CHAPITRE PREMIER
d’aménagements suffisants, nous avions dû faire construire dans la cale pour nos ouvriers un entre-pont fort incommode par son peu d’élévation; et pour nous, dans l’emplacement de la cambuse et sur le prolongement de l’ entre-pont, une chambre qui 11e recevait de jour et d’air que par une écoutille. Encore cette unique ouverture resta-t-elle près d’un mois hermétiquement fermée : les lames nous inondaient aussitôt qu’on l’ouvrait pour renouveler l’air.
Notre chambre, qui avait conservé sa première destination de cambuse, offrit pendant les huit premiers jours un aspect vraiment curieux. Qu’on s’imagine une salle de quatre pieds et demi de haut, entourée de lits où gisent des passagers demi-morts du mal de mer; puis des boites de conserves qui ont cassé leurs amarres, des pains de sucre, des sacs île pruneaux, des biscuits, des bidons de vin et d’eau-de-vie, etc., le tout pêle-mêle, s’entre-choquant à grand bruit en roulant de tribord à bâbord, et exhalant une odeur nauséabonde.
A défaut du mousse, l’un de nous se hasardait quelquefois à descendre de son lit pour mettre un terme à ce dégât ; mais, peu sûr de ses mouvements, peu solide sur un plancher glissant, par un roulis qui faisait tremper dans l’eau les extrémités de la grande vergue, il arrivait le plus souvent qu’après de vains efforts il regagnait son lit, mouillé, meurtri et morfondu.
Mais l’année 1831 commença pour nous sous des auspices plus favorables ; le temps devint superbe, et
bientôt nous pûmes jouir de la chaleur des tropiques, presque toujours tempérée en pleine mer. Le capitaine nous dispensa de la cérémonie ridicule et grossière du baptême. C’est à peu de chose près tout ce qu il fit de bien pendant le temps que nous passâmes ensemble (2). Cette cérémonie, qui consiste à inonder d’eau de mer les passagers qui franchissent les tropiques pour la première fois, n’est nullement divertissante; elle ne sert le plus souvent qu’à mettre tout le monde de mauvaise humeur.
Je me rappelle encore avec plaisir les soirées que nous passions sur le pont, et que nous prolongions presque toujours jusqu’à minuit. Confiants dans l’avenir, nous goûtions pleinement la douceur des heures présentes. Assis autour du banc de quart, nous aimions à rappeler des souvenirs d’enfance. Nos ouvriers allemands chantaient des airs de leur pays; et lorsque l’heure du punch arrivait, nous nous unissions nousmêmes en choeur aux refrains de Béranger.
Pendant ce temps, notre mauvais brick, creusant un sillon de feu dans les flots phosphorescents, s’avançait lentement, quoique bonnettes déployées, comme s’il portait à regret cette joyeuse réunion sur une terre de désolation ! Lors même que le vent soufflait grand largue, nous ne filions guère plus de sept nœuds, et la lenteur de cette marche ne nous permit d’entrer dans la mer des Antilles qu’au 20 janvier. Ayant pris connaissance de Saint-Domingue et longé Cuba, nous errâmes encore longtemps dans le golfe du Mexique, ballottés par de gros temps, et ce ne fut que dans la