‹ Le MexiqueChapitre 39 sur 247 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

En débarquant à Vera-Cruz, j’allai loger chez un restaurateur français qui demeurait près du môle. La rue sur laquelle donnait la fenêtre de ma chambre était sale et puante; on n’y voyait que des ordures et tles zopilotls; mais j’avais, par compensation, la vue de la mer, qui se développait magnifiquement devant moi et se perdait à l’horizon dans l’azur du ciel, lie mon lit je voyais les premiers rayons du soleil levant qui doraient les lames scintillantes; j apercevais le fort, les navires disséminés çà et là dans la rade, et la voile lointaine qu annonçait la vigie.

Ma chambre était meublée de deux chaises, d’une table et d’un lit de camp. C’était beaucoup alors de trouver dans une hôtellerie autre chose qu’un banc de bois. Jusqu’en 1828, on ne connut au Mexique d’autre lit de voyage que les armes d'eau et le zarape. Mais les Français arrivèrent et répandirent peu à peu les commodités de la vie sur les routes les plus fréquentées et dans les principales villes.

Mon hôtelier était un colon du Goatzacoalco. Il avait quitté la hache pour la cuiller à pot, et se félicitait beaucoup du change. On n’était pas splendidement traité chez lui; mais on y était servi proprement et à un prix modéré, circonstance importante dans l état où se trouvaient mes finances. Je mangeais d’excellent poisson péché le matin. Le liuachinango aux couleurs de cinabre, comme le rouget de nos mers du Nord, est fort abondant dans la baie de Vera- Cruz; c’est un mets de fondation à déjeuner. On peut avoir sa table fort bien servie à Vera-Cruz. Le marche

s’y trouve abondamment fourni de viandes de boucherie, de gibier, de légumes, de fruits de toute espèce, et on peut se procurer des conserves d’Europe à bon marché. Le vin ordinaire de Bordeaux n’y revient qu’à un franc la bouteille, et les vins d’Espagne coûtent moins encore.

J’ai très-peu vu les dames de Vera-Cruz : elles ne sortent que le soir, ou de grand matin pour aller à la messe. Dans la journée, on aperçoit peu de monde dans les rues ; on ne sort guère qu’à son corps défendant avant cinq heures de l’après-midi. Alors les hommes, en pantalons et en vestes d’étoffe blanche, commencent à circuler : les uns forment des groupes de causeurs devant les magasins, les autres vont au môle respirer l’air frais de la mer et voir les nouveaux bâtiments mouillés dans la rade.

Cette promenade du môle, quoique bien limitée, est la seule qui puisse faire un peu diversion à la monotonie de la vie intérieure. Les navires qui se balancent sur leurs ancres, les barques de pêcheurs qui rentrent au port, le mouvement des déchargeurs, le manège du pélican, qui, ployant ses ailes, se laisse tomber sur sa proie le bec en avant comme une masse inerte, tous ces détails du tableau occupent les yeux et délassent l’esprit.

Ea promenade de l’Alameda me paraît d’une tristesse extrême; dépouillée de verdure, entourée de masures en ruines et de marais souvent infects, elle ne peut inspirer que des méditations sur la mort, dont ou aperçoit non loin de là la silencieuse demeure.

Page 1