‹ Le MexiqueChapitre 41 sur 247 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

grande : la ceinture qui contenait le peu d’or que je possédais était dans l’autre poche, et j’avais cru que c’était cette ceinture qu’on m’avait prise.

Cette scène se passait devant le poste de la douane, et cependant le coupable ne fut point arrêté. Loin de là, l’officier de service et ses soldats parurent s’amuser beaucoup de mon débat avec le portefaix : ils en riaient aux éclats.

Et comment n’en serait-il pas ainsi, puisque l’armée au Mexique se recrute du rebut de la société? On y enrôle les voleurs et les assassins! Le juge fait opter un criminel entre la chaîne de galérien ou l’uniforme de soldat!...

A défaut de prisonniers criminels, on se procure des soldais par les levées ordinaires (10), qui se font dans les villages en arrêtant les malheureux Indiens qu’on rencontre, et en les expédiant garrottés au cheflieu de recrutement. Voilà certes de l’égalité bien entendue : à l’homme riche les emplois, les privilèges, la considération; au pauvre les plus durs services publics, la servitude, le mépris!

Mon premier soin en arrivant à Vera-Cruz fut de m informer des ressources que les grandes villes du Mexique pouvaient offrir à un étranger dont l’instruction n’était autre que celle que l’on reçoit dans nos collèges. Chacun me demandait : « Que pouvez-vous taire? que savez-vous? — J’ai appris le latin, j’ai quelque idée du grec, et je sais aussi un peu d’anglais. — Oh! c’est bon : si vous savez l’anglais, vous trouverez aisément à vous placer dans une maison de

commerce anglaise ou américaine l. — Mais je ne sais que le traduire, je ne le parle pas. — A Ij ! c’est différent, cela ne vous servira à rien. Que savez-vous donc qui puisse vous être de quelque utilité? Possédez-vous assez bien la langue du pays pour vous charger de la correspondance ou de la tenue des livres chez un négociant espagnol ou mexicain? — Non plus; je n’entends rien à la comptabilité, et je ne fais encore que bégayer le castillan. Mais je sais un peu de mathématiques, je dessine correctement une académie, et j’ai des notions assez étendues d’histoire et de géographie.— Et c’est tout ? — A peu près tout. — Diable, alors je ne sais comment vous vous tirerez d’affaire : votre latin, votre grec, c’est fort bien; mais ici je ne vois pas à quoi cela vous servira. Un commerçant ne saurait que faire de vous dans un bureau. Plein de vos études universitaires, vous ignorez cependant encore tout ce qu’il faut savoir pour se suffire à soimême dans un pays étranger, et dans un cas extrême vous en seriez réduit à envier le savoir d’un raboteur de planches. Si vous parliez mieux l’espagnol, on vous placerait bien comme commis dans un magasin de détail; mais.... — Grand merci! je ne suis pas venu au Mexique pour figurer derrière un comptoir la vare à la main, et pour me mettre aux ordres du premier manant qui voudra me faire déployer vingt pièces d’étoffes par simple passe-temps! .l’espère que je saurai bientôt assez l’espagnol pour me frayer un

1 Ou comprend vulgairement sous le nom d’Américains les citoyens des Etats-Unis.

CH A IM TH li IV.

autre chemin, sinon à la fortune, du moins a I aisance; et si je ne réussis pas, je retournerai en France, où je puis, après tout, vivre sans avoir à subir l'humiliante position que vous me présentez comme voie de salut (20). »

Voilà donc en effet oit le système d éducation universitaire nous conduit, à une inutilité complète pour la pratique la plus ordinaire de la vie! Nous perdons les plus belles années de notre jeunesse à apprendre le latin et le grec, qui nous servent si peu (21), et que d’ailleurs nous oublions si vite!

Il n'est que trop vrai que les usages les plus absurdes sont les plus difficiles à détruire, quand le temps les a en quelque sorte consacrés. Aussi n’est-ce qu après de violentes secousses politiques, qui détruisent les anciennes routines, cpie les institutions de tout genre s’améliorent. Depuis 1780, les idées libérales ont, en France surtout, violemment ébranlé l’édifice des préjugés. La vieille idole a croule peu à peu; mais la base est debout encore : c’est le mode d’enseignement routinier en vigueur dans nos collèges. Le dix-neuvième siècle n<* s’écoulera pas sans doute sans en faire justice.

Non-seulement les jeunes gens sont mal instruits, mais encore leurs récréations sont mal dirigées. Pourquoi n’y a-t-il pas dans chaque collège, dans chaque institution, une section d’arts et métiers pour les élèves des divisions supérieures? Quand .1. .1. Piousseau publia son limite, et qu’on y vit son élève manier la varlope, bien des pères de famille voulurent donner aussi un métier à leurs fils; mais les mères, qui ne

voient pas si loin que le philosophe de Genève, n ont pas longtemps souffert aux mains de leurs enfants ces outils d’un rude et utile travail; de sorte que celte éducation pratique cessa bientôt avec la fantaisie d’imitation qui l’avait mise à la mode.

Cependant on ne sent que trop souvent la nécessite d’un art manuel, comme moyen de salut , dans les positions si diverses que peut nous faire la fortune, laquelle se joue si fréquemment des prévisions des hommes. Nous en avons eu une preuve nouvelle au Goatzacoalco. Lorsque les ressources pécuniaires de chacun de nous furent épuisées, l’ouvrier qui avait un métier utile devint maître à son tour, et celui qui l avait amené se trouva réduit à balayer l’échoppe de son serviteur pour gagner un morceau de pain. Cela me faisait ressouvenir des fêtes de Saturne, pendant lesquelles le maître servait l’esclave à table ; mais à Rome ce bizarre renversement n’était qu’un jeu , et cela ne durait que cinq jours ; au Mexique c’était une triste réalité , et elle se prolongea trop longtemps. Moi-même, comme on vient de le voir, je courais le risque de mourir de faim, si beaucoup d’ordre et d’économie ne m’eussent permis d’atteindre le moment ou mon activité me créa des moyens d’existence.

Après avoir recueilli autant de renseignements que je voyais de personnes, prenant pour ce qu’ils valaient, c’est-à-dire sans en faire grand cas, ces conseils dont aucun ne ressemblait à l’autre, je me décidai à me rendre à Mexico, foyer de la civilisation naissante dont j attendais mon avenir*

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