‹ Le Mexique: souvenirs et impressions de voyageChapitre 103 sur 185 · CHAPITRE XK— UXMAL. SlTl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XK— UXMAL. SlTl

Antonio y qui arrivait avec deux hommes , me dit que c'étaient tout bonnement des vaqueros indiens préposés à la garde et à la recherche du bétail dans les bois.

Ils portent alors des costumes de peau qui les enveloppent de la tête aux pieds ; les mains sont cachées par le prolongement des manches, et les pieds dans d'immenses étriers en bois recouverts de cuir ; les jambes sont, en outre, garanties par la seUe ellemême, faite d'un cuir de bœuf qui, se repliant de chaque côté, forme une espèce de botte. Ce costume^ qui ne laisse apercevoir que la moitié d'une face bronzée, donne aux vaquêros Taspect le plus sauvage et leur permet de courir sans crainte au plus épais des fourrés.

Cependant, avec Taide de ses deux Indiens, Antonio réparait notre accident avec assez d'intelligence; il remplaça la courroie par une corde sept ou huit fois doublée et me garantit la solidité de la voiture jusqu'à notre arrivée à Tikul. Nous poursuivîmes donc, et, vers les dix heures, nous arrivions à Uaialke, où je rencontrai don Felipe Peon, pour lequel j'avais des lettres de recommandation ; il m'en donna luimême une autre pour sa maison de Tikul et pour le majordome de V hacienda de San José qui lui appartient.

La famille Peon, la plus riche de rVocatan, possède la plupart des haciendas de Merida à Uxmal,

c'est-à-dire un espace de vingt -cinq lieues; cette dernière, où se trouvent les magnifiques ruines du même nom, est la propriété de don Simon.

Uaialke est bien, comme le disait avec orgueil le majordome, la plus belle p,nka de TYucatan. On y arrive par une porte monumentale qui s'ouvre sur une vaste cour, plantée d'arbres verts ; sur la gauche, s'étend une plantation de jenequen (agave dont le fil est d'un revenu considérable); à droite, se trouve un jardin ombragé de palmiers et de manguiers, où l'œil se repose sur les touffes vertes des bananiers et des goyaviers chargés de fruits.

La maison, élevée sur un plateau de quinze pieds au moins, est abordable de tous c6tés au mc^yen d'un escalier continu qui borde la terrasse ; une plantation dé sapote de Santo Domingo, à fruits énormes à pulpe jaune, alternée de rosiers en fleurs, prête son ombrage à la galerie.

Sur le devant se trouve un manège à dépouiller l'agave, et, dans des cours intérieures, s'ébattent quelques daims privés.

Sur le derrière, s'étendent deux vastes clôtures destinées au bétail, et d'immenses réservoirs toujours pleinsd'èau les bordent dans toute leur longueur. Deux puits, à chaîne garnie de seaux d'écorce, fournissent jour et nuit à l'alimentation des réservoirs et à l'arrosage du jardin.

Le bétail abandonné dans les bois, où six mois

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de Tannée il ne trouve qu'une maigre nourriture , vient s'abreuver chaque jour aux réservoirs de l'Aacienda. Comme nulle autre part il ne trouve une goutte d'eau, la soif répond au propriétaire du retour de ses troupeaux. Il peut tout au plus s'égarer quelque tète dans une habitation voisine, et, comme chaque animal porte le chiffre de son maître, il n'y en a jamais de perdus.

Dix-huit cents bètes à cornes donnent à Uaialke un revenu considérable, et plus de douze cents Indiens, sujets de Vhacienday travaillaient aux champs

du maître ; aujourd'hui, le nombre en est fort réduit : le choléra de 1834 enleva en peu de jours plus de sept cents de ces malheureux.

. Deux heures de repos avaient donné aux mules une nouvelle vigueur; il s'agissait d'atteindre Sakalun avant la nuit.

En approchant de ce dernier point, je retrouvai, comme dans la direction de Yalladolid, les traces de la révolte indienne : quelques murs noircis et des cabanes abandonnées formaient la ligne frontière de leurs derniers exploits. Sakalun fut deux fois ravagé; aussi le village a-t-il un air de tristesse mortelle.

