C 11 API T R H PREMIER
Minatitlan, lieu de la résidence du douanier, était aussi celui du déchargement. Quoiqu’il n’y ait guère qu’une dizaine de lieues de la mer à ce village, nous n’y arrivâmes que le soir; néanmoins le temps ne nous parut pas long. Nous considérions d’un œil avide les forêts qui passaient devant nous, le développement du fleuve qui en certains endroits est d’une grande beauté, des masses de verdure et de branches entrelacées s’avançant de chaque côté jusqu’à quinze et vingt pieds des rives, tantôt en se courbant en arceaux, tantôt en rasant la surface de l’eau. Ici , c’était l’Uspanapan qui descend des montagnes de Chiapa , apportant au Goatzacoalco le tribut de ses ondes transparentes ; plus loin Barragantitlan dont les cases de roseaux dominent le fleuve. Quelques femmes, au corps cuivré et nu jusqu’à la ceinture, regardaient les navires d’un air inquiet; et les hommes, arrêtant le mouvement de leurs hamacs, semblaient frappés de la nouveauté de ce spectacle. De temps en temps on apercevait, étendu sur le sable, un caïman qui, à notre approche, se décidait à rentrer dans les eaux, ou une iguane 2 d’un vert doré, qui, après avoir fait quelques pas pour fuir, s’arrêtait en nous regardant d’un air intelligent pour juger du danger qui pouvait la menacer.
1 Ce hameau n’existe plus. Les Indiens l’ont abandonné à cause des moustiques.
2 L’iguane est une espèce de lézard inoffensif de deux à trois pieds de long. La chair en est délicate; elle tient de la grenouille et du poulet. Ses œufs sont meilleurs que ceux du homard. Une de celles que nous avons mangées en avait trenteneuf dans le ventre, gros comme des œufs de pigeon.
Le lendemain de notre arrivée à Minalitlan, à peine les teintes rosées de l’aurore doraient-elles les cimes des mangliers qui bordent la rive, que nous descendîmes à terre pour visiter les prétendues belles plantations, les soi-disant vastes cultures de M. Giordan. Nous lûmes reçus à notre débarquement par quelques-uns des premiers colons, qui, n’ayant plus ni société, ni ouvriers, ni argent, se trouvaient sans ressource dans ce hameau sauvage, à deux mille lieues de leur pays. Mais quel ne fut point notre étonnement lorsqu’ils nous apprirent que ce directeur de la colonie n’avait une si belle habitation qu’en imagination, et que toutes ses possessions se réduisaient à une petite case en planches et à un jardin de dix mètres carrés !
Nous eussions fait payer cher notre désappointement à ce misérable s’il eût été à son poste; mais depuis longtemps il avait été obligé de fuir pour se soustraire à la fureur des colons.
Il n’y avait pas deux heures que nous étions à terre, que presque tous ceux de nos ouvriers qui pouvaient exercer un métier vinrent nous déclarer plus ou moins grossièrement qu’ils nous quittaient. Ils avaient appris que les alcades des villages voisins, loin de les forcer à remplir leurs engagements envers nous, favorisaient leur désertion , et leur donnaient une piastre par jour et quelquefois plus pour travailler chez eux.
Au moment où nous adressions les plus vifs reproches à ces hommes qui violaient un engagement sacré et nous escroquaient le prix de leur passage, le capi-