‹ Le microbe et la maladieChapitre 16 sur 33 · UICROCOCCUS DU CHOLERA DES POULES · texte numérisé non relu

UICROCOCCUS DU CHOLERA DES POULES

Vieux. I Rajeuni.

une culture d'un microbe dans un liquide approprié. L'activité vitale et la puissance de prolifération n'y sont pas les mêmes à toutes les époques, nous le

savons. Elles sont au maximum au commencement, quand le liquide se peuple. Puis, les aliments devenant de plus en plus rares, les produits de sécrétion et d'élimination du microbe s'accumulant sans cesse autour de lui, commence pour lui une vie latente, de plus en plus affaiblie, dont le terme naturel est la mort, terme éloigné chez les bacilles producteurs de spores, plus prochain chez les.micrococcus, où cette forme de résistance de l'être est rare et encore inconnue.

Commençons par un de ces derniers. Le micrococcus du choléra des poules (fig. 12) est un coccus d'une ténuité extrême, même lorsqu'on le prend à ses débuts dans le milieu de culture le plus favorable, le bouillon de poule neutralisé. Quand il vieillit, ses granules diminuent encore de volume, et le liquide de culture, laiteux à l'origine, devient presque limpide. A ce moment, le microbe n'est pas encore mort, mais il n'est pas très éloigné de ce terme. On pourrait le dire bien malade, et en effet, au bout d'un petit nombre de jours, son ensemencement dans du bouillon nouveau reste infécond.

Inoculons quelques gouttes d'une culture récente dans un des gros muscles pectoraux d'une poule, ou bien injectons-les dans son sang, ou bien encore déposons-les sur ses aliments, sur son pain ou sa viande, nous verrons au bout d'un temps variable, avec la voie de pénétration, apparaître chez elle les symptômes de la maladie anciennement connue sous le nom de choléra des poules. L'animal perd l'appétit, devient somnolent. Ses plumes se hérissent et lui donnent une forme en boule. Il meurt bientôt, quelquefois au bout de vingtquatre heures, après une muette et immobile agonie.

A ce moment, le microbe est partout. Il a envahi le sang et tous les organes.

Voilà évidemment un microbe très actif, s'accommodant très bien de l'organisme d'une poule, s'y installant sans lutte apparente, en triomphant avec une surprenante facilité. Recommençons la même expérience sur une culture plus vieille, datant de quelques semaines. Nous aurons encore une maladie accusée par l'inappétence, la somnolence et la forme en boule ; mais la poule ne mourra pas. Après quelques jours de malaise plus ou moins profond, elle reprend toutes les apparences de la santé. Il y a eu pourtant développement du microbe, puisqu'il y a eu maladie, et, en effet, quand cette maladie est en cours, on peut le retrouver au point d'inoculation et dans tous les tissus. Mais, cette fois, il ne l'a pas emporté et la poule a repoussé l'attaque.

Ce choléra bénin a-t-il joué pour elle le rôle de la variole bénigne ou de la vaccine chez l'homme? Oui, car cette poule est désormais insensible à l'inoculation du micrococcus le plus jeune et le plus virulent. Elle est vaccinée contre le choléra.

Non seulement elle est vaccinée, mais chacune de ses parties, chacun de ses membres, chacun de ses éléments l'est aussi. Développons cette idée.

Supposons une inoculation faite dans un des muscles pectoraux avec un microbe d'âge intermédiaire entre ceux de nos deux premières expériences, encore virulent, mais ne tuant pas tous les animaux piqués. Le parasite va se multiplier dans ce muscle comme dans un matras de culture. Le muscle se tuméfie, durcit et blanchit dans toute sa masse, par suite d'un arrêt de la

circulation; il devient tout lardacé, rempli de globules de pus, toutefois sans suppuration véritable. Ses fibres, désagrégées par le micrococcus qui les pénètre et se nourrit de leur substance, se rompent avec facilité. Puis, quand l'animal ne meurt pas, il se fait une nécrose plus ou moins étendue qui se limite bientôt. La portion nécrosée se rassemble, durcit et se loge dans une cavité dont toute la surface ressemble à celle d'une plaie bourgeonnante de bonne nature. Elle finit par constituer un séquestre bien isolé dans la cavité qui le renferme, facile à extraire par une légère incision, et dont le volume et le poids sont en rapport avec la gravité et l'étendue des désordres qui ont amené sa production.

