CHAPITRE XIV. — TCMBALA
soirée s'avançait et notre souper devenait plus que problématique ; mais je leur donnai certainement une pauvre idée de mon adresse, car je manquai à quarante pas le hocco le mieux placé du monde; il faut ajouter que mon fusil contenait une balle et trois chevrotines.
Comme les porteurs de Palenqué avaient sur leur dos mes munitions de bouche et de guerre, il ne me restait plus qu'un coup chargé, mon pistolet ne devant m' être d'aucun usage à des hauteurs et à des distances semblables. Au moment dont je parle, nous avions entendu de grands cris sur la gauche, et les Indiens, par une pantomime expressive, me faisaient entendre qu'il y aurait là pour nous quelque belle proie. Nous laissâmes donc Carlos à son repos, et, nous enfonçant dans le bois, nous nous trouvâmes, à dix minutes au delà, en présence d'une colonie de singes hurleurs. Il y avait conciliabule apparemment : assis en rond dans les poses les plus singulières, couchés, debout ou suspendus, il y en avait de tout âge et de toutes conditions.
Un silence général accueillit notre approche ; mais pas la moindre velléité de fuite : des regards curieux et quelques murmures d'improbation, ce fut tout.
En vérité, c-'est encore une réputation d'esprit usurpée que celle de ces messieurs : j'eus tout le temps de choisir ma victime. Je m'adressai à un fort bel animal, tranquillement assis à cinquante ou soixante pieds au
dessus de ma tète et m'offrant la surface entière de ses reins charnus } et qu'on ne me fasse point ici reproche d'attaquer mon ennemi par derrière, je n'étais pas très-sùr de mon adresse, je songeais au souper, et c'était le mieux placé de la bande. Je visai longtemps, la capsule humide rata. Je me hâtai d'essuyer la cheminée et d'y replacer une capsule de mon revolver, je n'en avais pas d'autres ; je visai de nouveau et l'animal tomba lourdement : il était mort. La balle avait traversé le corps près du cœur^ et l'une des chevrotines avait brisé la queue.
Il y eut alors une espèce de révolution dans le haut, et je crus à une prise d'armes ; un singe ventru, de grande taille, le chef de la troupe assurément, poussa deux grondements terribles, s'agita, descendit de vingt pieds'au moins, remonta, me lançant des regards furieux. Les Indiens, chargés des restes mortels du défunt, avaient repris la direction du sentier ; je m'élançai sur leur trace. La troupe nous suivit un instant, passant d'un arbre à l'autre, toujours grondant, puis les rangs s'éclaircirent, et je n'en aperçus plus qu'un seul en arrivant près de Garlos ; l'animal était accompagné de deux jeunes créatures.
Je pensai que c'était la veuve éplorée de ma victime. C'était bien elle, en effet, la malheureuse ; elle nous suivait avec ses deux enfants. Nous étions alors sur un petit plateau qui débouchait à quelques centaines de pas, sur le rancho de Nopa, simple toit de