CHAPITRE XIV. TUMBALA
Pour nous, munis d'un long piquet, le fusil en bandoulière et le revolver â la ceinture, nous nous mimes à marcher à la suite des Indiens. La c6te, d'abord assez douce , devint bientôt d'un escarpement extraordinaire; ce n'était plus une marche, mais une" escalade. Les deux hommes semblaient infatigables, et nous avions peine à les suivre. Il fallut bientôt quitter veste et gilet dont ils se chargèrent encore; pour eux, nus comme la main, sauf une mince bande de coton remplaçant la feuille de vigne, ils continuaient le pas accéléré.
Je mis d'abord un certain amour-propre à ne point me laisser dépasser, mais il fallut bientôt parlemen* ter ; nous haletions, et Carlos n'en pouvait plus. Dq temps à autre, les Indiens faisaient une halte de quelques secondes, poussaient deux ou trois soupirs en manière de sifflements prolongés et repartaient de plus belle. Je leur fis signe d'aller moins vite, ils ne parurent y consentir qu'à contre-cœur.
Enfin, nous nous arrêtâmes au bord d'un torrent où notre boule de posole^ notre seule ressource, fort diminuée déjà, s'évanouit tout entière. En fait de vivres, nos deux guides étaient aussi pauvres que nous ; il me parut grand de partager.
Nous montions sans cesse, il était cinq heures, et San Pedro ne paraissait point. Estomacs vides, jambes faibles; quoique vigoureux, je ne gravissais plus avec la même facilité les rocs et les aspérités du sen-
iier. Carlos se mit à gémir de plus belle, puis se coucha et refusa d'aller plus loin; je ne pouvais Fabandonner ainsi,
— ^Voyons, lui dis-je, ne vois-tu pas le sommet de la montagne? nous arrivons, courage ! quelques minutes encore et tu te reposeras. Il se relevait, essayait de nouveau, puis s'arrêtait encore. Un moment vint où, les genoux ankylosés, la tète perdue, vraiment fou, il se roulait en désespéré.
— Partez, disait-il, partez, laissez-moi, je veux mourir; tenez, brûlez-moi la cervelle. Ah! maudit soit le jour où je consentis à vous suivre. Il blasphémait comme un damné, pleurait comme un enfant, et je ne pouvais le consoler. C'était en somme une pauvre nature.
Je dus menacer nos Indiens, pour les forcer à nous attendre. Ah! s^écriait Carlos, si nous descendions au moins, je pourrais marcher.
Une diversion vint heureusement lui donner le temps de reprendre ses esprits. Les Indiens, dans le parcours de la forêt, saisissaient tous les bruits, tous les sons, et les moindres murmures de la solitude étaient perceptibles pour eux. Us avaient un instinct merveilleux pour apercevoir des choses dont je ne me doutais poitat, et plusieurs fois déjà, ils m^avaient montré des hoccos et des dindons sauyages qui se glissaient sans bruit dans les hautes branches des arbres. Ils n'auraient pas été fâchés de m'en voir abattre quelques-uns, car la