CHAPITRE II. — MEXICO
trente mille individus qui consomment? Le surplus se compose de leperos, mendiants, portefaix, voleurs, et autres sans profession aucune, sans moyens d'exis^ tence et vivant au jour le jour. Cette classe, loin de rien apporter à la circulation, tend à l'arrêter chaque jour, et ne vit qu'aux dépens de la communauté.
Combien de gens, en Europe, croient n'avoir affaire, au Mexique, qu'à des sauvages à l'état de nature, et s'imaginent encore voir un peuple vivant sous des palmiers, la tête et la ceinture ornées de plumes ! Les mauvaises gravures font plus de mal qu'on ne pense ; elles parlent plus vivement à l'esprit du peuple que des livres qu'il ne lit guère, et perpétuent dans la population des erreurs déplorables. On cite, à Mexico, l'histoire d'un malheureux qui vint à Vera-Cruz avec une pacotille de verroteries, de miroirs et de petits couteaux : naturellement il fut ruiné.
Mais reprenons notre récit.
Le Mexicain est une figure complexe, difficile à peindre : hautain, fier, insolent dans la bonne fortune, il est plat et servile dans la mauvaise ; cependant il est de relations faciles, surtout si vous lui imposez. Sa politesse exagérée ressemble trop à la politesse obséquieuse des gens faux ; il est bon, cependant, et d'une obligeance rare; mais, homme d'instinct avant tout, il s'engage volontiers par des promesses métaphoriques que le vent emporte, et dont il ne se souvient jamais.
11 a conservé de l'Espagnol cette naïve locution qu'il vous débite sans cesse : Es tamhien de V^ SeftoVy « cela est à vous, monsieur ; » ou bien : à la disposidon de V^y «à votre disposition. » — «La belle montrel dites- vous .en admirant un bijou remarquable. — ^Elle est à vous, tépond-il immédiatement. — Le beau checheval!— A votre disposition. »
Ilâ appliquent à tout cette malheureuse formule ; niais honni soit qui les prendrait au mot.
Me trouvant au bal, dans la ville d'Oaxaca, j'admirais une jeune fille délicieusement jolie : « Ah ! la belle enfant! m'écriai-je; quelle est donc cette charmante personne ? — C'est ma sœur, répondit mon voisin, muy à la disposicion de V^. » Je rougis et je me tus.
Sans souci du lendemain, le Mexicain dépense l'argent qui lui vient du jeu avec la même facilité que celui de son travail ; il semble qu'à ses yeux l'un n'ait pas plus de valeur que l'autre, preuve évidente de démoralisation ! Habitué , en matière de gouvernement, aux changements à vue, le fait accompli lui devient loi ; témoin jaloux des fortunes scandaleuses de quelques traitants, faussaire éhonté des monnaies publiques, la politique le perd, la paresse le corrompt, le jeu le déprave. N'ayant reçu qu'une éducation toute superficielle (je ne parle pas des jeunes gens élevés en France), gardabt de l'Espagnol une fierté malheureuse, il méprise généralement le
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commerce pour crever de misère dans qucilque admi* nistration. U e^t volontiers soldat , et l'affaire est bonne quand on le paye, ce qui est très-rare par le temps qui court ; j'ai vu de .palheureux colonels me demander 2 fr. SO c. pour dîner.
Mais, en toute extrémité, il reste à l'employé, comme au soldat, une ressource : lepronunciamento.
Nous avons tous une idée du pron\mciamento*
Je perds ma place , et naturellement le gouvernement ne me convient plus : je me prononce;
Je suis mis en demi*solde : je me prononcé.
Colonel mécontent, général à la retraite, ministre dégommé, président en expectative : je meprononee^ je me prononce, je me prononce ;
J'émets un plan, je groupe autour de moi quelques mécontents désœuvrés, je réunis quelques déguenillés, je fortne noyau : j'arrête une diligence, j'impose un malibeureux village, je dépouille une hacimda : je suis promneé;
' J'agis pour le plus grand bien de la république. Qtt'avez-vous à dire ?
Je fais boulC) la paresse grossit mes rangs^ le hasard me protège, je me bats bien, la fortune arrive, et je me trouve, un peu surpris je l'avoue, sur le siège de la présidence.
Hier j'étais valet dans un consulat, je suis général aujourd'hui; je faisais il y a cinq ans le saut de cirpe dans un cirque, je commande la place de
Mexico ; il y a deux ans, j'élais simple lieutenant, me voilà substitut-président ; je n'ai rien, les ressources manquent, mes troupes désertent ; j'enfonce les caisses du consulat d'Angleterre. Que voulez- vous de mieux?
C'est ce qu'on voit tous les jouTs.
Mais le portrait du Mexicain a été tracé par notre honorable ami le docteur Jourdanet, dans son remarquable ouvrage les Altitudes de F Amérique tropicale y comparées au niveau des mers\ Qu'on nous permette de lé citer :
« Le Mexicain est de taille moyenne ; sa physionomie porte l'empreinte de la douceur et de la timidité ; il a le pied mignon, la main parfaite. Son œil est noir, le dessin en est dur, et cependant, sous les longs cils qui le voilent, et par l'habitude de l'affabilité, l'expression en est d'une douceur extrême; la bouche est un peu grande et le trait en est mal défini ; mais, sous ces lèvres toujours prêtes à vous accueillir d'un sourire, les dents sont blanches et bien rangées. Le nez est presque toujours droit, quelquefois un peu * aplati, rarement aquilin. Les cheveux sont noirs, souvent plats, et couvrent trop amplement un front qu'on regrette de voir si déprimé. Ce n'est pas là un modèle académique, et pourtant, quand la suave expression féminine vous présente cette forme américaine que l'école traiterait peut-être d'incorrecte,