‹ Le MexiqueChapitre 28 sur 247 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

sition dos voyageurs sa natte de jonc et son oreiller fait d’un tronc d’arbre creusé de façon à loger la tête. Ce nouveau Robinson , dont la barbe tombait sur la poitrine, avait pour chaussure une peau de caïman cousue de fil de pite 1 ; pour vêtements, une toile à matelas ou une natte de jonc, et pour coiffure, une peau de tigre.

Un jour on le trouva fort embarrassé parce que, ne sachant pas un mot d’espagnol, il ne pouvait comprendre ce que lui voulaient deux Indiens du petit village de Boca-del-Monte qui lui étaient députés par l’alcade, afin de l’engager, comme fidèle, à fournir une corvée à la réparation du cimetière. Sa réponse fut originale dans sa naïveté : il dit du ton le plus sérieux du inonde qu’il trouvait fort extraordinaire qu’on lui demandât de contribuer aux travaux d’un cimetière dont il ne se servait pas.

Le malheureux fut plusieurs fois sur le point d’aller y prendre une place. Seul, abandonné, sans secours, il eut une péripneumonie dont il fut sauvé par un de ces miracles que la nature opère quelquefois; mais il resta six semaines gisant sur sa natte; il ne se soutint pendant ce temps que de tortilles sèches et d’un peu d’eau que les Indiens lui apportaient à de longs intervalles. Heureusement quand ses maux étaient passés, il ne s’inquiétait plus de l’avenir, fermant pour ainsi dire les yeux sur ce que cet avenir lui réservait de douleurs et de misères, d’autant plus grandes que nul

1 Espèce d’aloès dont les filaments servent h faire du fil à coudre et des cordages.

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ne devait y compatir s il persistait à finir ses jours dans sa solitude, comme autrefois saint Paul dans les déserts de la Thébaïde.

Une des expéditions qui souffrit le plus peut-être fut celle du Requin, navire de Marseille, qui avait jeté l’ancre à Minatitlan six semaines après mon départ. Cette sixième expédition, dont les colons ne tardèrent pas à se disperser comme nous l’avions fait nousmêmes, débarqua dans le temps où les maladies nous avaient déjà atteints, et où la mort, en frappant çà et là, préludait aux grands coups qu elle allait bientôt nous porter. Le solstice d’été donna le signal; il arriva avec son cortège accoutumé de tempêtes , de tonnerres et d’orages, versant les maux par torrents sur les nouveaux débarqués. Les scènes de douleur dont la Fabrica 1 surtout avait été le théâtre l’année précédente commencèrent à se renouveler; chaque jour traînait après lui son deuil et ses misères. Malgré ma répugnance à reporter sous les yeux du lecteur des tableaux de souffrances, il en est un particulier dans son horreur que je ne saurais passer sous silence. Les personnages qui y figurent étaient passagers à bord de mon brick.

M. Sombret et sa femme, qui avait atteint son dernier mois de grossesse, sans ouvriers, seuls, étaient allés se fixer à la barre du Goatzacoalco, en face des habitations des Indiens pêcheurs. C’était le lieu le plus malsain et le moins fertile des bords du fleuve. On ne pouvait pas plus mal choisir. Là , ce colon presque

1 Ancien nom de Minatitlnn.

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