CHAPITRE VI. — OAXACA
d^Oaxaca, a laissé derrière lui un parfum de probité qu'on respire rarement au Mexique , et les améliora* tions qu'il s'efforça de répandre dans le service public donnent une preuve de son dévouement au bien*étre de ses concitoyens. L'organisation des villages» indiens de la sierra qui font partie de la province, et dont il est originaire, lui fait le plus grand honneur : on est surpris d'y trouver des écoles obligatoires, d'où portent des Indiens sachant lire^ écrire et compter; on en croit à peine ses oreilles, alors que les sons de l'orgue des temples ou les fanfares des instruments de cuivre vous rappellent les goûts de votre patrie lointaine au milieu du sauvage aspect d^ la montagne.
Je ne sais si le Mexique placera Juarez au nombre de ses grands hommes; mais c'est à coup sûr une personnalité remarquable. Au milieu de la pénurie de talents qui l'entoure, il a pour lui cette probité si méritante en son pays, une constance glorieuse à ne point désespérer de sa cause , une obstination molle , mais infatigable à lasser la fortune, une douceur de caractère que travestissent ceux qui l'ont peu connu. Plusieurs m'en ont dit du bien; chaque fois que je le vis, il me rendit service.
Parmi les personnalités remarquables d'Oaxaca, il faut rappeler une pauvre vieille, dernière descen* dante de Montezuma. Le gouvernement, m'a-t-on dit, lui faisait autrefois une pension suffisante pour assu*
rer une existence honorable à cette princesse déchue^ et les Indiens, une fois Tan, venaient rendre hommage à rarrière-petite-fiUe du grand roi.
La seliora Silva, sur un trône, entourée du prestige inoffensif de sa haute naissance, recevait des Indiens prosternés la muette expression d'un religieux respect. Mais la pension se réduisit insensiblement suivant les fluctuations des finances; aujourd'hui, le dernier rejeton d^une race impériale s'éteint dans la solitude et la misëi*e.
J'ai dit que les mœurs étaient relâchées : l'intimité des familles entre elles prête à la familiarité des jeunes gens des proportions dangereuses.
Les amourettes naissent comme des fleurs sous ce ciel merveilleux. Si les fenêtres ont des grilles, les maisons sont basses, et le diable est leste. L^amour^ au Mexique, a conservé de sa tournure espagnole : il lance des madrigaux, fait jouer la sérénade, improvisé snr la guitare^ et ne craint pas d'employer la gazette pour envoyer un sonnet à sa belle. Il s*accroche en* core, mais rarement, à l'échelle de soie.
Le mariage consacre pour l'ordinaire ces unions anticipées; mais lorsqu'un inconstant porte à d'autres idoles l'encens d'un cœur volage et que la délaissée ne peut dissimuler le fruit de sa faute, le monde n'impose à la pécheresse qu'une réprobation indulgente. « Hubo una desgracia, dit-on : elle eut une mésaventure. i> Quelques mois d'éloîgnement arrangent
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les choses ; de temps à autre cependant la comédie tourne au drame, drame atroce, vengeance de cannibale. Telle est Thistoire du sefiorEusebîo. J*ai connu les personnages, j'ai assisté au dénoûment, j*essayera de vous la dire.
Don Eusebio peut avoir de quarante-cinq à cinquante ans ; il parait jeune encore ; ses épaules larges et trapues , sa marche facile et légère malgré l'embonpoint qui commence à l'envahir, lui donnent Tapparence d'une force peu commune; sa tête est grosse sur un cou charnu; les lèvres sont épaisses, la bouche est grande ; tout le bas de la figure dénote des instincts où la violence le dispute à la sensualité ; ses yeux sont jaunes tirant sur le vert et pleins d'une expression jalouse et méchante.
n jouit d'une réputation douteuse, et son passé renferme des mystères .
Sa maison, placée au nord de la cathédrale, n'a rien qui la distingue des demeures voisines : elle se trouve parallèle à un couvent de femmes qui fait le coin du carré suivant, et s'ouvre de ce côté par deux fenêtres à grillage en bois .
Don Eusebio n'a pas d'amis, et sa maison fut pour ainsi dire déserte jusqu'au jour où ses filles devinrent de grandes personnes. Il en a trois. Héléna, la pre- ' mière, ressemble à don Eusebio et parait en avoir tous les instincts. C'est une grande et superbe fille chez qui la vie déborde ; elle a toutes les beautés
provocatrices : la hanche saillante, des bras robustes et ronds, des épaules grasses, une gorge audacieuse^ des lèvres rouges et ce teint p&Ie et mat des natures passionnées; ses yeux noirs avaient une fixité embar* rassante. A l'époque dont nous parlons, la chronique s'était déjà maintes fois occupée d'elle; mais elle n'avait point eu de desgracias.
Une cour nombreuse se disputait ses sourires, et quelques robes noires se mêlaient à la foule. Le père autorisait, cherchant un gendre. Oaxaca respirait dans un entr'acte de guerre civile , et les réunions se succédaient sans relâche. Sur ces entrefaites, un jeune • homme de Mexico vint passer quelque temps dans le Marquesado, vivant chez son père, voisin de don Eusebio^ et dont la maison occupait, à cinquante mètres plus bas, le milieu du carré de face.
La famille de don Rafaël se composait de dofia Marianita, sa femme, de Louisito, un fils tard venu, le Benjamin, et du nouvel arrivant.
Henrique rapportait de la capitale une tournure dégagée, cet air de suffisance qui plaît aux femmes et des prétentions de blasé que les sots affichent volontiers; une moustache longue et pointue lui donnait un petit genre matamore qui ne messeyait point ; il avait Fœil d'un bleu tendre, et sa chevelure blonde, naturellement bouclée, était fort belle.
En somme, on le disait beau cavalier, il le croyait plus que tout autre ; mais, à mes yeux ; il perdait la