Dans ce muscle ainsi réparé, qui a nourri le microbe, s'est laissé peu à peu envahir, puis a résisté et finalement a repoussé l'ennemi au prix d'une perte plus ou moins grande de substance, inoculons à nouveau le microbe très virulent. S'il n'y avait pas eu une première culture, les lésions auraient été d'une gravité exceptionnelle et auraient sûrement entraîné la mort. Elles vont maintenant rester insignifiantes, et le séquestre qui en est la dernière expression aura un volume et un poids très inférieurs au premier. La poule est vaccinée et sera à peine souffrante, mais le muscle est aussi vacciné. L'animal pourra rester au contact du microbe, l'absorber par les voies digestives, vivre impunément avec des poules malades. Il a conquis l'immunité. Mais chacune de ses parties est indemne aussi, et sa résistance totale est faite d'un nombre infini de résistances partielles, dont nous venons d'en voir une àl'œuvre dans les muscles pectoraux.

ATTIÎNUATION DES VIRUS. 16/

Continuons cette étude qui nous a déjà tant donné.' Puisque la vieillesse de la culture diminue la puissance d'action sur l'organisme, empruntons notre semence" d'inoculation à une culture très vieille, voisine du moment où toute vie y disparaît. Le microbe, encore vivant, peut encore peupler un bouillon où on l'ensemence. Il y met seulement quelque lenteur, mais vie et virulence ne sont pas synonymes pour lui, car il est absolument incapable alors de se développer dans le corps d'une poule, et de lui communiquer aucune maladié, même la plus légère. Ici c'est l'organisme qui l'emporte, et tue sur place le microbe inoculé. Celui-ci, malgré son origine spécifique, ressemble alors en tout à ces milliers d'espèces de micrococcus qui se rencontrent partout à la surface du corps, remplissent le canal intestinal et se montrent toujours inolfensifs. C'est pourtant ce même microbe qui, trois semaines auparavant, tuait dix poules sur dix. Un virus n'est donc pas cette entité, n'a donc pas cette unité admise par les anciens médecins. 11 est en perpétuelle évolution, en état de variation continue, et cela par les causes les plus naturelles.

Une fois en possession de cette notion sur la variation de virulence d'un même virus, revenons à quelques-uns des faits consignés au chapitre précédent. Nous y avons appris l'existence de cas de variole tombant sur des personnes vaccinées, même récemment vaccinées, mais pas sur toutes, et sévissant plus fortement sur celles chez qui la qualité et la quantité du vaccin avaient laissé quelque chose à désirer. Comment nous expliquer ces particularités bizarres, graves au point

m Llî MICROBE ET LA MALADIE.

(le vue théorique, plus graves encore dans la pratique, car elles viennent toucher aux fondements de notre foi vaccinale, et servent h motiver l'ardente campagne des antivaccinateurs.

Prenons vingt poules et inoculons-les avec un virus très atténué, celui de nos cultures, quelques jours avant le moment où le microbe, encore capable de se rajeunir dans du bouillon de poule, se refuse à se développer dans une poule vivante. Elles auront toutes une maladie très légère, équivalant à peu près à la 'fièvre vaccinale. Aucune ne meurt. Ces poules sont-elles vaccinées contre le virus très actif des premiers jours de de la culture? Oui, mais seulement quelques-unes d'entre elles, huit ou dix, par exemple, qui, au lieu de mourir comme leurs voisines et comme le feraient sûrement des poules non vaccinées, sont seulement très malades à la suite de l'inoculation de ce virus très actif. Voilà l'intervention des conditions individuelles. Le vaccin, qui en protège quelques-unes, ne les protège pas toutes. Nous aurons bientôt à nous demander pourquoi. Prenons pour le moment ce résultat comme un fait ayant son analogue dans la vaccination jennérienne,

