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CHAPITRE III

Eveillés de bonne heure par le mugissement des vaches qu’on venait traire sur le rivage, nous passions notre matinée à considérer les mouvements des pécheurs qui préparaient leurs filets; après quoi notre' unique occupation jusqu’à la nuit était de suivre des yeux la vague qui roulait jusqu’à nous et de chasser le gégen qui nous obsédait. La pluie , qui tombait presque continuellement, nous condamnait à rester immobiles à nos places, que nous ne quittions qu’à l’heure de nos repas.

Ce n’est pas un plaisir moins grand de manger quand on s’ennuie que quand on a faim. Aussi jamais plus qu’alors je ne me suis occupé du goût des mets qui m êlaient servis; tout simples qu’ils étaient, je les trouvais exquis. C’étaient ordinairement des œufs sur le plat, des haricots noirs, du poisson cuit à grande eau avec du piment, des tomates et de la graisse de porc. On nous servait en même temps des tortilles chaudes et une infusion de thé du pays d’une saveur agréable , que les botanistes désignent sous le nom d’ambroisie. On nous donna aussi quelques bons tantales, que les femmes d’Alvarado savent faire à merveille. Je connaissais déjà cet ancien mets mexicain : j’en avais mangé plusieurs fois à Acayucan ; mais ce ne lut qu’à Alvarado que j’en étudiai le goût, lui prêtant un mérite que je ne saurais lui trouver à présent. Le tamal est fait d’un morceau de porc frais ou de dindon, assaisonné de piment rouge et d’autres ingrédients, et enveloppé de pâte de mais. On en forme de petits pains qu’on entoure de feuilles de bananier ou

de maïs, et qu’on fait bouillir clans l’eau pendant vingtquatre heures. Ce mets est un de ceux qu’on servait sur la table de Montézuma (15).

Pendant mon séjour à Alvarado, on passa une revue des troupes de la garnison, ce qui fit diversion à lu monotonie de notre existence. Je n’ai jamais rien vu de si grotesque, et on s’imaginerait difficilement l’état précis de dénûment et de malpropreté de ces corps de soldats des côtes qu’on appelle jarochos '. Je vais, au reste, essayer d’en tracer une esquisse.

Cette réunion de misérables, qui prenait le nom pompeux de régiment, se composait d’environ cent cinquante Indiens, nègres, zambres et métis, les uns vêtus de pantalons de toile et de couvertures de laine, les autres de caleçons et de lambeaux de chemises. Leurs chapeaux de paille étaient noircis par le temps; et à l’exception des chefs et des sous-officiers, aucun de ces étranges guerriers n’avait de chaussure. Quant à leurs armes, elles n’étaient pas en meilleur état; les grenadiers portaient un fusil et une giberne aux buffleteries racornies et noirâtres; plusieurs n avaient que des fusils, les autres n’étaient armés que de manches à balai.

De cette troupe de gueux, la vue se reportait naturellement sur les officiers, surtout sur le colonel, dont le chapeau surmonté de trois plumes tricolores était orné d’une cocarde grande comme la main. Son uniforme bleu à revers rouges avait une si singulière

1 ( l’est le nom qn’on donne, dans la province de Vera-Cruz, an cullivaleur, à l'homme des champs.

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coupe, que par devant il n arrivait qu à la moitié de la poitrine, tandis que les basques dépassaient les jarrets. I ne ceinture rouge de huit pouces de largeur cachait un peu ce qu’il y avait de ridicule dans ce contraste de proportions; mais les officiers qui ne jouissent pas de cette marque de distinction étaient vraiment curieux à voir : on les aurait crus affublés par devant de l’habit d’un nain et par derrière de celui d’un géant.

J’ai vu plus tard dans les grandes villes du Mexique d’autres troupes vêtues et armées convenablement : j’y ai même vu des corps magnifiques; mais je dois dire que leur éclat dure peu. Les soldats ne prennent aucun soin de leur équipement, et les officiers laissent beaucoup à désirer sous le rapport de la tenue.

Le quatorzième jour de notre station à Alvarado, le temps devint beau, quoique le vent fût encore mauvais. J’en profitai pour explorer le port et ses environs. Le village est situé dans une presqu’île; des dunes le séparent de la mer. Lorsque ces montagnes de sable s’échauffent aux rayons verticaux du soleil, la chaleur y devient excessive. La fièvre jaune y fait alors de grands ravages parmi les personnes non acclimatées. Nous en fûmes cependant épargnés, soit à cause de la bénignité du mal cette année-là, soit parce que nous venions tous de payer au climat, par quelque maladie plus ou moins sérieuse, un tribut : notre sang appauvri nous accordait un sursis pour celui que nous devions à cette peste des côtes.

Le havre d’ Alvarado est immense et sur; mais la

barre du fleuve est mauvaise. La position en est inconstante comme les sables mouvants , et la profondeur n’en permet l’accès qu’à des bricks de peu de portée.

Par une raison semblable, presque tous les fleuves du Mexique qui se jettent dans le golfe ne peuvent servir d’ancrage aux bâtiments d’un tonnage élevé; et comme la nature n’a pas pourvu la côte orientale de ce pays de baies ou d’anses suffisantes pour y offrir un mouillage sans danger, cette vaste république manque absolument du côté de 1 Europe d’un port qui en mérite le nom.

Le soleil se leva enfin, entouré de ses feux les plus éclatants; aucun nuage n’errait dans l’azur des cieux, et le vent, qui avait tourné à l’est, nous promettait une navigation courte et facile, lie pont de la balandre n’était plus aussi encombré; la longueur de noire séjour à Alvarado ayant fait manquer le but du voyage de tous les fermiers, ceux-ci étaient retournés à Tlacotalpan. Nous passâmes la barre lorsque le soleil avait déjà fourni le quart de sa carrière; et nous vimes, non sans plaisir, s’aplanir derrière nous les dunes qui nous dérobaient la vue d’une bourgade où nous avions été traités en parias.

A la moitié de la traversée, un calme plat nous enchaîna sur les ondes immobiles. Les yeux plongeaient dans leur profondeur verdâtre, éclairée des feux du jour; ils y découvraient des requins nageant nonchalamment et rôdant autour de notre petit bâtiment. Nous restâmes ainsi sans mouvement, comme

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surpris par les glaces d un océan polaire, jusqu a ce que la brise du soir vînt entier notre voile. Alors nous atteignîmes en peu d instants les sables à fleur d’eau de l'ile des Sacrifices, et au coucher du soleil, nous ancrâmes sous le fort de San -Juan d’Ulua, à une portée de canon de Vera-Cruz, dont les maisons blanches me firent l'effet des monuments funèbres du cimetière du Père-Lachaise. Je m’élançai dans un canot; je gagnai le môle, et quand j’entrai dans cette ville, quand j’en respirai 1 air empoisonne, je ne pus me défendre d’un inexprimable saisissement.

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