CHAPITRE PREMIER
soirée du 13 février, le soixante-dix-neuvième jour de navigation, que nous découvrîmes le fortin démantelé qui commande l’embouchure du Goatzacoalco.
Le capitaine fit jeter l’ancre, remettant au lendemain le passage de la barre. Nous étions tous sur le pont , considérant avec une satisfaction silencieuse l’entrée de ce fleuve que nous regardions comme notre domaine, et ces immenses forêts que nous allions bientôt parcourir en maîtres. L’air était calme, le ciel parfaitement pur, et le volcan de Tuxtla 1 se dessinait à l’ouest sur les dernières gerbes de feu du soleil, comme au milieu d’une gloire magique.
La nuit étendait déjà ses ombres, lorsque la vigie signala une voile au nord. Bientôt cette voile devint plus distincte, et nous la vîmes avec surprise se diriger sur nous. C’était le brick la Glaneuse , qui, parti du Havre dix jours avant nous, portait aussi cent cinquante colons au Goatzacoalco. Les malheureux étaient restés trois mois en mer, et avaient souffert les avant-coureurs des maux qui les attendaient au terme tant désiré de leur voyage. Ils avaient , par l’imprévoyance du chef de l’expédition, manqué du nécessaire pendant la traversée, et les dernières distributions n avaient été que de quelques onces de farine, (pie chacun préparait à sa guise pour son repas; puis, outre les tempêtes qu’ils avaient essuyées comme nous, ils avaient vu leur navire porté contre les récifs de la
' Autrement dit pic Saint -Martin , entre Alvarado et le Goatzacoalco. 11 fit éruption en 1793, et les cendres qu’il lança allèrent tomber à Perote , à cinquante-sept lieues en ligne directe.
côte de Tabasco, et les matelots se disposant déjà à défendre leur vie contre la rage des vagues. 11 n’y avait qu’un hasard qui pût les sauver de la fin tragique qui les menaçait : ce hasard les sauva, et les abîmes de la mer les rendirent au Goatzacoalco, qui les réclamait comme sa proie.
La Glaneuse mit en panne non loin de nous; elle eut le lendemain matin l’honneur de tenter la première le passage de la barre. Trois navires, X Amérique, Y Hercule et la Diane, nous avaient précédés, et nous connaissions déjà le sort funeste des deux premiers : l’un avait fait naufrage en franchissant le passage; l’autre, n'ayant osé le tenter, était allé plus tard échouer sur la côte, poussé par un vent de nord. La Diane seule était entrée heureusement dans la rivière; mais elle n’en avait franchi la barre qu’en désespoir de cause, pour éviter le sort de X Hercule.
Nous suivions donc les mouvements de la Glaneuse avec anxiété. En attendant le résultat de sa manœuvre, le cours de la vie semblait suspendu en nous. Cependant nous ne savions pas encore jusqu’à quel point il importait que le passage s’effectuât; nous ignorions que, dans le cas contraire, nous serions entraînés dans des dépenses incalculables pour faire conduire le chargement à Minatitlan, dans de petites pirogues qui chavirent avec une extrême facilité, et nous n’aurions pu supposer que les directeurs n’avaient pas même mis un canot à notre disposition ni à la barre ni à Minatitlan. Les colons des expéditions précédentes étaient restés trente et quarante jours sur la grève, et n’étaient