De quoi dépend la solidité de la protection? De la qualité d'abord. Nous avons voulu vacciner avec un virus . très atténué contre un virus très virulent. Nous avons eu dix poules mortes. Il y en aurait eu moins si le vaccin avait été plus énergique. Il aurait communiqué une maladie un peu plus grave, mais eût protégé 15, 18, 20 poules sur 20, contre le virus le plus actif. 11 y aurait eu aussi moins de mortes dans notre première expérience, si, le virus vaccinal étant resté le même, l'inoculation d'épreuve avait été faite avec un virus déjà légè-

l'ement atténué. Le degré d'immunité produite dépend donc à la fois de l'activité du virus vaccinal et de celle du virus d'épreuve; c'est la différence de ces virus qui seule entre en jeu, et comme le dernier ne peut dépasser un ceurtain degré de puissance, celle qui aboutit à la, mort, la valeur de l'immunité conférée croîtra avec l'activité du premier, ce qui revient à dire avec l'intensité de la maladie vaccinale. Une vaccination bien faite et qui prend bien, mieux encore, une variole, confèrent une protection longue et efficace, mais tel vaccin de valeur médiocre, protecteur pour des épidémiesbénignes, pourra fort bien ne l'être plus pour tous les vaccinés dans le cas d'un virus varioleux très virulent et d'une épidémie meurtrière.

Voilà pour la qualité du vaccin. Quant à sa quantité et à l'immunité croissante avec le nombre des taches vaccinales, nous pouvons retrouver, avec nos poules, des phénomènes sinon tout pareils, du moins très analogues. Nous avons vu dix ou huit poules sur vingt préservées contre le virus le plus virulent par une seule vaccination, avec du vaccin très affaibli. Appliquons ce même vaccin à vingt poules nouvelles, mais faisons-en deux piqûres, à sept ou huit jours de distance l'une de l'autre, puis essayons sur ces poules le virus très virulent. Cette fois, ce n'est plus huit ou dix poules qui ne mourront pas, comme dans le «as d'une seule vaccination, mais douze ou quinze. Enfin, vaccinons vingt autres poules par le virus très atténué, non pas une fois ni deux, mais trois ou quatre, la mortalité par l'inoculation du virus très virulent, la maladie même seront nulles. Dans ce dernier cas, l'immunité est.complète, elle est arrivée h son maximum.

On voit quels curieux résultats nous pouvons tirer de cette importante notion de la variation dans la virulence, et quels horizons s'ouvrent devant nous à chaque pas sur les chapitres les plus importants des maladies humaines. Notre moisson n'est pas finie, la question se montre féconde : il faut la creuser davantage.

A quelle influence faut-il attribuer la variation de virulence dont nous venons de parler. Nous avons accusé la vieillesse. Mais la vieillesse est une résultante et non une cause. Elle est due à des influences physico-chimiques, se traduisant, puisqu'il s'agit d'un être vivant, par des phénomènes de l'ordre physiologique mais sans changer pour cela de nature. Si on cherche celle de ces influences qui peut bien entrer en jeu, on songe tout de suite à celle de l'oxygène.

Le micrococcus du choléra des poules est aérobie dans les flacons de culture. Il absorbe aussi de l'oxygène dans l'organisme ; il donne au sang un as-pect asphyxique et colore en rouge violacé la crête éclatante des poules et des coqs. Il consomme beaucoup de ce gaz durant les premières phases de son existence, pendant son active multiplication. Puis, quand il a transformé la masse alimentaire présente, quand il tombe dans cette existence larvaire dont nous avons parlé, il continue à respirer, mais moins activement. Toutefois, cette respiration lente, qui, la nutrition étant suspendue, brûle les matériaux de l'être vivant, affaiblit peu à peu le coccus. Il subit l'inanition, s'appauvrit de plus en plus et meurt, comme les animaux des expériences de Ghossat, quand il ne peut s'affaiblir davantage.

