CHAPITRE X.~CHICHEN-ITZA
tendre la branche en forme d'arc. Du pouce de la main gauche ^ il maintenait contre le fil un morceau àé bois sec qui figurait le chevalet^ et dans sa main droite il tenait un autre morceau de bois dont il se servait comme d'archet. Puis, approchant sa bouche d'une extrémité de ce violon primitif, l'ouvrant ou la fermant tour à tour, il tira de ce naïf instrument des sons d'une douceur infinie; il passait de quelques airs espagnols qu'il avait retenus aux mélodies indiennes, pleines de tristesse et de mélancolie, se rappelant et improvisant tour à tour. J'éprouvais à le suivre un charme étrange, et le plaisir qu'il me voyait prendre à l'écouter redoublait l'élan de sa verve poétique. Il joua longtemps; je le récompensai au delà de ses espérances.
Le neuvième jour, j'avais terminé mon travail et je précipitai le départ. Arrivé à Gitaz il fallut mon^ trer aux autorités du petit village les vues dont le padre leur avait conté des merveilles. Je m'exécutai aussitôt ; mais ce fut pour eux une désillusion profonde, et comme une raillerie ; ces clichés négatifs ne parlaient point à leurs yeux ignorant les mystères de la photographie ; ils me remercièrent néanmoins, mais bien convaincus de la nullité artistique des trésors que j'emportais.
L'une des idées fixes, chez la plupart des métis^ c'est de prendre tout étranger pour un médecin. Je portais toujours avec moi une petite botte de drogues
24i LE MEXIQUE.
et un Manuel Raspail. A Chichen-Itza, j'avais eu occasion de soulager le vieux curé d'une courbature par des frictions prolongées de pommade camphrée. C'en fut assez pour établir à leurs yeux ma réputation de docteur. A Gitaz, il me fallut donc écouter les do« léances de quelques individus, mais sans prévoir jus* qu'où mon ministère improvisé pouvait me conduire. Vers le soir, une autre visite m'arriva. C'était un jeune homme, marié depuis trois ans àpeine^ et dont la femme, jeune et jolie, disait-il, ne lui donnait point d'enfants. Je lui^ avouai bien sincèrement tous mes regrets de la stérilité de sa compagne^ l'assurant que je n'y pouvais rien, et qu'il devait, dans un cas semblable, s'adresser à quelque médecin de Mérida. La confession de mon ignorance ne fut à ses yeux qu'une modestie extrême, et, malgré tous mes efforts pour l'arrêter, il entra dans des détails intimes qui ne laissèrent pas que d'émouvoir mon imagination. Bref, il finit par m' engager à visiter sa femme, désirant que je l'examinasse avec soin. La chose prenait une tournure assez piquante^ le mari avait dit que la malade était jolie, circonstance atténuante, je ne me défendais plus que faiblement; ses insistances redoublèrent. Je pensai, malgré moi, au médecin malgré lui, et je ne pus m'empécher de sourire du rapprochement, désirant du reste que la ressemblance s'arrêtât là, sans pousser jusqu'au bâton.
J'aurais eu mauvaise grâce à ne point me rendre,
CllAinJ r.E X. — CIIICHEN-ITZA . 243
je le suivis. La maison était petite, mais propre. Il renvoya une vieille servante, ferma la porte, et me pria d'entrer dans l'exercice de mes fonctions. La malade paraissait une jeune fille encore, elle était vraiment jolie, et la pâleur répandue sur sa jeune physionomie, l'espèce de crainte respectueuse que je lui inspirais, lui prêtaient un air des plus intéressants.
Sans être docteur, les confidences du mari m'avaient indiqué la nature de la maladie, et certes, mon ignorance me rendait impuissant à la guérir. Je tâchai néanmoins de faire bonne contenance, car j'étais plus ému qu'il ne convient à un membre de la Faculté, surtout lorsqu'il s'agit de palper le sein de la malade. Je rougis prodigieusement, lorsqu'il me fallut examiner le siège même de la nialadie. Mais, en voyant les deux époux de si bonne foi, je faillis prendre mon rôle au sérieux, et me rappelant à propos l'article Raspail sur le traitement de ce genre d'affections, j'ordonnai bravement l'aloès, le safran et les bougies camphrées, dont j'expliquai l'usage. Je sortis chargé des bénédictions du jeune couple, auquel je prédis la postérité d'Abraham^ me jurant tout bas de ne plus accepter semblable tâche à l'avenir, certain, en tout cas, que je n'avais ordonné que choses excellentes ou inoffensives.
Trois jours après, j'étais à Mérida»
UXM AL
Retonr à Mérida.'— Départ ponr XJxmal.'-'tJaialke.— Sakalun.—La famlUeB. —Tikul.— L'hacienda de San José, — Uzmal. — Les ruines.— -Le retour. — L*orage.— Les Indiennes de San José.
Il faut avoir éprouvé les fatigues de quinze joui^ d'expédition et de rudes travaux dans ces climats brûlants, pour comprendre les charmes du repos. Je me don&ai quelques jours de congé ; ils passèrent comme un rêve.
La maison de don Joaquim est un palais coupé de galeries à colonnes et de cours plantées de palmiers : im vaste réservoir d'eau renouvelée tous les deux jours m'offrait chaque matin le plaisir d'un bain fortifiant ; je m'y livrais comme en pleine rivière à l'exercice de la natation ; puis venait le déjeuner, que nous prenions de compagnie avec mon ami J. Laclos^ qu'un heureux hasard avait amené à Mérida le soir de mon arrivée. C'étaient^ alors des causeries char*
maotes sur la patrie lointaine^ où se mêlaient les historiens de nos jours et les noms aimés de nos littérateurs modernes ; c'étaient de longues discussions au sujet des ruines que j'avais visitées et que j'allais revoir ; puis venaient les excursions dans le passé, les rêveries de l'avenir : confidences mutuelles, souvenirs évoqués, que vous avez de charmes ! Quand la chaleur montait, nous livrant au doux bercement du hamac, l'esprit tranquille^ le corps moite, l'àme engourdie, une heure de sieste, fille des climats chauds, achevait cette matinée si bien remplie.
Je m'étais, en outre, lié d'amitié avec ma respectable
voisine, la seûoraC Une sympathie subite nous
avait rapprochés. Il semblait qu'elle m'eût rencontré dans une de ces vagues existences qu on croit avoir vécues; ses traits me rappelaient de chers souvenirs.
Malade depuis longtemps, elle en était arrivée au dernier période d'une maladie de poitrine. Abandonnée des docteurs, elle attendait, avec le calme d'une conscience pure, que Dieu fixât le jour de son rappel. Agée de trente à trente-cinq ans, ornée d'une instruction peu commune, douée d'une âme tendre et mystique, ses entretiens étaient pour moi pleins de charmes. Une religion bien entendue versait sm* cette nature éprouvée par tant de souffrances le trésor de ses consolations les plus douces. Je me trouvais heureux et fier de Tamitié que m'avait vouée cette pauvre femme é