CHAPITRE V
Mexico. — Vie.
Les hôtels garnis destinés a recevoir les étrangers au Mexique , sont semblables encore à ceux qui existaient en Espagne au temps du célèbre chevalier de la Manche.
L'unique hôtel que je trouvai tolérable est celui de las DiUgencias, tenu dans le style américain, que j'habitai durant mon séjour dans la capitale. Les prix étaient modiques, eu égard à la cherté générale qui existe dans cette ville. On paye pour une chambre à coucher, pour deux repas et le thé , 50 pesos (275 fr. ) par mois , non compris la boisson , car le prix des vins y est très-élevé.
La nourriture était à la mexicaine et à l'américaine, hepuchero^ macédoine de di-
verses \iandes et légumes , comme Voila podrida des Espagnols , y est un plat de rigueur. Les viandes ne sont pas bonnes au Mexique ; celle du porc y joue le rôle principal , et la graisse remplace le beurre dans la cuisine. Les volailles sont excellentes , surtout les pavos (dindes), et leur prix est très-modique. Les fruits qu'on y consomme sont, ou propres aux pays tropiques , ou originaires d'Europe , et cultivés sur les terrains élevés j mais ces derniers , par la transplantation , perdent de leur goût et de leur beauté. Un produit particulier au Mexique , c'est la tuna , fruit d'un cactus, du nopal, qui est d'un goût exquis, mais recouvert d'une multitude de petites épines.
Celui qui ne voudrait pas se faire à la nourriture du pays , trouverait bien difficilement à s'en procurer une meilleure. Il n'y a point de restaurants au Mexique , a moins qu'on ne veuille donner ce titre a certaines gargotes , la plupart à l'espagnole.
Il existe cependant une excellente cuisine
française chez le principal marchand de comestibles de la ville , unique ressource pour les dîners diplomatiques du Mexique, mais dont le gastronome isolé ne peut jouir.
U est dans l'usage qu'un grand dîner se compose presque entièrement de conserves.
L'amphitryon s'adresse donc simplement k la maison que je viens de citer» commande le dîner pour tel nombre de personnes, et fixe le jour et l'heure.
Les prix sont : 16 pesos (88 fr.) par tête; les vins se payent à part, le Champagne, 3 p. 4 r. (20 fr.) j porto ou madère , 2p, 6 r. (15 fr.)j lé vin le plus ordinaire 4 p. 4 r.
(8 fr. 2^ c.) Calculez maintenant un dîner pour vingt-quatre personnes , et allez en don* ner un an Mexique.
Il y a à Mexico plusieurs cafés , dont quelques-uns sont bien tenus ; on y trouve d'excellentes glaces et des sorbets faits avec de la neige tirée du volcan Popocatepetl. Le café principal est celui de la Sociedad de comerdo (Société de commerce), formée par
les principaux négociants-, où Ton trouve beaucoup de journaux politiques et feuilles littéraires de TEurope et de TAmérique. L'étranger qui y est introduit par un des membres peut s'y présenter pendant un mois ; ce terme expiré , il est obligé de prendre un abonnement. Cette sociedad est tenue avec beaucoup d'ordre , meublée avec un goût et un luxe rares au Mexique, et est presque l'unique passe-temps qu'y trouve l'étranger.
Il y a plusieurs billards, jeu aussi en vogue au Mexique qu'en Europe.
On fabrique actuellement des meubles dans cette ville, mais les plus élégants sont importés de l'Angleterre ou des Etats-Unis.
Tout ce qui est manufacturé est du prix le plus élevé ; les marchandes de modes , toutes étrangères , et les tailleurs y réalisent des bé* néfices énormes, car leurs prix sont k peu près les mêmes qu'aux États-Unis , quoiqu'au Mexique la vie soit moins coûteuse.
Tout article de luxe est aussi du prix le plus exorbitant ; j'eiip a payer 6 pesos (35 fr.)
pour une centaine de cartes de visite. Les objets même les plus nécessaires, tels que des médicaments , la poudre à canon , sont hors de prix : là livre de poudre anglaise se vend 3' pesos (16 fr. 50 c); il y a cependant un grand nombre de pharmacies, dont une seule appartient a un Français.