Nous sommes donc naturellement conduits à cher-

cher dans l'oxygène, l'agent actif de l'atténuation, car, dans notre idée, atténuation et faiblesse sont synonymes. Mais c'est là une idée préconçue, dont il faut demander la justification à l'expérience. Essayons de ralentir, de suspendre même la respiration du coccus, et profitons pour cela de cette élasticité dont nous avons parlé, de cette merveilleuse faculté d'accommodation existant à des degrés divers chez tous les êtres vivants, et qui leur permet de se plier, si on leur en donne le temps, aux conditions d'existence les plus défavorables. Rappelons-nous l'expérience bien connue qui consiste à introduire dans un flacon clos un animal à respiration active, un petit oiseau, par exemple. Il en consomme peu à peu l'oxygène, le remplit de ses produits d'exhalation, y souffre, y devient de plus en plus haletant. Quand il commence à fléchir sur ses pattes, ouvrons rapidement le flacon et introduisons-y brusquement un autre oiseau pareil au premier, mais venant de l'air libre. Le dernier venu meurt en quelques instants, et il est encore temps de retirer l'autre, et de le ramener à la vie en le ramenant au grand air. Cette faculté d'accommodation est encore plus prononcée chez les grenouilles, plus prononcée encore chez les microbes, dont quelques espèces, nous l'avons dit, peuvent résister à 23 ans de séjour dans un air privé d'oxygène.

Enfermons donc notre coccus dans un tube clos, avec une faible provision d'oxygène libre ou dissous, et essayons, comparativement et à des intervalles réguliers, la virulence de cette conserve et celle d'un matras où le coccus est resté à l'air. Nous verrons, nous avons vu dans ce qui précède la virulence décroître rapidement dans le matras. Elle se conserve, au con-

LE IVllCROBR ET TA MALADIE.

li'aire,.cles mois et des années dans des tubes k l'abri de l'oxygène.

Ce fait n'est pas particulier au microbe du choléra des poules. Nous pourrions le retrouver pour la bactéridie charbonneuse. Mais il y a une difficulté. Ce bacille donne facilement des spores, forme à vie latente, presque insensible à l'action des agents extérieurs. Pour aller plus vite, mais uniquement dans ce but, empêchons-le de donner ces spores. On y arrive en le maintenant au voisinage des températures où sa multiiplication commence à devenir impossible, au voisinage de 16", par exemple, ou de 43°. Le bacille vit encore, se multiplie, peuple le bouillon de culture; mais, si l'épais- -seur du liquide est un peu sensible, il ne forme pas de spores. 11 conserve sa forme de filaments, sa grosseur, même son aspect, à quelques menues différences près, en rapport avec sa situation pénible. En même temps il s'atténue. Mortel à l'origine pour tous les animaux auquel on l'inocule, il devient de plus en plus inoffensif et donne des vaccins de plus en plus affaiblis. Puis, comme le coccus du choléra des poules, il cesse de pouvoir se reproduire dans le corps des animaux les plus sensibles à. son action, les lapins, par exemple, ou les cobayes. A ce moment, il est pourtant encore vivant. Quelques jours après, on le trouve mort et incapable de féconder son meilleur terrain de culture.

Voilà un moyen de produire l'atténuation. Mais s'accomplit-elle encore ici sous l'influence de l'oxygène? On peut le prouver comme pour le choléra des poules; mais il y a une nouvelle difficulté à surmonter. Le bacille du charbon conservé en tubes clos à 43° meurt promptement. Il ne sait pas résister longtemps à la fois

à ces deux influences dépressives, l'exagération de la température et la privation d'oxygène. Mais il vit encore cinq à six jours dans ces conditions. La veille de sa mort, ensemençons-le dans un nouveau tube clos qui, après cinq ou six jours d'étuve à 43°, servira à son tour à faire une culture de troisième génération, puis celle-ci il une quatrième et ainsi de suite. Parallèlement, à chacune de ces cultures à l'abri de l'air, instituons-en une autre au contact de l'air. Nous aurons, au bout de quelque temps, des microbes de même provenance, élevés depuis plusieurs générations, les uns à l'air libre, les autres dans un milieu plus ou moins appauvri d'oxygène. Comparons la virulence de tous ces fils d'une même mère : nous trouverons les premiers très atténués, les autres en possession de toute leur virulence.

Nous voyons apparaître dans ce résultat une influence d'hérédité sur laquelle nous aurons à revenir dans le prochain chapitre. Laissons-la de côté, et bornons-nous à renseignement essentiel de l'expérience, qui, d'ailleurs, faite dans les mêmes conditions pour d'autres espèces de microbes, a donné partout le même résultat. Cet enseignement est celui-ci : l'oxygène, envisagé comme agent de combustion des tissus en l'absence de matière alimentaire, comme agent d'affaiblissement par conséquent, est en même temps et toujours un agent d'atténuation.

