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CHAPITRE V

Ceux des délégués qui voulaient la guerre avaient un fort vilain rôle à jouer auprès du général; ils le sentaient, et hâtèrent la fin de la conférence. Mais de retour au quartier, ils racontèrent les choses à leur manière, et parvinrent à exaspérer les esprits contre le gouverneur.

M. de Raousset hésitait et restait pensif, quand une question piquante le fit tressaillir : « N’êtes-vous donc plus le même? » lui avait-on dit. A ces mots il releva fièrement la tête et s’écria : « Marchons. » Il était deux heures de l’après-midi.

Valiez avait 300 hommes de troupe de ligne; il s’enferma avec eux dans la caserne. La garde nationale couronnait les maisons voisines, et quatre pièces de canon habilement disposées balayaient tous les côtés par où on pouvait l’assaillir.

Au cri de guerre de Raousset, beaucoup de volontaires refusèrent de marcher, mais ils furent entraînés; ils prirent les armes à contre-cœur, et suivirent en murmurant.

On s’avance sur trois points. Raousset, à la tête des deux premières compagnies, entre dans la grande rue et se dirige sur les canons; mais deux décharges à mitraille éclaircissent ses rangs. Lui néanmoins, à découvert au milieu d’une grêle de balles, avance toujours; une trentaine d’hommes lui reste; ils ont mis hors de combat tous les artilleurs mexicains : le moindre secours leur donnerait la victoire. Mais les deux autres colonnes n’ont point exécuté le plan d’attaque; d’ailleurs Variez est là; faute d artilleurs, il charge la

pièce lui-même, il y met le feu, et la mitraille ne laisse que dix hommes à Raousset. Celui-ci essaie seul d’escalader la caserne. Vains efforts! il cherche la mort et ne la trouve point.

Dans le même temps, les Français dispersés songent moins à combattre qu’à demander quartier : honteux et repentants, ils vont un à un chez l’agent consulaire de France implorer sa protection.

Se voyant à peu près seul, M. de Raousset revient du côté de la mer, espérant sans doute trouver la goélette qui l’avait amené; mais ceux qui la gardaient avaient appareillé et disparu (52).

Il se rend à la maison consulaire, essaye de ramener ses hommes au combat; mais voyant ses efforts inutiles, il remet son épée et s’assied.

Yanez fait alors sortir ses troupes de la caserne, et l’hôtel de Sonora, encore occupé par des Français, se trouve attaqué par elles avec fureur. Pendant un moment ce point présente assez de résistance; mais un flot de soldats l’inonde, et le massacre commence. Tous les Français qui étaient là eussent péri jusqu’au dernier si l’agent consulaire, M. Calvo, prenant en pitié le sort de ces malheureux , n’eût intimé, au nom de l’empereur, de cesser le carnage. On les fit prisonniers.

On laissa à M. de Raousset ses pistolets dans sa prison. Yanez eût désiré sans doute qu’il se tuât luimême, pour n’avoir pas à signer son arrêt de mort. Mais ici M. de Raousset change : l’intrépide aventurier devient un chrétien doux et paisible. Il sent ce

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qu’il doit à son nom, ce qu’il se doit à lui-même, et dédaignant de chicaner sur sa vie, il s’applique à défendre son honneur, qui, aux yeux de beaucoup de gens, pouvait paraître terni. Pour lui tous ses actes sont politiques; ils ont pour but la civilisation des peuples, le bien de l’humanité.

Les débats pesaient beaucoup à M. de Raousset. Il lui tardait d’en finir avec ce qui appartenait à la terre pour ne plus s’occuper que de l’éternité. Aussi lorsqu il entra en chapelle se trouva-t-il soulagé. 11 se plaisait à s’entretenir avec le prêtre sur les grandes vérités de la religion. Recueilli devant la mort, il était simple et tranquille.

Le prêtre mexicain fut fort surpris de trouver en lui un chrétien éloquent, parlant de la religion avec ce respect profond que donne une foi ardente. Il venait pour le consoler, mais les paroles expirent sur ses lèvres, l’émotion le domine. C’est M. de Raousset qui le console. Il discourait sur les vanités de la terre avec cet accent contempteur qui part d’une âme désillusionnée; et quand son esprit planait dans les régions d’outre- tombe , il parlait en termes si brillants d’espérance, de béatitude et de la miséricorde divine, que le bon ecclésiastique l’écoutait en extase, et qu’après l’avoir embrassé pour la dernière fois, il sortit en s’écriant : Cet homme est un saint.

M. de Raousset marcha au supplice sans montrer la moindre altération sur ses traits. Dans le trajet, il ôta son chapeau et le tint élevé au-dessus de sa tête pour se garantir du soleil. Arrivé à l’endroit fatal , il indiqua

aux soldais son cœur, et passant ses mains derrière le dos, il leva les yeux au ciel et tomba 1

Le beau caractère du général Yanez ne se démentit point après la journée du 13 juillet; c’est à sa magnanimité que tous les prisonniers durent la vie. Yanez suivit l’impulsion de son cœur aux dépens de son propre intérêt : il fut destitué et mis en jugement par Santa-Anna pour s’être montré généreux.

Une partie des rebelles fut expédiée sur Mexico et de là à Vera-Cruz, où notre ministre les fit embarquer pour les renvoyer en France. Le nom de Yanez sera béni dans leur cœur tant qu’ils vivront. Avant de quitter le Mexique, officiers et soldats lui adressèrent des lettres d’adieu où respirent les plus vifs sentiments de reconnaissance.

Ces prisonniers, au nombre de quarante -deux, avaient été expédiés sur parole de Guaymas à San- Blas. Le petit bâtiment qui les portait n’avait que six hommes d’équipage: il eût été facile, au sortir du golfe de Californie, de les obliger à faire voile pour un autre point; mais personne n’en donna le conseil, quoiqu’ils ignorassent encore le sort qui leur était réservé à Mexico. Les bontés du général Yanez, leur profonde gratitude envers lui rendaient cette fois leur parole inviolable.

1 L 'épisode de M. de Raousset est liré presque textuellement d’une brochure publiée à Mexico par M. Hippolyte Coppey, témoin oculaire.

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