CHAPITRE V.— TEHUACAN
chargée, fit un bond prodigieux, et les ehevaux ou« Mieux de leurs blessures s'élancteeut en avant. Le jaguar cependant nous adressa le sourire félin qu^imite si bien le chat faisant le gros dos «au chien qui le guette, puis passa tranquillement, franchit le talus, et disparut. J'avais éprouvé à son aspect une émotion bien sentie, c'était ma première rencontre de ce genre, et faite dans une circonstance désagréable; j'en vis et en entendis d'autres par la suite, et je m'aguerris avec le temps. Mes deux suivants, non plus rassurés que moi, allumèrent un feu sur le bord de la rivière, caria nuit se faisait sombre et le jaguar est alors mauvais coucheur. L'Indien du bateau n'était pas à son poste, et comme le viUage se trouve à une certaine distance, nous nous égosillâmes en vain à Rappeler un quart d'heure durant. Une nuit à la belle étoile, sans souper, ne nous offrait qu'une perspec* tivedes moins attrayantes. Je me déshabillai donc, j'at* tachai mes vêtements sur ma tète et enfourchant mon malheureux cheval, je risquai le passage, parfaitement assuré, grftce à mon talent de nageur, d'atteindre l'autre bord, si ma monture se laissait emporter.
Il n'en fut rien heureusement ; j'arrivai au village, et le passeur s'en vint immédiatement chercher mes compagnons d'infortune.
Une surprise nous attendait àQuiotepec. ^avançais au hasard dans une obscurité profonde, lorsqu'un énergique Omen vive? Qui vive? m'arrêta court :
(( Ami, » réponâis*je, et j'avançai. Deux hommed armés gardaient le sentier ; ils me demandèrent d'où je venais, où j'allais, et l'un d'eux me conduisit au quartier général, c'est-à-dire dans une bicoque, où le chef d'une troupe en guenilles siégeait au milieu de son état-major. J'ignorais à qui j'avais a£Eaire.
Le chef en question me demanda de nouveau qui j'étais, où j'allais, et mes papiers. Je lui tendis une lettre du ministre de France constatant ma qualité d'envoyé .du gouvernement en mission artistique : mon interlocuteur prit la lettre à l'envers, eut l'air d'y jeter un coup d'œil d'autorité, puis passa la missive à moins ignare que lui. J'ajoutai que j'avais un compagnon^ plus un domestique, et que l'Indien passeur était allé les chercher. « C'est bien, dit-il, asseyez-vous, nous verrons vos compagnons. » Il y avait bien, tant dehors que dedans^ une troupe de cent cinquante hommes d'une mine des moins rassurantes.
Sur ces entrefaites,^arriva Pedro, suivi du bagage.
— Eh! Pedrito, comment vas-tu? s'écria l'un des assistants, et là-dessus, coup de théâtre, reconnaissance, tableau ! Il y eut des abrazos et des serrements de main : je fus présenté, ce qui me permit d'apprendre que je ne me trouvais rien moins qu'en présence du Huero Lopez ; huero veut dire blond, et conune Lopez avait les cheveux et la barbe de cette couleur^
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on lui avait donné le surnom de Buero. GMtait un homme de tre^te*six à quarante ans, jeune encore, et dont la physionomie n'avait rien de féroce ; il avait cependant, dans un rayon des plus étendus, une terrible réputation. Le Huero Lopez était un chef de voleurs émérite, autour duquel cinq ou six ans de brigandages impunis avaient* groupé la fleur des sacripants de la province; la troupe variait de cent à deux cents hommes, et comme elle commençait à devenir respectable, le chef, depuis peu rentré en grâce auprès du gouvernement libéral, avait fait sa paix avec le monde. Il n'était plus corvéable de la potence; loin de là, le gouvernement constitutionnel lui avait octroyé le grade de commandant. La carrière des honneurs lui était ouverte, il n'avait plus qu'à poursuivre.
Le Huero Lopez avait dirigé sa première expédition contre Teotitlan que nous avions quitté la veille, et dont il s'était emparé après un assaut des plus opiniâtres.
Aussi, la soirée se passa-t-elle à raconter les hauts &its de ses officiers, la mort du général un tel> dont voici le vainqueur, me disait-il, en me montrant un de ses acolytes. On avait fait tant de butin, fusillé tant de réactionnaires; l'un était mort bravement, l'autre s'était fait tirefr l'oreille ; tous détails fort intéressants et qui soulevaient le cœur.
Cependant il s'inquiétait de notre voyage, s'éton-
il4 LE MEXIQUE.
naut que nous fussions arrivés jusqu^à lui sans aoci* dent; puis, en bon prinoe, et avec ^e galanterie merveilleuse, il s^nforma si nous avions faim, et, sur raffirmative de nos estomacs aux abois, il commanda deux tasses de chocolat qu'on apporta chaud et mous* seux à faire plaisir, nous promettant pour le lendo» main quelque chose de plus substantiel.
Voyant mon hôte en si belle humeur, je lui contai la mésaventure de nosbètes et le priai de vouloir bien me changer mes deux chevaux invalides contre deux autres en meilleur état, me proposant de payer la différence* Il y acquiesça de tout cœur, et remit au lendemain la négociation de l'affaire. Il n'y a vraiment plus vertueux qu'un coquin parvenu.
Malgré tout le charme d'une réception si flatteuse, je crus prudent d'éviter à ses hommes des tentatives inhospitalières à l'endroit de mes bagages ; aussi, le tout f tti»il empilé dans la cabane même où sommeillait le chef. De notre côté, nous dûmes songer à trouver un gîte.
Le temps était couvert, la nuit orageuse, la chaleur asphyxiante ; impossible de songer à dormir sous un abri quelconque; j'étendis donc mon manteau de gutta-percha dans la cour, sur la terre nue^ je pris ma selle pour oreiller et je m'endormis.
Toute la nuit, cependant, je 'fus agité, tourmenté par des démangeaisons effroyables, et de gauehe et de droite, Pancho mon domestique, et Pedro mon ami.