‹ Le Mexique: souvenirs et impressions de voyageChapitre 148 sur 185 · CHAPITRE XIV, — TtMBALA · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV, — TtMBALA

Malgré Tombre épaisse et Phumidité de la forèt^ la chaleur me semblait suffocante, et nous n'avancions qu'avec des peines inouïes.

Chaque cinq minutes nous faisions halte, je déchargeais mon sac et reprenais haleine.

Cependant le sentier devenait de plus en plus rapide, et le frottement du pantalon à Tendroit du genon, menaçait de paralyser Varticulation : je le coupai donc à la hauteur des cuisses et j'en éprouvai un immense soulagement. Toute innovation en appelle une autre : je quittai veste, pantalon, chemise, que je pendis à ma ceinture, et je me trouvai tout à fait à Taise. Carlos ne m'imita point, il craignait de s'en* rhumer. Ah ! le charmant serviteur que j'avais là !

Je ris d'abord comme un fou de ma métamorphose, et dans cet étrange appareil, la hache et le pistolet au côté^ le fusil en bandoulière, le bâton à la main et la poitrine à moitié couverte par une barbe de deux ans, je devais être fait à peindre; la nuit de bon sommeil que je venais de passer m'avait rendu quelque vigueur, et de temps en temps nous trouvions de l'eau pour nous désaltérer.

Comme k position n'était point si mauvaise, le déjeuner de jambon cru arrosé de posole^ au bord du torrent, fut même assez gai, et Carlos, qui m'avait encore repassé quelques bibelots de son paquet, commençait à en prendre son parti. Vers les huit heures nous nous arrêtâmes ; il eût été difficile d'aller plus

loin; nqus étions parvenus à de grandes hauteurs, il s'agissait donc de trouver de l'eau et d'établir notre campement. J'obliquai sur la droite ; à cinq minutes au plus, je rencontrai une sourpe, la place était bonne, et j'eus bientôt fait de nettoyer les broussailles quj garnissaient le sol au-dessous des grands arbres.

Le bois mort ne manque pas et j'en ils une provi^iqii à pouvoir entretenir un feu de jpie toute la nuit. A Vaide de ma hache, je plantai des piquets forin^nt palissade ; en quelques instants, j^eus la carcasse d'une petite tente, que je recouvris d'un manteau de gutta; Tautre, étendu par-dessous, nous permettait de braver l'humidité.

J'avais orienté la tente contre le vent, et garni les côtés de feuilles et de branchages; aussi, lorsque l'orage de tous les jours arriva, le feu flambait c'était un plaisir, et nous pouvions défier les intempéries.

La nuit venue, nous devions faire alternativement, Carlos et moi, une veillée de deux heures ; on enteur dajt a.x\ loin la voix des jaguars, et c'est topjours ^lu voisinage désagréable.

La nuit se passa sans encombre ; je dorn^js peu, mais on pouvait s'attendre à plus mal. A l'aube j'entendis retentir les chants d'un coq; il y avait donc des habitations auprès de nous. Je ne cherchai pas à découvrir la cabane, je n'avais d'ailleurs rien à demaï^rder; il nous restait encore un peu de posole, et je pouvais bien, en tout cas, tuer un singe, une dinde sftu-

CHAPITHE XIV.-^TUMBALA.

iràge ou qùelijue autre gibier. D'ailleurs, à mon apprééiatidn, nous devions arriver à Tumbala slir les midij Déplorable erreur! nous n'avions fait^ arec nos haltes (perpétuelles, que fort peu de chemin. Midi vint, deux heures, et, nos provisions épuisées, le bois désert, ne nous faisait plus espérer qu'une nuit semblable à la précédente, moins le souper qui l'avait rendue supportable.

A chaque pas en avant, nos haltes se répétaient plus longues; je sentais avec terreur que l'énergie baissait et qiie le coutage allait m'abandonner ; j'eus une défaillance de cœur, elle ne dura point heureusement. Ah! si ma mère me rencontrait! disais-je, et me reportant à la patrie lointaine, j'ambitionnais le sort des plus infimes et des plus pauvres ; ils boivent aii moins, ils mangent, ils causent, et les fatigues de leurs travaux s'évanouissent au milieu des compensations de toutes sortes que prodigue la vie civilisée.

Il faut avoir souffert un long temps de la privation de ces choses, que dans le monde on traite de satisfactions grossières, pour comprendre tout lé prix qui 6'attftche à leur jouissance, et quelle gloutonnerie se développe chez l'homme le plus maître de lui; à la l^ensée d'un morceau de viande et d'une simple bouteille de vin*

Alors j mon ambition n'allait pas jusque-là; un inorceati de pain m'eût semblé pitance merveilleuse, 6t je jurai bien de ne plus quittei* la France, Si Dieu

me permettait jamais de la revoir. Vain serment^ que bien des voyageurs ont dû faire comme moi^ s'ils ont traversé les mêmes épreuves. Cependant la forêt était d'une grandeur merveilleuse^ nous entrions dans la zone des fougères arborescentes^ et je m'extasiais devant les tiges élancées de ces magnifiques arbustes. Rien ne peut donner Vidée de leur gracieuse élégance, et dans la famille des palmiers, on ne trouve rien àloi comparer ; le cocotier est lourd et gauche auprès de la grande fougère, et la couronne de petites feuilles du dattier n'est plus qu'un ornement écourté près de son magnifique diadème. Le tronc de l'une devait s'élever à quarante pieds, ses feuilles gigantesques en mesuraient au moins quinze, et la tige n'avait pas six pouces de diamètre.

Les plantes parasites s'étalaient en couches épaisses sur l'écorce des arbres, et la famille des orchidées émaillait de ses fleurs rouges, bleues et blanches, la verdure de ce parterre aérien. D'immenses colonies de fourmis arriéras croisaient le sentier qu'elles couvraient sur une largeur de plusieurs mètres^ toutes chargées de découpures de feuilles, qu'elles portent en l'air comme une voile, ce qui les faisait ressembler à une bande de verdure animée. A la vue de tant de choses belles et nouvelles pour moi, j'oubliais la fa-r tigue et la faim, qui reprenaient bien vite leurs droits.

Vers le soir, je fis la rencontre d'un Indien ; j'en avais croisé d'autres dans la journée^ me bornant à

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