CHAPITRE V. — TEHUACAN. lOS
Tehuacan se trouve eu Terre Tempérée^ et le chemin d'Oaxaca suit en pente douce jusqu'en Terre Chaude. La première journée se passa sans encombre; les chevaux, quoique rappelant la célèbre monture du héros de la Manche, se soutenaient encore, grè4:e à leur jeunesse et aux huit jours d'abondance dont ils avaient joui lors de la détention de Pedro. Le soir, nous couchions à San Sébastian, à huit lieues de Tehuacan.
Nous étions en Terre Chaude, et des champs de cannes se rencontraient çà et là sur le passage des ruisseaux; les habitations changeaient aussi d'aspect ; à c6té des maisons toujours massives des Espagnols, ' on retrouvait le jacal de roseaux de l'Indien, rem* plaçant la hutte en terre des hauts plateaux, et c'est une chose étrange assurément de rencontrer en Terre Chaude les races indiennes d'une teinte jaune clair, comparées à la teinte foncée des Indiens du nord; c'est, du reste, toujours la même attitude soumise, la même application au travail des champs ; le niveau de l'oppression a passé sur toutes ces races en leur donnant un caractère commun. Ce n'est que dans les âpres hauteurs de la sierra que l'homme reprend un aspect plus noble, et semble avoir respiré dans l'air de ses montagnes inaccessibles le souffle vivifiant de la liberté.
A Venta Salada , nous donnâmes aux mules quelques instants de repos. La plaine coupée de ravins
loti LE MEXIQUE.
qui s'étendait devant nous jouissait d'un assez mauvais renom ; quelques déserteurs battaient la cam-* pagne. N'étant point armés ^ nous avions tout i redouter d'une rencontre avec eux ; nous cheminions cependant^ sondant de l'œil les plis du terrain, et rien de suspect jusqu'alors n'était venu confirmer nos craintes, lorsqu'au détour d'un sentier nous nous trouvâmes nez à nez avec un malheureux en chemise, assis à poil sur un vieux cheval écorché.
Il pleurait à chaudes larmes et ses deux poignets portaient l'empreinte sanglante d'une corde.
— ^Eh! l'ami, d'où venez-vous, lui dis-je, et qui vous réduisit à cet affreux état?
— Ah I monsieur, répondit-il en sanglotant, n'allez ' pas plus loin ; tenez, vous voyez d'ici le lit desséché de cette rivière, ils étaient là trois pandours ; je revenais de San Antonio ; ils m'ont tout pris, mon zarape, mon dieval, mon argent, mes belles calzoneras à boutons d'acier, tout; et voyez mes bras : ils m'ont pendu par les poignets, et pour mon alezan doré, ils m'ont donné cette vieille rosse que vous voyez. Jésus ! monsieur, retournez.
Pedrito se grattait la tète , et Mon domestique me regardait d'un air piteux ; je ne me sentais point à l'aise, je l'avoue» Nous tînmes conseil. La majorité se prononçait pour une retraite immédiate; mais le lendemain offrait les mêmes inconvénients, moins de chance peut-être ; il fallait ou passer ou renoncer au
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voyage. Eusse* je eu vingt troupes de voleurs à mes trousses, je voulais passer. En cas de besoin, nous aurions pu fuir; mais, outre le désagrément de la chose, la mule chargée eût toujours été capturée; aussi , pensant avec raison que ces messieurs avaient dû détaler pour partager leur butin et que le malheureux dépouillé serait par le fait notre sauvegarde, je fis signe au domestique d'avancer^ et nous nous mimes en route.
— Vaya se V^ con DioSy me cria Thomme en chemise; que Dieu vous garde ! et il disparut.
Le ravin était désert; pas le moindre voleur à l'horizon. Nous arrivâmes à Teotitlan sans encombre autre que quelques fausses alertes que nos esprits impressionnés par Taccident du matin étaient tout dinposés à accueillir.
Teotitlan est une petite ville perchée sur un marne* Ion escarpé, d'une défense facile et que les partis se disputent sans cesse. Il y avait garnison, et le fortin^ au midi de la place , sur Téminence qui la domine, montrait fièrement deux pièces de petit calibre.
Les maisons, cachées sous la feuillée des grands zapotes, des pacaniers et des grenadiers couverts de fruits, respiraient le bien-être et le mystère. J'allai frapper à la porte d\\m tienda de belle appa^^nce, où je demandai le vivre et le couvert pour nos chevaux et pour nous.
XiC domestique s'empressa de décharger nos bétes
et de leur verser une abondante pro vende. Pour nous, couchés à Fombre et reconfortés par une coupe de mezcal, nous attendions dans une douce impatience que le repas fût servi.
Nous devions partir à trois heures du matin pour atteindre, avant la grande chaleur, Totamabaca^ but de l'étape, en passant par San Martin et los Cuises.
L'arrivée de deux étrangers dans un village oflFre toujours un nouvel aliment à la naïve curiosité des habitants ; aussi la porte de la tienda était-elle en«combrée. Je remarquai un individu de mauvaise mine qui semblait s'attacher au domestique avec une persistance inquiétante ; nous étions assurément l'objet de la conversation, et je craignais quelque confidence indiscrète. Le drôle n'y avait pas manqué. Je l'appelai, lui demandant ce qu'il avait à faire avec l'homme en question, il me répondit ingénument qu'on l'avait interrogé sur notre voyage» qui nous étions, d'où nous venions, où nous allions, et qu'il avait répondu de façon à satisfaire l'inquisition en personne. Je le réprimandai pour sa sottise, et je compris qu'il nous fallait changer notre itinéraire et l'heure du départ.
Je lui demandai s'il connaissait bien le pays, et, sur sa réponse affirmative, la lune étant dans son plein, nous partîmes à minuit, prenant par le monte (le bois).
Poncho connaissait si bien son affaire, qu'une demiheure après nous étions égarés à ne pas nous retrou-