LITTERATURE DES MEXICAINS
J'ai dit que les Mexicains avaient des livres. C'est qu'ils possédaient une véritable littérature historique et poétique. Ils faisaient des vers, ils composaient des chants et des odes. La ville deTezcuco, capitale florissante des Acolhues, se signalait par l'amour des lettres. On y parlait le plus pur et le plus raffiné des dialectes de l'Anahuac. Selon l'expression de M. Prescott, c'était l'Athènes du nouveau monde. De tout le Mexique, les familles les plus illustres y envoyaient leurs fils, selon Boturini, afin qu'ils y apprissent les délicatesses du langage, la poésie, la philosophie morale, la théologie, l'astronomie, la médecine et l'histoire. Le mouvement littéraire et scientifique y prit une grande activité sous le règne deNezahualcoyotl1, prince glorieux qui reconquit, tout juste un siècle avant les
1. Ce nom signifie le Renard affamé. Il indique la finesse de ce prince et les dures épreuves de sa jeunesse.
Espagnols, le trône de ses pères, d'où un usurpateur l'avait chassé. Jl créa, sous le titre de conseil de musique, une académie qui cumulait, avec ses occupations littéraires, des fonctions administratives et politiques. C'était un corps voué aux Muses, comme nous pourrions dire,, conservateur des bonnes traditions et du goût, protecteur des jeunes talents. A certains jours solennels, les auteurs venaient y réciter des poëmes et y recevoir des prix. Les trois souverains mexicains, rois de Tezcuco, de Tenochtitlan (Mexico) et de Tlacopan, las 1res cabezas, pour employer l'expression ordinaire des narrateurs espagnols, étaient membres de ce corps et participaient à ses travaux, à peu près comme Napoléon Ier était de l'Institut. Ils s'honoraient d'avoir pour confrères, en cette qualité, les hommes les plus instruits du pays, quelle que fût leur naissance. Comme conseil de censure, cette assemblée avait à juger les ouvrages d'astronomie, d'histoire, de chronologie et de toute science, avant qu'ils fussent livrés au public; mais il faut croire qu'elle n'exerçait pas toujours son action préventive, car, la publication faite, elle reprenait les auteurs et les punissait, et on retrouve ici un exemple de la cruauté du code pénal de ces peuples : le mensonge historique, lorsqu'il était commis de propos délibéré, était puni de mort. C'était enfin un conseil de l'instruction publique, décernant aux professeurs leurs diplômes et surveillant les études.
Le roi Nezahualcoyotl ne dédaignait pas de se ranger parmi les poètes qui concouraient devant
l'académie : c'était cultiver les arts avec plus de discernement et de grandeur que Néron, lorsqu'il chantait devant le peuple , ou que Louis XIV, lorsqu'il paraissait dans les ballets, et on ne dit pas qu'il ait jamais commis de petitesses littéraires , qu'il ait été jaloux de ses rivaux, comme Richelieu de Corneille, ou que, intraitable à l'égard des critiques, comme les tyrans grecs , il les ait jamais envoyés aux carrières. C'est que ce prince était réellement le premier poète de son époque. Il offre beaucoup de ressemblance avec deux grands princes de l'Orient, le roi David et le calife Haroun-al-Raschid. Comme le premier, il releva une monarchie en ruine ; comme le second , il était magnifique ; comme tous les deux, il fut législateur et organisa une administration générale dont sa personne était le centre. Il remplissait ses devoirs administratifs avec zèle , intelligence et succès, et c'est à peine si , dans ses États, il restait des terres en friche. Semblable au calife de Bagdad, il aimait à prendre des déguisements et à parcourir sa capitale, avec son Mesrour et son Giafar, se mêlant aux groupes pour savoir ce qu'on pensait du gouvernement, et recherchant des aventures qui lui donnaient occasion de déployer ses belles qualités. On retrouve dans sa vie un épisode dont toutes les circonstances semblent calquées sur l'histoire des amours de David pour Bethsabée, la femme de l'infortuné Urie. Ses odes, dont quelques-unes ont été conservées, ne sont certes pas à la hauteur des psaumes du roi de Jérusalem. Il est surtout difficile d'en juger la
forme sur des traductions un peu libres probablement; mais le fond est bien digne d'être remarqué. Elles respirent une philosophie doucement mélancolique et pleine de la confiance en une autre vie. Ses maximes, recueillies çà et là et rapportées, avec mille détails sur sa vie et son gouvernement, par un Indien de sa descendance directe qui a écrit en espagnol , Ixtlixochitl , sont d'une rare beauté. Quant à ses idées religieuses, c'est à croire qu'il avait conversé avec Platon ou avec saint Paul. Après avoir regagné le trône de ses pères, il accorda une amnistie générale en prononçant ces paroles : « Un roi punit , mais ne se venge pas. » Il semble qu'on entende Louis XII disant que le roi de France ne venge pas les injures du duc d'Orléans. C'est lui qui éleva un temple magnifique, et plaça sur l'autel cette inscription, qui rappelle celle de l'Aréopage si heureusement relevée par saint Paul : Au Dieu inconnu, cause des causes. Si l'on veut juger du caractère de sa poésie, voici un extrait décoloré d'une de ses odes1 : « Les pompes passagères de ce monde sont comme des saules verts qui, bien qu'ils arrivent à un âge avancé, finissent par être consumés par le feu. La hache les renverse, un ouragan les déracine, la vieillesse et la décrépitude nous courbent et nous attristent.
