CHAPITRE V
garnis désolaient Jalisco : la moitié du Mexique demandait des défenseurs à l’année, et l’armée sourde à son appel , passait le temps à parader sous les fenêtres de Son Altesse Sérénissinie.
Le premier interprète du mécontentement général fut le gouverneur de Guerrero *, Alvarez, surnommé le roi du Sud. Il refusa obéissance au gouvernement et protesta contre tous ses actes. Santa-Anna envoya contre lui ses plus belles, ses meilleures troupes; mais les insurgés, forts dans leurs montagnes, harcelaient l’armée, et devenaient insaisissables lorsqu’on les poursuivait. Bientôt l’insurrection gagna Michoacan, Guanaxuato, San-Luis et iSuevo-Léon. La guerre se faisait avec acharnement, les prisonniers étaient fusillés sans quartier , les haciendas étaient dévastées , le pays ruiné. Santa-Anna tint bon tant que durèrent les millions de la Mesilla; il abdiqua 1 2 le pouvoir dès qu’il vit les coffres vides, et s’en retourna à Carthagène, terminant ce nouvel acte de sa carrière politique par l’exil, comme il avait terminé les deux précédents.
Sous cette dernière présidence de Santa-Anna, nous eûmes à déplorer l’échauffourée du comte de llaousset à Guaymas. Ce qui s’est passé en cette circonstance est inouï, à jamais déshonorant pour ceux qui s’en sont rendus coupables. On ne saurait en trouver la cause que dans l’empire qu’exerce une éloquence per-
1 L’Etat de Guerrero fut formé en 1850 de la garde sud des États de Mexico et de Puebla.
2 Juillet 1855. — La Mesilla lut vendue par Santa-Anna aux Américains au prix de 10 millions de piastres.
suasive sur tous les hommes, principalement sur eeu\ qui ne pensent pas, et dans le faux point d honneur, qui fait redouter aux Français qu’on les croie lâches s’ils fuient un danger auquel leurs camarades vont s’exposer. Pour donner une idée de ce qui passa alors à Guaymas, il faut reprendre les choses de plus haut.
Gaston de Raousset-Boulbon était un homme de petite taille et sourd; mais lorsqu’il parlait, on était séduit par le charme de sa parole, par son regard imposant, par l’élégance de ses manières. Jeune et riche, avide d’émotions, dévoré d’ambition, nous le voyons figurer dans nos guerres d’Afrique comme volontaire, et attaché à la personne du duc d’Aumale. Ruiné plus tard par de fausses spéculations de bourse , il alla chercher en Californie les moyens de refaire sa fortune. Mais là, il trouva un peuple froid, nouveau pour lui , sur lequel n’eurent aucune prise ses plus belles paroles, et il se vit pendant quelque temps réduit à vivre du produit de sa chasse.
A cette époque une compagnie d’actionnaires se formait au Mexique pour l’exploitation des mines d’or de l’ Arizona, dans la haute Sonora. Raousset partit pour Mexico, se présenta chez le ministre de France, M. Levasseur, se fit recommander par lui aux agents de la compagnie , qui cherchaient un homme capable de commander une troupe d’ouvriers européens et de faire la guerre aux Apaches. Il fut nommé chef de l’entreprise, et repartit pour San-Francisco , où en moins de quinze jours 600 hommes se firent inscrire pour l’accompagner : il n’en demandait que 200.