CHAPITRE XIV. — JUMBALA
leur demander Tumbala, que tous m'avaient indiqué dans la même direction. Celui-ci portait sur son dos une assez grosse boule de p&te de mais; il consentit à m'en céder une partie pour une pièce d'argent. C'était une réserve pour la nuit.
Je campai, comme la veille, dans un fourré, et tout alla bien d'abord ; mais l'orage, d'une violence extraoïv dinaire, se changea en véritable tempêté. L'eau envahit notre fragile abri, et j'avais toutes les peines du monde à tenir allumé le feu qui nous gardait. Les arbres s'abattaient autour de nous avec un bruit épouvantable, et des gémissements de bêtes fauves se mêlaient à la voix de l'orage; ce fut une nuit terrible. Sur les onze heures, la pluie s'arrêta ; mais le bois, mouillé, cbarbonnait sans jeter de flamme : nous étions dans la plus affreuse obscurité, je grelottais sous ma couverture trempée ; pour comble, les rauques soupirs d'un jaguar se rapprochaient insensiblement. Je priai Carlos de souffler le feu à son tour ; il était tombé dans un affaiblissement complet et ne me répondit que par un gémissement de désespoir. Le tigre avait fini par se rapprocher et se tenait à dix pas dans les broussailles qui nous entouraient; ses cris gutturaux se répétaient par intervalles de cinq minutes et m'empêchaient de songer au repos ; le fusil à la main^ soufflant le feu dont les lueurs mouraient, je m'efforçais de découvrir l'endroit exact où se tenait mon ennemi ; ce fut en vain ^ l'ombre épaisse^ ces fourrés impéné«
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trables masquaient sa présence^ et je ne pus que tiper au jugé les six coups de man revolver, sans pour cela lui faire abandonner la place.
Il nous tint bloqués jusqu^à quatre heures du matin y et j'avais passé cette affreuse nuit sans fermer rœil, soufflant mon feu, grelottant de froid. Il était temps que Tumbala se présent&t, et je ne crois pas que j'eusse pu braver encore deux jours de privations et de fatigues semblables } nous y arrivâmes à dix heures. J'avais mis trois jours à faire quatorze lieues.
SAN CRISTQ9AL
Tnmbala.— Le curé.— La chasse aux dindes. — Jajalun.— Chilon.— !> Citahi.'— Le dominicain et son ami. — Mœurs indiennes. — Ouikatepec. — Canlrok. — Les Indien» poxteim. — Ténéjapa.— San CristabaL — HoppitaUté 4t M* Bordwin.— Les mœurs.— Les églises. — Le psalterion.— Le gouyeroe- ■MBt.— RainM aux e^itinms da Comitaa.
En l'absence da curé, à la vue de BO0 visages ter» reux et de nos vêtements souillés de fange, la gouver* nante du presbytère refusait de nous recevoir. Je lui fis part de l'abandon des Indiens et des événements qui en avaient été la suite, et lui présentai la lettre à Tadrefise de son maître ; il se trouvait en promenade aux environs, on l'envoya chercher aussit6t. Bu haut de la galerie de sa maison, je le vis venir : c'était un jeune hoinme de trente ans au plus, en redingote noire et en chapeau de feutre ; sa figure était avenante et sym* pathiquef je m'empressai au^levant de lui, et, m'ayant donné la main :
•^Bombrêt s'écria-t-il, ah ! mon ami, comm^ vous voilà fait 1
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Je le mis au courant de mes infortunes, ce qui lui fit pousser des exclamations de pitié.
— Ahl les misérables, fit-il, parlant des Indiens qui s'étaient enfuis ; avez- vous leurs noms? — Je lui en donnai la liste. — Justice pour tous, me dit-il, chacun aura son affaire ; mais les drôles sont capables de ne pas revenir au village avant deux mois d'ici.
Je confiai axxpadre que je mourais de faim.
— Venez, nous allons prendre un bol de caldo (bouillon) en attendant le dîner qui ne peut tarder.
J'avalai le bol de bouillon d'un trait, formant tout bas le vœu que la cuisinière se hàtÀt de servir.
Je n'avais pas oublié mes bagages, laissés au soin du vieux de San Pedro, hepadre fit venir le gouverneur et lui demanda six hommes sur l'heure. Ils arrivèrent, le curé les paya, leur donnant, au sujet de mon matériel, les indications voulues, avec ordre de revenir immédiatement.
Mon h6te alors s'informa de mes travaux, de mon voyage, et surtout des choses du vieux monde. Cependant la table avait été dressée, et ce fut au milieu d'une causerie pleine de charmes que je me livrai aux jouissances d'un dîner, à la somptuosité duquel je n'étais plus habitué; le joa^fr^ vivait bien, et je notai entre autres une dinde sauvage à la chair noirâtre, d'un fumet délicieux ; une bouteille de xérès arrosa le tout, et nous terminâmes par quelques çopitas de Co^ miteco (eau-de-vie de Gomitan). Mais j'étais jsi faiible|