaînon. Oui, nous nous reverrons. Il ne faut pas regretter ceux qui meurent; ils vont rejoindre ceux qui les ont aimés, et attendre ceux qui les aiment.
Tu as connu, dans le temps, ma liaison avec Héloïse , il en est survenu une fille dont l’avenir m’inquiète : c’est un devoir pour moi de te la recommander; je laisse à ton bon cœur le soin de juger ce que tu pourras faire pour elle.
Dis à ta bonne et excellente femme de faire prier pour moi ses petits enfants; quelle habitue ces petits anges à parler de l’oncle Gaston et à aimer sa mémoire.
Bonne Laurence! combien de fois dans le cours de nos aventures n’ ai-je pas pensé qu’il eût mieux valu pour moi vivre calme et retiré dans les saintes joies de la famille, avec une femme excellente comme elle.
Tu sais quels étaient mes amis , dis-leur que je ne les ai pas oubliés; du seuil de la tombe où je descendrai demain, tous ceux qui m’ont aimé me deviennent plus chers, et du plus profond de mon cœur je leur suis reconnaissant pour les heures de joie que leur affection m’a données. N’oublie pas surtout Edm. de Narey, car il est celui de tous qui m’a le plus aimé et à qui je l’ai le mieux rendu .
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Il est temps de terminer cette lettre déjà longue. Lorsque tu réfléchiras à ma vie, pense qu’il est des natures exceptionnelles, que leurs qualités et leurs défauts emportent dans des voies étranges. 11 ne faut les juger qu’avec une grande modération.
Adieu, mon frère, continue dans ta vie comme tu l’as fait jusqu’à ce jour. Tu seras dans le vrai. Continue de te consacrer à ta femme et à tes enfants; faites-moi revenir au milieu de vous par la pensée, et croyez bien que le plus vif regret que j’éprouve, c’est de n’avoir pas, avant de mourir, quelques heures à passer dans ma famille.
Adieu encore, adieu pour la dernière fois, et au revoir dans un monde meilleur.
Signé Gaston de Raousset-Boulbon.
P. S. Tu recevras, ci-joint, une copie de ma sentence. Tu verras que je suis condamné comme conspirateur et révolté , mais qu’elle ne renferme pour moi aucun terme flétrissant. M. Calvo , agent consulaire de France à Guaymas, a été parfait pour moi dans mes derniers instants; j’ai à exercer vis-à-vis de lui une réparation juste et à laquelle je tiens.
Dans les papiers qui te seront envoyés de San-Francisco , il en est qui renferment sur lui des notes hostiles. Je te recommande d’effacer complètement tout ce qui dans ces notes a rapport à M. Calvo.