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CHAPITRE PREMIER

parvenus à faire monter une partie de leur matériel à Minatitlan et à la concession qu’en vendant l’autre à vil prix.

La Glaneuse avait à bord le pilote de la barre et le capitaine du fort. Le premier dirigeait la manœuvre, et, suivant la direction qu’il avait déjà prise pour Y Amérique, il laissa la passe à droite et porta le brick sur un banc de sable; puis, profitant du moment de trouble et de tumulte qui suivit la commotion qu’on venait de ressentir, il regagna sa chaloupe, où le capitaine l’avait précédé.

Lorsque nous vîmes ce beau brick s’incliner sur sa quille, que nous entendîmes les marins s’écrier : « La Glaneuse a touché! la Glaneuse est perdue! » un profond sentiment de pitié et de sympathique terreur nous rendit tout d’abord immobiles et muets. Chacun de nous pressentait instinctivement que le malheur qui frappait ces naufragés nous menaçait nous-mêmes, et que le Petit- Eugène n’aurait peut-être pas un meilleur sort que la Glaneuse. Cependant l’espérance nous revint peu à peu. Notre capitaine, changeant aussitôt de manœuvre, mit le cap sur le fort; nous avançâmes alors, laissant la Glaneuse derrière nous. La passe fut franchie, et le Petit-Eugène entra dans le bassin du Goatzacoalco à l’heure même où l infortuné Guerrero était fusillé à Cuilapa.

Cependant la Glaneuse cherchait à se tirer du banc de sable où elle était engagée. On jeta une ancre à une trentaine de mètres du navire; puis l’équipage et les passagers tous ensemble se mirent à tirer le câble

en halant le navire sur l’ancre. Un plein succès couronna leurs efforts : on entendit bientôt le frottement de la quille sur le sable, et le bâtiment fut remis à flot. Prenant alors la direction que nous avions suivie, la Glaneuse entra dans la rivière, et reçut le témoignage bruyant et sincère de nos félicitations.

Nous restâmes deux jours à la barre. Une fois à terre, les colons de la Glaneuse ne se souvinrent plus qu’ils avaient failli être victimes de la maladresse ou de la perfidie 1 du pilote; ils ne songèrent qu’à préparer du produit de leur chasse un repas qui leur fit oublier les privations qu’ils avaient endurées à bord.

Le premier oiseau que mes gens tuèrent ne me donna pas une haute idée du gibier américain : c’était un de ces vautours appelés au Mexique zopilotls et à la Nouvelle -Orléans carancros 2 ; ils se nourrissent d’animaux morts, et font l’office de vidangeurs. Tout en plumant cet oiseau , mes gens s’étonnaient de sa puanteur; elle devint telle au moment où ils le vidaient, que, renonçant à leur tâche, ils jetèrent aux poissons du fleuve ce premier trophée de leur adresse. Partout où se trouve une case, on voit des zopilotls ; ils abondent surtout à Vera-Cruz. Tout décèle en eux la bassesse de leurs fonctions; il y a quelque chose de hideux dans la forme de leur tête, dans la peau noire et ridée de leur cou.

1 Les débris des navires étaient une riche proie pour ce pilote et pour ses voisins de la barre.

2 Du mot anglais corrompu carrion-crow . C’est le catliartes urubu (zopilotl à tête noire).

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