Mon équipage s'arrêta sur la place : Antonio ne savait à qui s'adresser pour réclamer une nuit d'hospitalité. J'allai donc frapper aux portes, mais nul ne pouvait me recevoir, et l'on m'indiqua, de Fautre

çOlé de Véglise, la maison d'une pauvre veuve qui, d'babitu4e, hébergeait les étrangers de passage. Je m'y rendiis; elle me pria d'entrer dans sa maisonnette, m'a^urapt qu'elle ferait son possible pour me procu-r rpr l^ uéoessaire» ^Ue s'^j^cusa d'une manière cbar- Ui^U d0 n^ pouvoir n^'ac^ueillir d'une façon plus gr^Qdp, e|; le regard de reproche qu'elle semblait adresser au ciel me fit comprendre que la fortune contraire avait dû bouleverser une eJifist^nce que des manières! di^iQguées, jqintes à une ligure noble, anni)njçaieQt avoir été brillai^te. Antonio s'en alla dw^ U bpin couper du ramon (feuillage pour las 9ml^)| d^ inop cùiéf j'allai visiter le cenote^ Tua des plus beaux du Yucatan,

est au piUieu de la place; l'ouverture en est pri|squ0 circulaire, sur un diamètre de quinze pieds environ. Un escalier gigantesque de ropdins de bois i^oiji par de3 lianes permet d'arriver à la napp^ d'eau qui garnit la sur^^ce du fond,

Vous vou^ trouve? alors dans une vaste rotonde, à^Xim élévation de près de vingt mètres, d'où pendent d'énormes stalactites ; deii masses de stalagmites cor* respond^nt aux cristallisations supérieures, et quel* quefois les deux réunies semblent former à la yoi^ta d'îi^mopse* colonnes de support. L'aspect est graudiosfB, et l'ensajuble donne l'idée d'un gothique sau-» vag».

Au crépuscule, une longue file d'Indiennes, vêtues

CHAPLTim XI, — tlXMAL. SSK

an lilana, fi'ân vo^t, Turne antique sur la bandie^ puiseï^ Teau du ménage; aies voiv subitement dispa^ mitre, on dipait une suite de fantômes s' engloutissant dans les entpailles de la terre.

* Le dîner tout servi m'attendait au logis de la veuve ; la petite table garnie d-une serviette blanche, quel^ ques assiettes d^une propreté es^qutse, m'eussent rendu indulgent pour le plus détestable repas; mais tout était bon, bien apj^èté, délicieux.

Deux jeunes filles, celles de Thôtesse, me servaient à table : belles toutes deuif, la plus jeune attirait le çegard par ses merveilleuses perfections : elle avait tr«iiasLns;blaBebé comme Talbàtre, son buste, qui se dessinf it sous la transparence du mpile indien, pré<* sentait les lignes admirables de la statuaire antique ; ses grands yeux noirs, voilés de laiigs cils, avaient la douqe expression d^uhe réftig^ation touchante ; le nea, droit, s^ux ailes mobiles, disait la facilité de ses impres* siens, et sfi bouche de corail s^ouvraitsur une rangée de perles. Ses cbcveuK, une rivière de jais, relevés à la chinoise^ formaient sur sa nuque blanche deux touffes luisantes reliées par une faveur jaune et per» eées d^une flèche d'argent.

Cette coiffure élégante et bizarre s*harmoniait au ôostume indien de la jeune fille. L'air d'innocence et de candeur qui rayonnait de toute sa personne en faisait un idéal que le rêve le plus divin ne pouvait dépasser.

âS6 ^ LE MEXIQUE.

De même qu'une fleur ignorée donne ses par-»

fums au premier qui les respire, de même la belle enfant semblait beureuse de mes admirations, et son visage se voilait de pudeur souriante, sous le feu de mes regards passionnés. La mère me dit son bistoire ; elle était courte : de terribles événements, une longue misère ; d'origine espagnole, elle me conta Y hacienda pillée et incendiée, son mari assassiné, son désespoir, sa fuite, Fexil, puis son retour en ces lieux désolés; elle me dit cette vie sombre et solitaire, et l'avenir plus sombre encore. Des pleurs coulaient sur sa face ridée ; ses filles mêlaient leur douleur à la sienne, et de grosses larmes bondissaient sur leurs jeunes visages comme des gouttes de pluie sur les pétales d'un lis.

Je n'oublierai jamais cette désolation. Ah I que n'étais-je riche, libre, puissant 1 Et qui ssdt, pen*» sais-je? Que m'importent les ruines, le monde, l'avenir ? Où donc est le bonheur ? Heureux qui le rencontre et sait le reconnaître! Je ne pus taire la part que je prenais aux infortunes de mon hôtesse, la joie que j'aurais à les soulager, le désir...; mais j'en dis trop peut-être, un silence d'acquiescement, un sourire d'ange reconnaissant, ce vif besoin d'espoir chez' des malheureux, m'avertirent de ne point ajouter les tristesses de la désillusion aux navrantes tristesses du passé ; je me tus.

Il était l'heure de se séparer; j'allai m'étendre.

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