La corrélation de cette notion avec nos idées au sujet des maladies microbiques est trop nette pour ne pas nous encourager à chercher d'autres moyens d'atténuation, etnous avons maintenant le droit de nous demander

si toutes les causes d'affaiblissement du microbe, toutes celles qui l'amènent plus ou moins vite à sa mort, ne le feraient pas passer tout d'abord par une série d'atténuations successives, ne le transformeraient pas en vaccins. A cette question originale, l'expérience répond oui sans hésiter. Oui, d'une manière générale, l'atténuation est une des formes de l'affaiblissement graduel d'une cellule de microbe qui marche vers la mort.

Action de la chaleur. — La série des preuves de ce fait sera l'étude en série des procédés d'atténuation dont nous savons disposer aujourd'hui. Voici, par exemple, la chaleur. Elle tue le microbe, nous le savons, quand elle est trop élevée. Entre la température la plus favorable à la culture et la température mortelle existe une zone d'atténuation très bien étudiée par M. Ghauveau, au sujet de la bactéridie charbonneuse. La durée du chauffage doit être en raison inverse de l'élévation de températui'e, et, pour une température donnée, directement proportionnelle au degré d'atténuation à obtenir.

Citons quelques faits pour donner la mesure de l'exactitude de cette loi de M. Chauveau. Chauffée dans du sang d'un cobaye mort du charbon, la bactéridie cesse d'être inoculable après un court chauffage de S5 à 60». A S2», il faut 14 à 16 minutes de chauffage pour anéantir toute vitalité dans le virus. A 14 minutes, l'activité virulente de la bactéridie est respectée, mais très atténuée. Elle l'est de moins en moins si on fait descendre la durée de chauffage à 12, 10, 8, 6 minutes.

A S0°, il faut 20 minutes pour tuer la bactéridie, 18 pour l'atténuer grandement; mais elle est encore assez virulente après dix minutes de chauffage.

Cette atténuation, comme nous pouvions nous y attendre, marche de pair avec l'affaiblissement dans l'activité de la prolifération dumicrobe. Si on ensemence comparativement, dans un liquide nutritif convenable, du sang charbonneux non chauff"é et des sangs chauff'és 8, 9, 10, .... 16 minutes à 52°, on voit le retard sur la culture type, à peine sensible pour 8, 9 et 10 minutes de chauiFage, s'accuser déjà pour 11 minutes, ensuite de plus en plus jusqu'au sang chauff'é IS minutes, avec lequel le développement est problématique, et au suivant, avec lequel il est nul.

Action du soleil. — A côté de l'action de la chaleur se place tout naturellement celle de la lumière solaire. Elle tue le microbe après un certain temps d'exposition ; mais avant de le faire périr, elle l'atténue. C'est ce qui résulte de mes expériences, suivies et confirmées par celles de M. Arloing.

Action chimique de V oxygène, — Voilà pour les agents physiques. Voici maintenant des actions chimiques. L'oxygène est un facteur physiologique de la plus haute importance, et nous avons déjà examiné son rôle sous ce rapport. Mais il joue aussi un rôle plus exclusivement chimique, un rôle toxique mis en évidence par M. P. Bert. Tous les microbes ont besoin de faibles doses d'oxygène et souffrent quand on leur en donne trop. Les anaérobies en demandent des traces et meurent dans l'air ordinaire. Les aérobies vivent dans l'air ordinaire et meu-' rent dans l'oxygène comprimé. Entre les limites physiologiques et les limites toxiques, il y a encore une zone d'atténuation étudiée par M. Chauveau avec la bactéridie charbonneuse.