Les bains de Mexico sont très-propres et bien tenus. On a la coutume , comme je l'ai dit , de se firotter la peau , après le bain , avec des petites pelotes faites avec les fibres de l'aloès , pour rendre la peau sensible , l'élévation de la^Ue et la rareté de l'air cpii en résulte, étant un obstacle à la transpiration.
L'industrie nationale n'y a fait que peu de progrès; on ne s'occupe guère que des articles qui se fabriquaient déjà du temps des Espagnols , tels que des étoffes communes en laine , des reèosos (ch&les communs) , des serapss (sorte de manteaux) , du drap des phis grossiers, etc., et encore ces articles se confectionnent-ils plutôt dans des villes de province. Il existe plusieurs Ifceintureries.
Grand nombre de personnes , exercent k Mexico le métier d'orfèvre , et rien cependant n'y est produit qui mérite d'être mentionné ; la fabrication des galons d'or et d'argent est la seule partie dans laquelle les ouvriers indigènes excellent.
On compte au nombre des commerçants et des ouvriers du Mexique une quantité considérable d'étrangers , qui s'y sont établis depuis que les règlements qui leur interdisaient rentrée de la contrée , sous le régime espagnol, ont cessé d'être: en vigueur.
La. loi accorde aujourd'hui à ^'étranger sa protection pour le commerce où l'industrie qu'il veut exercer j l'unique formalité qu'il a à remplir est de se procurer una carta de segwridad (permis de séjour) du nûnistre de l'intérieur, qui lui est de suite délivrée sur la demande du ministre de sa nation.
Il jouit alors des droits nationaux , et doit contribuer aux charges de l'État; mais, il ne peut acquérir de biens sur le territoire dé la. république qu'en cas .de naturalisation.
Les entraves qu'il rencontre naissent autant de la haine de la population et du mauvais vouloir des autorités subalternes, que des stipulations onéreuses des traités de commerce faits par les Anglais avec le gouvernement du Mexique et suivis par les autres puissances européennes qui se sont mises en rapport avec la république.
Quelle que soit la supériorité que les Anglais déploient dans leurs relations diplomatiques ou commerciales, et qui n'a d'équivalent que leur propre méfiance, les Mexicains , au moment seulement d'entrer dans la ligne des nations indépendantes et sous un chef paraissant aussi peu redoutable par ses talents politiques que l'était Victoria , ont fait preuve de cette même adlresse ou plutôt de cet esprit de ruse qui semble appartenir aux républiques de l'Amérique, et que l'on distingue dans les États-Unis sous le titre de yankeeifick.
D'après le traité de commerce conclu entre l'Angleterre et la nouvelle république, les
Anglais qui habitaient le Mexique devaient être exempts des emprunts forcés que le gouvernement a le droit d'exiger des nationaux lors des guerres ou plutôt à chaque changement de système. L'expression d'emprunt n'est, du reste, qu'illusoire, puisque c'est une contribution qui ne diffère des impôts ordinaires qu'en ce que le gouvernement, ou plutôt le chef qui s'en empare , ou dans la capitale , ou a la faveur d'un pronuncta' miento dans les provinces , répartit les sommes sur les contribuables, non d'après une certaine échelle , mais selon sa volonté ou son caprice. L'un aura donc à payer seulement 500 |>esos (2,750 fr.), tandis que l'autre, bien moins riche , mais appartenant au parti qui aura succombé , sera taxé à 10,000 pesos (55,000 fr.).
