CHAPITRE V
mexicain, il fut impossible à Raousset de se faire escompter une traite de 10,000 piastres, quoiqu’il offrit de la céder pour 6,000. Pressé par la nécessité , il s’empara d’un convoi de treize mules chargées de vivres pour les soldats de Blanco. La guerre était donc déclarée. Ses soldats croyaient défendre une bonne cause; ils étaient pleins d’ardeur, et les Sonoriens, admirant leur audace et leur air martial, les proclamaient déjà des héros. Raousset leur remit un drapeau aux couleurs françaises avec cette inscription : Indépendance de la Sonora.
Les Français ne comptaient cependant que 184 fantassins, 50 cavaliers, 25 artilleurs et 4 pièces de campagne ', et ils allaient attaquer derrière leurs murs un nombre d’ennemis quatre ou cinq fois plus fort, tant en troupes de ligne qu’en garde nationale.
Le 14 octobre, les Français n’étaient qu’à deux lieues de la ville, lorsqu’une députation de négociants vint leur offrir 60,000 piastres, s’ils consentaient a s’arrêter, ils refusèrent cette offre avec dédain.
A peine l’avant garde avait-elle dépassé les premières masures du faubourg, qu’une décharge de mousqueterie partie d’une maison isolée fit pleuvoir une grêle de balles en avant de la colonne. Tous se répandirent alors en tirailleurs; la maison fut cernée et prise d’assaut, au moyen d’une échelle qui avait été laissée; contre le mur par mégarde.
Au jardin public cinq cents hommes de garde na-
1 Ils avaient augmenté leur artillerie de deux pièces de quatre j prises 1 une au fort de Guaymas, l’autre à Hermosillo;
tionale arrêtèrent pendant plus d’un quart d’heure l’impétuosité des deux premières sections, qui soutinrent bravement un feu nourri jusqu’à ce que l’artillerie, par quelques décharges à mitraille, eût forcé tout le monde à vider la place. La fusillade continuait de rue en rue; les Français avançaient toujours. Blanco ne pouvait arrêter les fuyards qui le laissaient exposé au premier rang. Un volontaire, nommé Hell, l’ajuste, le manque , et court sur lui à la baïonnette : il est fait prisonnier et fusillé sur l’ordre du général.
Un petit obusier de montagne incommodait beaucoup une des sections : M. Garnier court s’en emparer et paye de sa vie ce trait de valeur.
En une demi-heure Raousset s’était rendu maître de la ville. Blanco était en retraite sur Guaymas. Cette victoire coûtait aux Français dix-sept morts et vingttrois blessés, dont huit succombèrent quelques jours après.
Quoique l’ordre le plus parfait régnât après l’action du côté des vainqueurs , une panique s’était répandue dans la ville : les habitants craignaient un pillage , et cherchaient à mettre en sûreté leur argent et ce qu’ils avaient de plus précieux. Les volontaires de Raousset regardaient avec dédain toutes ces richesses, et riaient de la crainte qu’ils inspiraient. Cependant ils appartenaient en majeure partie à la lie du peuple; ils venaient d’éprouver de grandes privations, leurs vêtements étaient en lambeaux , et pas un n’avait un réal dans sa poche. Mais ils savouraient la gloire du triomphe : celte jouissance leur suffisait.