Action des antiseptiques. — A côté de l'oxygène vien-

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nent naturellement se placer ici les antiseptiques, qui, eux aussi, indifférents ou même favorables aux microbes quand ils sont en proportions très faibles, les tuent à doses plus élevées. MM. Chamberland et Roux ont étudié l'action de l'acide phénique, du bichromate de potasse et de l'acide sulfurique sur le bacille du charbon. Pour ces trois antiseptiques, une dose un peu élevée,

d'acide phénique, 1-7^ de bichromate, empêchent la reproduction de la bactéridie, qui meurt au bout d'un temps très court. Des doses plus faibles, ~ d'acide phénique, ^^-^ de bichromate, laissent se développer le bacille en filaments, mais atteignent sa puissance de reproduction, comme la température de 43" mise en œuvre par M. Pasteur, en l'empêchant de donner des spores. Dès lors, le même mécanisme entre en jeu, et une atténuation graduelle marche de pair avec l'affaiblissement du microbe, jusqu'au moment de sa mort.

Action de Vammal inoculé. — Quelques-unes des expériences de MM. Chamberland et Roux ont en outre présenté des particularités sur lesquelles nous devons nous arrêter un instant, à cause des influences plus délicates qui vont y apparaître. Pour en bien saisir la portée, il faut savoir ceci : quand on atténue par le chauffage à 42°-43° la bactéridie du charbon spontané du mouton, empruntée au sang d'un animal mort ou à un liquide de culture, cette bactéridie cesse d'abord d'être virulente pour le bœuf, mais peut encore à ce moment tuer des moutons. Atténuée un peu plus, elle cesse d'être mortelle pour le mouton, mais tue encore les lapins et les cobayes. Quand elle ne tue plus des cobayes âgés, elle tue encore des cobayes jeunes ou de jeunes souris. Il en est de même pour le microbe du

choléra des poules. Celui qui est devenu inofFensif pour le pigeon tue encore très bien des pigeonneaux ou des serins, moineaux, etc. Vis-à-vis d'un même microbe, les êtres vivants capables de le nourrir se rangent en série ordonnée suivant leur degré de résistance. De ceci, on ne doit pas s'étonner. Il faut bien un ordre quelconque. On ne doit pas même être surpris de voir les jeunes animaux passer avant les mêmes animaux adultes. Seul, l'ordre dans lequel se rangent les diverses espèces nous apporte un élément nouveau dont nous allons tirer parti.

Cet ordre n'est en effet pas le môme avec la bactéridie atténuée en présence du bichromate de potasse. Quand elle peut encore tuer des moutons, ou du moins les rendre très malades, en les laissant alors vaccinés, elle ne produit aucun effet sur des lapins ou des cobayes, et ne les vaccine même pas. C'est l'interversion complète des propriétés de la bactéridie atténuée par culture à i2°-i3'>, qui tue des cobayes et des lapins à une période où elle est inoffensive pour le mouton et ne le vaccine même pas. On trouve des faits tout pareils avec des spores de bactéridies atténuées par l'action d'une température de 33°, dans un liquide renfermant deux pour cent d'acide sulfurique.

Ainsi la virulence n'est plus, comme nous l'avons supposé jusqu'ici, une qualité absolue, allant en diminuant peu à peu, à la façon d'une réserve de matière alimentaire; c'est une qualité relative, dans l'appréciation de laquelle il faut faire entrer non seulement les conditions spéciales au microbe, mais encore la nature, l'âge et, comme nous le verrons bientôt, l'individualité 'le l'animal sur lequel on l'étudié. Rien n'est moins

surprenant dans notre façon de nous représenter les choses. Le mot virulence résume le résultat d'un conflit entre deux êtres : il faut donc y tenir compte des qualités des deux adversaires. Celles de ces qualités qui commandent l'issue de la lutte sont souvent insaisissables; il ne faut donc pas s'étonner de voir la virulence varier avec les circonstances les plus insignifiantes en apparence. Et ici les faits se pressent en foule pour nous montrer la justesse de cette idée.

Les microbes sont, nous le savons, très sensibles à la nature de leur milieu de culture. Tel d'entre eux se développe très bien dans le bouillon de veau, qui se refuse à vivre dans du bouillon de bœuf. Mieux encore, celui du rouget, comme l'a montré M. Gornevin, accepte un bouillon récemment préparé, refuse le même bouillon trop vieux. Faut-il, dès lors, être surpris de voir tel microbe atténué préférer le mouton, tel autre le cobaye; devoir la bactéridie la plus virulente tuer facilement le mouton de France et respecter le mouton d'Algérie, qui est d'une autre race. Voilà un cas d'intervention des conditions originaires des êtres en présence.