Il importait donc essentiellement de garantir de cette sorte de rançon les étrangers que leurs affaires commerciales attirent
dans la république. Aussi l'article 10 du traité
conclu avec l'Angle! erre était-il conçu dans
les termes suivants : Mo forced loans skall be Uvied upon them. (Aucun emprunt forcé ne leur pourra être imposé.) (Aux Anglais, s'entend.) Mais nos bons Mexicains, comptant sur le peu de talent linguistique des Anglais et surtout sur leur orgueil , qui les porterait à croire que jamais on n'oserait défigurer le sens des conditions qu'ils avaient imposées au gouvernement mexicain , traduisirent cet article dans la version espagnole par : No 9e les mpondran bspegiauiinte a ellos prettamoê forza^ dos. (On ne leur (aux Anglais) imposera pas des emprunts forcés spÂGiALEmiiT. ) C'est-àdire que l'on n'établirait pas pour les étrangers de taxes particulières ; et il en résulte , comme on se tient au Mexique au texte espagnol et non au texte anglais , r que les Anglais n'ont a payer ni plus ni moins que les autres. »
Tous les traités de commerce avec les autres nations ayant été faits depuis sur des bases semblables, cette même clause existe pour toutes , ainsi que les autres stipulations
si peu favorables aux étrangers et à leur commerce avec la république ^
Les Français forment le plus grand nombre des étrangers établis dans la capitale ; on y en compte de 2,600 k 2,800 , négociants ou artisans , et la plus grande partie du commerce d'importation est dans leurs mains.
Le débit de soieries de Lyon est très-considérable, ainsi que celui d'objets de bijouterie; les autres articles qu'ils importent sont des toiles de Bretagne, des livres, des comestibles, et surtout des vins de France, dont il se fait une consommation énorme, quelque coûteux qu'ils soient. Le bordeaux le plus ordinaire, qu'on y connaît sous le nom de vino tinto,
* On est surpris du peu de pi*écautions que rAnglcterre avait prises, pour la sûreté de ses sujets et de son commerce au Mexique.
La demande faite depuis par la France, pour que la juridiction sur ses nationaux établis dans la république fût exercée par les consuls français , et non par les autorités mexicaines ( précaution qui n*a lieu qu* en Orient), me parait, dans les circonstances actuelles, aussi prudente que juste
Ou a de mémo négligé de fixer d'une manière convenable , dans les traités de commerce, te mode d'après lequel l'évaluation des marchandises importées au Mexique devait avoii* lieu ; actuellement elle se règle uniquement d'après le caprice des préposés de la douane mexicaine, sans contrôle ni appel quelconque.
se vend 10 réaux (7 fr. 87 c.) la bouteille.
Parmi les comestibles , les sardines à l'huile sont très-demandées , quoiqu'une boîte y coûte plus de pesos qu'elle ne vaut de francs à Paris. Malgré l'extension du commerce français au Mexique, on n'y trouve cependant que peu de maisons de commerce de quelque importance.
Lors de mon séjour, les Français y étaient très-mal vus à cause des mésintelligences entre les deux gouvernements. Le ministre de France avait quitté la capitale et se trouvait a bord d'un bâtiment de guerre français à l'ancre près de l'île de los Sacrificios.
Les mauvais traitements que beaucoup de Français avaient subis au Mexique , et que la déplorable magistrature du pays, loin de les réprimer, avait, aucontraire, aggravés par des actes arbitraires, avaient dojané lieu aux i^éclamationsduministrefrançais,qui,étanttoujours restées sans satisfaction, furent enfin appuyées par des démonstrations hostiles, des vaisseaux de guerre français se rassemblant a Vera-Cruz.
n LE MEXIQUE.
Tel était Tétat des relations avec la France lors de mon arrivée au Mexique. Toute la haine que les Mexicains éprouvent pour l'étranger s'était concentrée sur los Franeeses; mais ils traitaient cette affaire avec la dernière légèreté et de ce ton glorieux ou mo* queur qui masque trop souvent la faiblesse.
Le gouvernement mexicain , dans cette situation précaire où le plaçaient son peu de consistance et les menées du parti opposé, croyait conserver le pouvoir en flattant la présomption de la nation ; mais cet aveuglement eut les suites les plus funestes.
