‹ Le MexiqueChapitre 46 sur 247 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

se réveillant aux derniers accents des oiseaux, et passant la nuit à chanter et à danser devant leurs cases au son d une guitare. Un peuple d’une malpropreté dégoûtante habite maintenant les villages, circule sur les chemins, ou remue péniblement une terre avare. Les femmes à peine vêtues de lambeaux d’étoffe de laine noire, les cheveux épars, pleins d’ordures et de vermine, apparaissent à la porte de leurs tanières comme d horribles visions. Les jeux, les chants ont cessé; les huttes sont muettes; 1 Indien a perdu sa gaieté, il est misérable. Aussi, l’oeil sombre, recueilli en lui-même, il médite le mal, il songe à se venger de sa misère et de la rigueur de la Providence envers lui.

C’est ici qu il faut s’armer pour voyager, à moins qu on ne soit résigné d avance à se laisser dévaliser. Les environs île Perote, de Puebla , de Rio-Frio, sont fameux par les fréquentes attaques des brigands. A 1 approche de ces lieux redoutés, l’apparition d’un homme armé suffit pour donner l’alerte. Néanmoins les voleurs de grands chemins fuient le péril , et n attaquent guère que lorsqu ils croient avoir bon marché des voyageurs. Deux hommes bien armés peuvent se debarrasser facilement de six ou huit bandits; ils les mettent en fuite dès qu ils frappent à mort un des leurs. Le mal est que, souvent surpris dans des endroits resserrés, on tombe sous le coup de l’agression avant d’avoir préparé la défense, ou sans pouvoir juger du nombre des assaillants. Il faut alors se rendre et s exécuter de bonne grâce pour éviter un malheur

pire que la perte de sa bourse, si l’on faisait une résistance inutile.

Le vol à main armée n’est guère connu au Mexique que depuis le commencement des guerres de l’indépendance. Depuis lors les châtiments ont été rares, et les hommes nés pour le crime ont pu suivre sans grand danger leur inclination. Sous le régime espagnol, le bandit n’échappait pas à la corde lorsqu’il était pris; et la certitude de la peine, paralysant toute envie malfaisante, rendait les voyages sans dangers et les communications plus faciles. Le Mexicain a trop peu de besoins pour chercher une amélioration à son existence en affrontant la mort. Un voyageur pouvait alors passer la nuit dans une chaumière et dormir eu toute sécurité à côté de sa cassette. Chaque mois il se faisait de Mexico à Vera-Cruz une remise d’un million de piastres au moins, et quoiqu’il n’y eût aucune escorte de gens armés pour protéger le convoi , le petit pavillon royal qui flottait sur les mules n’en était pas moins respecté. Iturbide, le premier, pour activer la marche de l’insurrection, osa s’emparer de ce trésor 1 confié à la bonne foi publique. Depuis cette époque, l’argent ne voyage plus que sous la protection d’un corps de cavalerie; encore celui qui confie sa fortune à un tel patronage, en temps de troubles politiques surtout, n’est-il jamais sans appréhension jusqu’à l’arrivée du convoi à sa destination.

1 C’était une remise de 750,000 piastres que les marchands du Mexique envoyaient à Acapulco pour être embarquée sur le galion de Manille.

Page 1