1. M. Ternaux-Compans, dans sa collection, en a reproduit, d'après Granados y Galvez, le texte otomite avec la traduction espagnole du même, qu'il a mise en français. Il y a joint une autre ode qu'on pourrait qualifier de lamentation, en espagnol et en français.
« Toutes choses sur la terre sont destinées à périr. Au comble de la splendeur, au milieu de l'ivresse de la joie, une faiblesse impitoyable s'en saisit, et elles tombent en poussière.
« Le globe est un sépulcre. De tout ce qui s'élève et vit à sa surface, il n'est rien qui ne doive rentrer sous terre. Les rivières , les torrents et les sources descendent en courant , sans jamais remonter aux lieux plaisants qui les virent naître. Us se hâtent, comme s'il leur tardait de se précipiter dans le gouffre sans fond de Tluloca (le dieu de la mer). Ce qui était hier n'est plus aujourd'hui, et de ce qui subsiste aujourd'hui , qui peut dire ce qui restera demain?
« La pourriture des tombeaux , ce sont les corps qu'animait jadis l'âme vivante d'hommes puissants qui s'asseyaient sur des trônes, présidaient des assemblées, menaient les armées à la victoire, soumettaient des empires , se faisaient décerner les hommages et les adorations des hommes, se gonflaient d'un vain orgueil, se gorgeaient de domination.
« Mais toutes ces gloires se sont dissipées comme la fumée menaçante que lance la bouche du Popocatepetl1, et ce qui reste de toutes ces vies pompeuses se réduit à une peau grossière sur laquelle le chroniqueur a tracé quelques lignes. »
Vient ensuite une strophe où le roi législateur et
1. Volcan élevé et couvert de neige qui domine la vallée et la ville de Mexico. Ce nom signifie Montagne qui fume.
poëte semble s'être inspiré à la fois de la pensée qui a dicté à Juvénal ces beaux vers :
Expende Annibalem, quot libras in duce summo1....
et des paroles que le prêtre chrétien adresse à chaque fidèle le mercredi des Cendres, en lui faisant un signe sur le front :
« Hélas! si je vous conduisais dans les détours obscurs de ces panthéons et si je vous demandais où sont les os du puissant roi qui fut le premier chef des anciens Toltèques , et ceux de Necaxecmitl, le pieux adorateur des dieux; si je vous sommais de m'apprendre quels sont les restes de l'impératrice Xiuhtzal à l'incomparable beauté, et du pacifique Topietzin, dernier souverain du malheureux royaume toltèque ; si je vous disais de m'indiquer quelles sont les cendres sacrées de notre premier père Xolotl , celles du très-magnifique Nopaltzin et du généreux Tlotzin, et même celles encore chaudes de mon père, glorieux et immortel malgré ses malheurs; si l'on vous adressait de pareilles questions sur tous nos illustres ancêtres, que répondriez-vous, si ce n'est ce que je répondrais moi-même : Indipohdi, indipohdi! Je n'en sais rien, je n'en sais rien ! car les premiers et les derniers sont confondus pêle-mêle au sein de la terre. Ce qu'il en est d'eux , il en sera un jour de nous-mêmes et de ceux qui viendront après nous. »
1. « Mets les restes d'Annibal dans la balance. Combien pèset-il, ce grand chef qui, etc. * »
Il termine par ces consolantes paroles : « Mais demeurons pleins de courage et de confiance, nobles chefs, et vous aussi, amis fidèles, loyaux sujets. Aspirons au ciel , où tout est éternel et où chaque chose défie la corruption. La tombe avec ses horreurs est le berceau du soleil, et les ombres lugubres de la mort sont des lumières éblouissantes pour les espaces étoiles ' »
1. L'obscurité de ce passage doit être attribuée à ce qu'il a un sens mystique et se rapporte aux idées des Mexicains sur la vie future. Ils plaçaient leur paradis dans les stations du soleil.
