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CHAPITRE III

comme une glace; à peine y découvrait-on les légers arcs concentriques formés par le remous sur notre sillage. Cependant nous avancions rapidement; nos bateliers redoublaient d’activité. C’était un dimanche, et ils avaient à cœur d’arriver assez tôt à Tlacotalpan pour entendre la messe. En effet , nous ne tardâmes pas à apercevoir devant nous les maisons blanches de ce joli village.

Tlacotalpan ' est une petite Venise; à l’époque des grandes eaux, 1 inondation envahit une partie du village, malgré la légère pente du littoral sur lequel il est bâti. Mais au lieu de pesantes gondoles, décorées de blasons aristocratiques, on voit glisser sur l’eau de simples pirogues . légères comme l’écorce du liège et rapides comme la flèche. Les dimanches , une infinité de ces nacelles sillonnent les rues basses, surgissent soudainement entre les habitations, et disparaissent de même derrière elles. Les jeunes filles ont un charme particulier en maniant la rame; elles joutent ensemble quand elles se rencontrent, et manœuvrent leurs pirogues avec une dextérité surprenante. La ceinture rouge qui retient sur leurs hanches leur jupe de mousseline claire dessine admirablement leur taille; et le rebozo 2, passé en écharpe sous le bras gauche, donne à leur parure une grâce qui rehausse leurs attraits naturels. Ce sont d ailleurs les plus jolies créoles de cette côte. Outre de beaux yeux

1 La population de Tlacotalpan était de 5,000 âmes en 1851.

2 Le rebozo on pagne est une écharpe d’un tissu de coton ou de soie, dont les femmes se couvrent la tôt'e et les épaules.

noirs qui sont l’apanage ordinaire des Mexicaines, elles ont dans la physionomie quelque chose d’ingénu qui lui prête un charme infini.

Les maisons de Tlacotalpan n’ont qu’un rez-dechaussée avec une galei’ie couverte sur la rue, où l’on va respirer l’air du soir. Le corps de logis principal ne contient qu’une ou deux grandes salles, dont l'ameublement se compose de petites tables d’encognures surchargées de châsses de saints , de banquettes de bois, et de quelques sièges de cuir qu’on nomme butaques.

Les habitants de ce village accueillent parfaitement les étrangers. La première maison où nous entrâmes nous servit d’hôtellerie. On emmena mes gens à la cuisine, et je dînai en famille avec mes hôtes. C’était la première fois que je me trouvais à même d’observer l’ordre du service d’un repas, et les usages reçus à table chez les riches créoles de cette côte.

Une heure avant dîner, on nous présenta des tranches de pastèque qui se fondaient en eau sucrée dans la bouche ; puis des jattes de sapotilles , de limons doux et d’ananas. Quand nous nous mîmes à table, on servit à chaque convive une tasse d’un bouillon blanchâtre et trouble, mais cependant de fort bon goùt(14); vinrent ensuite deux espèces de soupes très épaisses , qu’on mangea avec du pain ou de la tortille. Le bœuf bouilli fut servi avec du jambon et des légumes, après quoi la table se couvrit successivement d’œufs au fromage, de sauces aux tomates, de piments verts farcis, de molé de dindonneau saupoudré de sésame grillé,

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tle porc frais cnil avec des calebasses, de viandes frites posées sur des laitues, de laitues assaisonnées d’huile rance et de vinaigre sucré; enfin de haricots noirs de San-Andres. Le dessert ne se composa que de confitures et de verres d’eau. Les Mexicains ne boivent qu’après avoir mangé, et beaucoup d’entre eux ne mangent de sucreries que pour exciter la soif. Quelquefois on sert un flacon de vin de Xérès ou de Bordeaux; on en remplit un verre qui circule à la ronde; mais c’est plutôt un honneur qu’on fait à un étranger, qu’un usage ordinaire.

Le désordre qui régna dans le service m’apprit que les Mexicains n étaient pas plus avancés dans la science du maître d’hôtel que dans l’art du cuisinier. Mais ce qui me scandalisa et me mit de mauvaise humeur, ce fut cette cynique habitude de rendre des vents de l’estomac, principalement à table. Cette licence dégoûtante est encore reçue dans toute la république, à I exception de la capitale et de quelques familles distinguées de la province, ou on l’a proscrite depuis que les voyages en Europe sont devenus fréquents, cl que la société des étrangers a poli les mœurs.

Le festin terminé, on posa sur la table un petit réchaud d’argent, rempli de charbons ardents recouverts de cendres, et chacun se mit à préparer sa cigarette et à la rouler dans ses doigts. L’aspiration de la fumée du tabac devient alors pour les Mexicains ce que le café est pour nous, un digestif et une source de sensations agréables. Quand on s’habitue à avaler la fumée de la cigarette, on renonce difficilement a

l’usage du tabac. Après avoir savouré cette jouissance, le créole se retire pour faire la sieste, et ne s éveille au bout d’une heure ou deux que pour recommencer à fumer en attendant le chocolat. On fume communément vingt-cinq à trente cigarettes par jour.

Le soir même de mon arrivée, j’appris qu’une balandre appareillait pour Vera-Cruz. .l’y arrêtai mon passage, et le lendemain matin, après que le commandant eut pris son chocolat (car un Mexicain fait tout méthodiquement), on tourna la voile au vent. En peu de minutes Tlacotalpan et l’embarcadère se dérobèrent à nos yeux derrière les massifs de verdure de la rive sinueuse.

Il me serait difficile de donner une juste idée de l’encombrement du pont et de la cohue des passagers qui se pressaient au pied du mât, et autour du trou de quatre pieds carrés qui servait de chambre au bâtiment : de grands pots de lait, des pastèques, des melons, des paniers de bananes, d’avocats, d’ananas, de patates, d’oeufs, etc. ; par-dessus des cages de pouietset de dindons, des perroquets, et une demi-douzaine de cochons attachés par un pied, qui ne goûtaient nullement cette façon d’aller, et le manifestaient par des cris assourdissants : c’était un marché flottant. Enfin des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards, des Indiens, des mulâtres, assis sur des pots ou à cheval sur des cages, complétaient le chargement de la balandre, dont le pont à fleur d’eau n’avait qu’un rebord de six pouces de haut. Le sort de toute cette cargaison n’était point douteux, si le moindre

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