Aux avances que fit l'amiral français pour terminer les différends, le gouvernement mexicain répondit d'une manière évasive sur la justice de sa cause et sur sa force pour la soutenir, et poussa même la mauvaise volonté, ou plutôt la maladresse , jusqu'à envoyer comme négociateur le même ministre dont les lenteurs avaient été une des causes principales de la mésintelligence survenue entre les deux nations.
Les événements prirent donc une tournure de plus en plus grave , et se terminèrent par cette leçon sévère , mais méritée , que les Mexicains reçurent par la suite à Vera-Cruz.
Les Allemands établis dans la capitale sont au nombre de iSOO k 550. La plupart sont citoyens des villes Ânséatiques, comme de Hambourg ou de Brème, qui y ont un consujl, ainsi que la ville de Francfort.
La Prusse a un ministre et un consul à Mexico. Son commerce principal y consiste en toiles de Silésie. Les Autricbiens, dont le gouvernement , ainsi que celui de la Russie , n'avait pas reconnu la république , y sont au nombre de 25 a 50 , qui importent » par la voie de Hambourg , les produits de leur patrie , qui consistent en draps de Bohème et de Moravie ^ toiles de Rumburg et verroterie de Bohème , surtout les vitres et une quantité immense de perles fausses de Venise pour les Indiens. Si une communication directe s'étabUssait entre Vera-Cruz et Trieste , un débouché considérable s'ouvrirait pour nombre
d'autres articles, tels que les clavecins, la musique , et surtout pour les objets de fer et d'acier de la Styrie et du Milanais.
Le grand nombre de Saxons employés dans les mines mexicaines sont placés sous la protection d'un consul général.
Parmi les Allemands établis k Mexico , douze k peu près y ont des maisons considérables.
Les Anglais , quelque limité que soit leur nombre, puisque les banquiers, négociants, commis et artisans établis dans là ville ne s'élèvent qu'k 155, y possèdent cependant les trois maisons de banque les plus considérables du Mexique ; l'exploitation qu'ils font des principales mines du pays , telles que celles de Real del Monte, de Guanaxuato, leur donne la plus grande influence. Les affaires de banque et celles qu'occasionnent les mines les occupent principalement. Ils importent de Liverpool des articles en métal , des co* tonnades de toutes sortes , des draps fins , des objets en fer et en acier (hardware), comme
couteaux, armes , instruments, etc., des cordons, du linge de toile , mais en petite quantité , et des étoffes de laine .
Les étrangers des autres nations sont trop peu nombreux pour faire ici le sujet d'un article à part. Je dois cependant en excepter les Italiens, dont le nombre s'élève à peu près à 100 , dont la plupart sont médecins , artistes ou artisans. Quelques-uns, entrés au service militaire de la république , se sont fait naturaliser.
La Belgique entretient un ministre au Mexique quoiqu'elle n'y ait que peu de sujets.
Les Suisses , au nombre de 50 environ , rentrent, parla nature de leurs affaires, dans * la catégorie des Français.
Nos anciennes connaissances, les Anglo- Américains, dont on compte une quarantaine , n'ont pas encore pu envahir cette contrée selon leur désir • leurs différends avec la république à cause du Texas, ainsi que leurs menées politiques , qui ont eu une influence si funeste pour le repos de la contrée, les
rendent des hôtes trop suspects pour être bien vus dans ce pays. La plupart d'entre eux sont employés dans l'entreprise des dili* gences , d'autres sont maquignons.
Malgré l'antipathie si prononcée et si bien fondée qu'ils inspirent aux Mexicains, cette nation inconséquente et légère était toute disposée^ lors des hostilités avec la France, à se jeter à bras ouverts dans l'aUiance si dangereuse des États-Unis.
Mais la solution si rapide de cette question par le bombardement de Vera-»Craz , a empêché les Âiïléricains de donner d'autres preuves de- leur tendre sollicitude à leurs voisins , que de leur demander des lettrés de marque en cas de guerre avec la France.
Les Espàgiiols affluent au Mexique, surtout depuis que la république a été reconnue par l'Espagne; mais ils sont sii mêlés avec les Mexicains, que je ne crois pas devoir en parler distinctement.
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