Ces conditions restant les mêmes au début, on pourra les faire varier, et avec elles variera la virulence. Les gallinacés, dans leur état ordinaire, sont rebelles à l'implantation de la bactéridie charbonneuse. Ils prennent au contraire le charbon quand on les refroidit, se guérissent si on les laisse revenir à leur température ordinaire. Ici la virulence évolue tout à fait en dehors du microbe, dépend uniquement des variations produites sur l'animal inoculé ; mais grâce à notre inter-

prétation nouvelle, elle quitte sans peine le terrain sur lequel elle était restée jusqu'ici confinée.

Nous pouvons aussi la faire dépendre d'un autre facteur, le nombre des ennemis en présence. Le mouton d'Algérie, réfractaire vis-à-vis d'une inoculation ordinaire de la bactéridie, ne l'est plus si on lui injecte dans les veines des doses massives de sang charbonneux. De même, sur le mouton de France, l'injection de quantités très petites d'un virus très virulent est vaccinale et sans danger pour l'animal inoculé, mais une plus forte injection le tue. MM. Arloing, Cornevin et Thomas ont retrouvé et utilisé la même propriété chez la bactérie du charbon symptomatique.

Enfin, tout restant identique dans le nombre, la nature, les conditions passées et présentes des deux puissances en conflit, la voie de pénétration fera aussi varier la virulence, en décidant dans une certaine mesure de la rapidité de l'invasion, de l'importance du district envahi le premier, du temps laissé pour organiser la résistance. Le bacille du charbon symptomatique, introduit dans la veine d'un bœuf, se développe avec peine sur l'animal et lui sert de vaccin; la même quantité inoculée dans le tissu cellulaire le tue.

Voilà quelques exemples des influences curieuses auxquelles peut obéir la virulence, c'est-à-dire l'issue du conflit dans lequel les microbes ei)trent en jeu. Nous n'avons pas fini avec elles. Il nous reste à examiner la plus importante, celle des modifications qui surviennent chez les deux êtres pendant le conflit lui-même et par suite de ce conflit.

Pour l'animal, nous avons pour le moment peu de

ni Mî MICROBE ET LA. MALADIE.

chose à en dire. Il sort d'ordinaire de la lutte vacciné, c'est-.Vdire revêtu d'une immunité plus ou moins parfaite. Nous ne savons encore rien du mécanisme de cette immunité. Elle est probablement élémentaire, comme nous l'avons vu. Elle n'est pas seulement la propriété de l'animal envisagé dans son ensemble, elle est acquise à ceux de ses éléments, de ses cellules, qui étaient saisissables auparavant. Mais ces cellules ne sont pas faciles à étudier individuellement dans un animal un peu perfectionné. Nous l'avons dit, et la physiologie en a tous les jours la preuve. Essayons si nous ne serions pas plus heureux avec les cellules de microbes, plus autonomes, faciles à retrouver et à étudier après la bataille. Ont-elles conservé leur virulence initiale? L'ont-elles augmentée? l'ont-elles perdue?

Ce sont les trois seuls cas possibles, et l'expérience les réalise tous les trois. La perte de la virulence, nous venons d'en trouver de nombreux exemples, par exemple, dans le cas de cette bactéridie encore mortelle pour le mouton, et inoffensive pour le lapin et le cobaye. Inoculée à ces animaux, elle est arrêtée après un court développement, et si on essaye de l'y retrouver au bout de quelque temps, on la trouve morte; elle a donc perdu la virulence et la vie.

Nous n'avons rien à chercher de ce côté. Nous n'envisagerons pas non plus, pour le moment, les cas où la maladie homœogène ayant une fois envahi l'organisme ne le quitte plus, comme c'est le cas pour la syphilis et la tuberculose. Il y a alors maintien de la virulence, au moins dans une certaine mesure; mais la question se complique des modifications lentes qui surviennent dans le microbe et dans les cellules de l'animal,

ATTKNUATION DES VIRUS. :l7o

par suite de la cohabitation et de l'adaptation réciproques. Nous serons mieux préparés à comprendre ce qui se passe dans ce cas quand nous parlerons de l'hérédité. Pour isoler le mieux possible, de toutes les influences qui entrent en jeu dans le courant d'une maladie, celles qui s'exercent seulement sur le microbe, nous allons même envisager seulement ici les cas où la réaction de l'organisme est courte, et où le microbe a rapidement raison de l'animal sur lequel il a été porté.