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DOUBLE COURANT DANS L ANCIENNE CIVILISATION MEXICAINE. LES TOLTÈQUES ET LES AZTÈQUES.
Avant d'aller plus loin, signalons un fait important. L'histoire de l'ancien Mexique se compose de deux périodes distinctes, ou pour mieux dire, trèstranchées. Dans la première , le pays appartient aux Toltèques; dans la seconde, il est aux Aztèques, avec lesquels nous confondons ici des peuplades de la même origine que les Aztèques finirent par dominer. Il est inutile d'insister ici sur une époque intermédiaire, assez mal caractérisée , et d'ailleurs d'une courte durée, celle des Chichimèques. Ceux-ci furent bientôt refoulés soit du côté du nord, soit Eans les montagnes de Tlascala, où ils restèrent, vis-à-vis de leurs voisins plus puissants et bientôt plus civilisés, dans un état de rivalité que Cortez eut l'art de faire tourner à l'avantage de ses armes. La période des Toltèques date de l'an 698 de l'ère chrétienne et finit avec le douzième siècle. Celle
des Aztèques commence vers 1200 pour finir par la conquête de Cortez, si rigoureusement on peut dire qu'elle est finie, puisque les Aztèques, purs ou mélangés, forment encore le fonds de la population mexicaine.
Avec les Toltèques apparaît la civilisation. D'où venaient-ils? On l'ignore, on sait seulement qu'ils arrivèrent, par le nord, d'un endroit mystérieux désigné du nom de Tullan. On n'a pas de donnée positive au sujet du milieu où ils avaient pu puiser les connaissances et les arts qu'ils apportaient avec eux. Ils avaient établi le siège de leur domination au nord de la vallée de Mexico, à Tula, où les compagnons de Cortez trouvèrent les vestiges de vastes constructions. C'était une race bienveillante, mais non pas à la manière passive des Indiens des îles petites ou grandes découvertes par Christophe Colomb. Elle était douée au contraire d'une grande activité et d'un remarquable esprit d'entreprise. Il semble qu'elle fût infatigable. C'est elle qui mit le pays en culture en y introduisant le maïs et le coton, elle qui la première construisit des villes et des chemins, et érigea des monuments. Elle se distingua beaucoup dans l'architecture. Elle se servait des peintures hiéroglyphiques pour enregistrer les événements, traduire les idées et les sentiments. Entre autres arts utiles, elle savait fondre les métaux, tailler et polir les pierres les plus dures, cuire des poteries, tisser diverses étoffes. Elle était adonnée à la littérature et aux œuvres de l'esprit en général. C'est ainsi qu'elle avait une année solaire
plus parfaite que celle des Grecs et des Romains ; c'est la même que les Espagnols trouvèrent en usage dans l'empire aztèque.
La majeure partie des connaissances que les Espagnols rencontrèrent dans le pays paraît être venue des Toltèques. Ils avaient une religion dont les préceptes étaient humains, et dont les pratiques se recommandaient souvent par la gracieuse imagination qui en avait tracé le programme. Un homme d'un esprit supérieur, qui observait les faits politiques et sociaux avec la même sagacité et la même profondeur que les phénomènes de la nature, M. de Humboldt dit que la forme du gouvernement des Toltèques et leur organisation donnent à penser qu'ils descendaient d'un peuple ayant déjà éprouvé de grandes vicissitudes dans son état social. Le peu qu'on a sauvé de leur littérature tend à confirmer cette induction.
Parmi les témoignages que les Toltèques ont laissé de leur domination dans l'Anahuac, le plus apparent consiste dans un certain nombre de pyramides qui ont beaucoup de ressemblance avec celles de Sackarah, dans la haute Egypte. Elles sont de même en argile, ou en briques cuites au soleil, avec revêtement en pierre, et partagées par des terrasses en plusieurs étages. Comme toutes les pyramides d'Egypte, y compris les trois monuments fameux de la plaine de Giseh, aux portes du Caire, elles sont exactement orientées par leurs quatre faces vers les quatre points cardinaux.
