CHAPITRE VIII. LA MONTAGNE
La descente est à pic, et ce ne fut que par mille détours et presque toujours à pied que j'arrivai, le soir fort tard, au premier village de la sierra. J'étais rompu de fatigue, et je m'étendis avec délices sur les bancs du cabildo (maison destinée aux voyageurs), laissant à José le soin de procurer à nos malheureuses bètes le fourrage et le mais dont elles avaient si grand besoin. Pour moi, je m'endormis sans manger, le sommeil avait tué la faim. Aussi fîmes-nous la grasse matinée. Il était tard quand nous nous dirigeâmes vers Ixtlan, la capitale de la montagne.
L'ara, enchanté d'avoir abandonné les hauteurs glacées du rancho pour un climat plus doux, jacassait comme une pie ; mais les mules faisaient piteuse figure.
Gomme je l'avais prévu , toutes trois étaient écorchées; le macho (le mulet) surtout avait l'échiné dans un état déplorable, et les choses ne pouvaient qu'empirer jusqu'au jour de l'arrivée.
De mes trois animaux, ce mulet m'avait paru le plus intelligent; aussi Tavais-je chargé du fardeau le plus précieux, mes caisses de clichés. Les mules ses compagnes^ plus jeunes et mieux découplées, allaient un peu à la légère, et plusieurs fois je les vis glisser et ne de.voir qu'à un rare bonheur de ne point rouler au fond des précipices ; mais le mulet avait un granddéfaut, et la prudence qui le faisait n'avancer que parfaitement sur de son point d'appui donnait à sa
façoQ de faire toute l'apparence d'une paresse invétérée; aussi me tenais-je volontiers derrière lui pour exciter son amour-propre au moyen de quelques coups de pied bien appliqués; depuis longtemps, j'avais renoncé à la cravache dont il se souciait comme d'une figue,
En vérité^ le mérite a toujours quelque faiblesse qui lui fait contre-poids ; on a les défauts de ^es qualités. Outre sa paresse, mon animal avait la mauvaise habitude de se plaindre sans cesse, ce qui lui avait valu de José, son chef de file, le surnom de pujador (soupireur). En eSet, il poussait à tout moment des soupirs épouvantables, des soupirs à émouvoir les rochers de la route ; ah ! quels soupirs ! et notez que sa charge ne pesait pas soixante kilos : c'était paresse toute pure.
Me voulant assurer si sa charge était mal assise et le gênait, malgré sa légèreté relative, nous le déchargeâmes, ce qui parut lui causer un sensible plaisir, et pendant que José resserrait son bat, il se mit à geindre de plus belle, quoique n'ayant aucun fardeau. C'était décidément une manie ; qui n'a les siennes ? On le rechargea et nous partîmes ; mais le pujador avait un vice, un vice, hélas ! dont je fis la douloureuse expérience : il était sournois et rancunier.
Comme j'étais à cheval, les encouragements que je lui prodiguais touchaient à l'endroit sensible, et j'a* vais la bonhomie de croire & l'impunité. 11 m'observait