CHAPITRE III
dédaignaient de iuir, et fixaient sur nous un œil morne, fascinateur comme celui du serpent.
Les bords de la rivière San-Juan ne sont guère plus habités que ceux du Goatzacoalco. Ce n’est que le second jour de notre navigation que nous aperçûmes quelques petites fermes , composées de deux ou trois cabanes entourées de papayers. INous vîmes aussi plusieurs cases abandonnées , sans doute depuis le commencement de la saison pluvieuse. Les possesseurs de ces simples habitations, vivant à peu près comme des sectateurs de Diogène, n ont point d’habitudes à changer ni de commodités à regretter en quittant leur demeure; ils se transportent avec leurs bestiaux dans des savanes découvertes, et là, sous un carbet fait à la hâte, qui les met à peine à couvert, avec un hamac qui les berce et les endort, ils ignorent qu’on puisse être mieux , et resteraient toujours où le hasard les a conduits, si l’intérêt de leurs troupeaux ne les forçait à lever le camp. La valeur de leurs habitations ne consistant guère que dans le nombre des bestiaux qu’ils possèdent, ils s’éloignent quand l’exige la saison des pluies, et reviennent dans le temps sec, après que les eaux se sont retirées et que le limon de 1 inondation a engraissé les pâturages.
Au milieu de ces solitudes, nous nous trouvâmes fort embarrassés: nous n avions emporté du Paso que ce qu’il fallait pour déjeuner, et avant la fin du premier jour nous dûmes recourir aux tortilles sèches des Indiens pour apaiser notre faim. Mais le lendemain matin nos bateliers nous indiquèrent une plage
(if)
.sablonneuse ou le chevreuil , attiré par la fleur savoureuse du bignonia salie ifolia, vient par troupes en brouter les buissons. En effet, à peine fûmes-nous à terre , que nous en aperçûmes un grand nombre qui fuyaient en tous sens. Nous en tuâmes un que mes gens dépecèrent aussitôt. On en boucana les filets, et on en fit bouillir les cuisseaux sans aucun assaisonnement. Malgré la faim , qui rend les convives peu difficiles , nous mangeâmes cette viande fade avec plus de répugnance que de plaisir.
Peu s’en fallut ce jour-là qu’un de mes gens ne devînt la pâture d’un caïman. Il avait tué un canard, qui était tombé dans la rivière à six pas du bord. La pirogue gagna la rive, et cet homme se mit à l’eau pour atteindre sa proie: mais au moment où il avançait la main pour la saisir, une énorme gueule, garnie de dents longues et effilées, s’ouvrit devant lui, engloutit le canard et disparut. Le malheureux n eut jamais une frayeur pareille; il resta un moment comme pétrifié dans F endroit même où il avait vu le monstre, n’ayant ni la force de fuir ni la conscience de ce qu’il devait faire.
On s’habitue cependant bien vite au danger. Certes , aucun de nous n’ignorait Futilité des précautions à prendre contre l’attaque de ces animaux : eh bien , malgré cela, pour calmer durant le jour les démangeaisons insupportables que nous causaient les piqûres des moustiques , nous laissions pendre nos jambes dans la rivière pendant que la pirogue en rasait la surface. Le hasard nous favorisa alors, mais on ne gagne pas toujours à jouer si gros jeu.
CHAIMTKE 111.
Nous passâmes vraiment d’horribles nuits dans ce voyage. L’orage grondait sur nos têtes vers deux ou trois heures de l’après-midi, et la pluie tombait ensuite par torrents jusqu’au lendemain matin. Nous étions couverts d’une banne de peaux de bœufs non tannées, qui, sous l'action alternative de la chaleur et de l’humidité, exhalait une odeur fétide. Mais notre plus grand supplice commençait lorsque les bois se coloraient de la teinte rougeâtre du soleil couchant. Les moustiques arrivaient alors par essaims tellement épais, que le soleil en perdait son éclat. Malgré le jeu de nos mouchoirs, nos retraites étaient bientôt envahies. .le m accroupissais . je me cachais tout entier dans mon manteau, tournant toutes mes facultés vers un seul but, celui de boucher hermétiquement les issues dont un ennemi bourdonnant m apprenait l’existence; mais bientôt suffoqué par la chaleur et le défaut d air, je me voyais forcé de me découvrir. Souvent après une lutte de plusieurs heures, je tombais dans un accès de fureur contre les moustiques, contre la nature, contre moi-même : fureur impuissante dont seul je portais la peine. Laissant tomber ma tête dans mes mains, je restais immobile. Résigné à souffrir, je m offrais en sacrifice à ce fléau, digne de figurer parmi les tourments du Tartare. Je me roidissais contre la douleur, et un sourire de damné effleurait mes lèvres, alors que ces insectes infernaux redoublaient leurs attaques. Mais enfin , vaincue par la souffrance et par le sommeil, ma patience cédait à tant de maux, et je cherchais de nouveau sous mon
manteau une trêve d’un instant, et un repos empoisonné du venin de mille piqûres.
De semblables moments sont des années dans la vie.
Le soir du quatrième jour de notre navigation , nous arrivâmes à 1 hacienda de San-Nicolas, on nous pûmes nous délasser des fatigues des nuits précédentes. On nous servit un abondant souper de poisson frais, assaisonné de raisin sec, d’olives, d’amandes et de câpres. Nous mangeâmes avec un appétit qu’expliquait notre longue abstinence , et nous nous endormîmes au son des guitares d’un fandango , et des voix criardes des danseurs et des musiciens.
Un peu après le lever de l’aurore , à l’heure oû les joyeux danseurs retournaient au hamac et au sommeil , nous nous éloignâmes du toit hospitalier. Mieux disposé que les jours précédents à recevoir les impressions agréables, j’assistai avec délices au réveil de la nature. Le ciel était sans nuages; un zéphyr embaumé effleurait les ondes et en ridait légèrement la surface; les feux du soleil levant commençaient à dorer la cime des arbres, oû déjà depuis longtemps 1 oiseau moqueur en attendait les premiers rayons, qu il saluait de ses chants aux cents couplets (13); la calandre sortait de son nid suspendu, que le vent balance au-dessus de l’eau; le cardinal, étalant sa pourpre, poursuivait les moustiques attardés, et la spatule aux ailes roses, appuyée sur une patte parmi les roseaux, demeurait attentive au bruissement de la pirogue qui devançait le courant.
Peu à peu les ondes de la rivière devinrent unies