Ce sont des constructions considérables, quoique.
après tout, elles comportent peu d'art. La principale des pyramides de Saint-Jean de Téotihuacan, celle qui était dédiée au soleil, a aujourd'hui encore une hauteur de 55 mètres avec une base de 208 mètres de côté. La pyramide deChéops à Giseh a 146 mètres d'élévation et 234 mètres de base. Les Toltèques furent plus incontestablement encore les architectes de la pyramide de Cholula, qui servait de support au sanctuaire du dieu des airs, Quetzalcoalt, et sur le couronnement de laquelle aujourd'hui s'élève une chapelle entourée d'arbres et desservie par un moine indien. Cette pyramide de Cholula n'est pas plus haute que celle du soleil à Saint-Jean de Téotihuacan, elle est exactement de la même hauteur; mais le côté de sa base est presque double de celui de la pyramide de Chéops elle-même, exactement de 440 mètres. Elle a la même forme que celles de Saint-Jean de Téotihuacan et de Sackarah, elle est orientée et partagée en étages par des terrasses successives, régnant sur tout le pourtour '.
Comment et pourquoi l'empire toltèque avait-il
1. Le nombre de ces pyramides paraît être assez grand au Mexique. Un voyageur qui a parcouru ce pays, il y a vingt-quatre ans environ, M. Isidore Lœvenstern, qu'une mort prématurée a ravi à la science et à ses amis , eut la satisfaction d'en découvrir quelques-unes qui n'avaient pas encore été mentionnées. La plus intéressante serait celle qu'il trouva tout près de la capitale, à une lieue de Tacuba, au village de Remedios; il a estimé qu'elle avait de quatre-vingts à cent mètres d'élévation. « Elle se distingue, dit-il, des monuments connus au Mexique jusqu'alors, en ce qu'elle est divisée dans toute sa surface par des marches hautes, chacune d'un mètre environ, tandis que les
fini? Par l'émigration, à ce qu'on assure; mais pourquoi ce peuple avait-il émigré? sous quelle pression ou en vertu de quel instinct avait-il quitté un aussi beau pays? C'est ce que personne n'a pu dire avec quelque certitude. Est-ce une famine? est-ce la peste , car la peste a quelquefois désolé ces contrées : quelle partie du monde a-t-elle épargnée? Est-ce une guerre malheureuse contre des voisins féroces? On n'en sait rien.. Cependant on regarde comme vraisemblable qu'en abandonnant l'Anahuac, ils se dirigèrent vers le sud, et que les grands édifices dont le voyageur contemple avec étonnement les restes à Palenque, à Uxmal et à Mitla, dans l'Amérique centrale, furent les ouvrages de leurs mains '.
Tout autre fut le génie des Aztèques. Ceux-ci étaient sombres et sévères jusqu'à la cruauté. Dès qu'ils purent se déployer, ils montrèrent des goûts
autres ne le sont ordinairement qu'en trois ou quatre étages ou terrasses. Cette pyramide paraissait avoir été complètement recouverte de pierres. Elle est très-difficile à gravir, autant par les pierres qui en sont détachées que par le nopal avec ses épines qui la couvrent. » (Le Mexique, par J. Lœwenstern, page 262.)
1. Le Mexique a eu plus d'une fois à souffrir d'une maladie épidémique, appelée mallazahuatl , qui y a exercé ses ravages, avant l'arrivée des Espagnols comme depuis. Il est remarquable qu'aujourd'hui elle attaque presque uniquement la population primitive, ou race rouge. Elle n'épargne pas plus l'intérieur du pays et le plateau central que les régions basses et chaudes. Le nombre des victimes qu'elle a faites quelquefois est trèsconsidérable. Une des explications les plus plausibles de la migration qui fit sortir les Toltèques du Mexique serait une invasion de ce fléau , devant laquelle ils auraient jugé à propos de fuir.
sanguinaires. Ils avaient l'esprit de domination et de conquête. Ils organisèrent fortement leur autorité sur de vastes territoires. Entre eux et les Toltèques, la différence est du même genre qu'entre les rudes Romains des premiers temps de la république et les Grecs de l'époque qui précéda Périclès. Les Aztèques ne détruisirent pas totalement les institutions fondées par les Toltèques, mais ils les modifièrent en y imprimant leur cachet, et ils y en juxtaposèrent d'autres conformes à leur propre tempérament. De là, dans la civilisation mexicaine, telle qu'elle s'offrit à Cortez, des disparates étranges, choquantes, qu'on déclarerait incroyables, si, en fait de contradictions, l'esprit et le cœur de l'homme n'étaient capables de tout. Un mélange indescriptible de douceur et de barbarie, la grâce accouplée à des usages terribles et hideux; pour tout dire, en un mot, les sacrifices humains et les festins des cannibales associés au culte des fleurs et à des cérémonies remplies de noblesse et d'élégance : tel est le spectacle que la société mexicaine présenta aux regards stupéfaits des Espagnols.