Dans ces cas d'inoculation mortelle à bref délai, la virulence s'exalte d'ordinaire, quand elle n'est pas à son maximum. On le sait depuis 1869 par les expériences de MM. Coze et Feltz, les premiers qui aient attiré l'attention sur ce fait curieux. En faisant passer de lapin à lapin le sang virulent d'une certaine affection septique, ils ont vu ce sang, mortel à l'origine à la dose d'une goutte seulement, devenir bientôt mortel à la dose de un millième et même de un dix-millième de goutte, et la science s'est enrichie depuis d'un grand nombre d'exemples tout pareils.

L'augmentation de virulence vient de s'affirmer par une diminution dans la dose du virus mortelle. Voici un cas où elle se traduit par la mort à plus bref délai. La moelle rabique des chiens de rues, inoculée par trépanation dans le cerveau d'un lapin, amène la rage et la mort de l'animal au bout d'une période qui, assez longue et variable à l'origine, diminue et se fixe immuablement à sept jours, si on fait repasser, toujours par trépanation, le virus de lapin à lapin.

Voici enfin un cas où l'accroissement de la virulence se manifeste par l'aptitude à envahir de nouvelles espèces. Il est la contre-partie d'une expérience déjà

faite et, h ce titre, il rentre tout naturellement dans notre cadre.

Nous avons obtenu plus haut une bactéridie absolument inoffensive, puis une bactéridie très affaiblie, tuant encore les cobayes d'un jour, mais pas les cobayes plus âgés ni les autres espèces animales, puis, à partir de celle-ci, toute une série de bactéridies de plus en plus virulentes. Peut-on revenir des plus atténuées aux plus actives. L'expérience répond non pour la bactéridie inoffensive. Elle échappe à notre action en se refusant à vivre dans aucun organisme vivant. Elle est désormais fixée, et si jamais elle revient à la virulence, ce sera en passant au travers d'une espèce animale nouvelle, différente de celles qui se sont jusqu'ici montrées capables de contracter le charbon.

" Mais il en est autrement de celles qui conservent encore une action sur une espèce vivante. Prenons, par exemple, la plus atténuée, celle qui tue seulement le cobaye d'un jour. Inoculons le sang de celui-ci à un cobaye du même âge, de ce second animal à un troisième, et ainsi de suite, nous verrons bientôt se renforcer peu à peu la virulence de la bactéridie. Bientôt nous pourrons tuer des cobayes de trois ou quatre jours, d'une semaine, d'un mois, et enfin des moutons. Par des cultures successives dans des milieux vivants, la bactéridie est revenue à sa virulence d'origine.

On a le droit d'ériger tous ces faits en règle générale, d'accord avec notre théorie. Un microbe introduit dans le corps d'un animal n'est pas dans les conditions d'un microbe ensemencé dans un vase inerte. Il est soumis à l'alternative pressante de vivre ou de mourir, d'être victorieux ou vaincu. Vaincu, son histoire est

bientôt écrite. Victorieux, il sortira de la lutte aguerri, c'est-à-dire déjà plié aux conditions de son nouveau milieu, plus disposé à s'en accommoder de nouveau. Si on le fait passer à plusieurs reprises d'individu à individu de même race, sans lui avoir fait subir d'influence extérieure dans l'intervalle des deux passages, il faut s'attendre à voir sa virulence s'augmenter et arriver en quelque sorte à un état fixe pour la race et pour le mode usuel de transmission par cette race. Ainsi la bactéridie du mouton, par exemple, vivant depuis longtemps sur notre sol, est acclimatée en quelque sorte à la race qui le couvre, et varie peu d'un sujet à l'autre, d'une année à l'autre, pour un même pays. De même, dans une certaine mesure, pour le vaccin jennérien, s'il est transporté directement de bras à bras, sur des individus bien portants et non encore vaccinés, et s'il est bien conservé entre deux opérations. Nous avons dit plus haut la régularité de l'évolution de la vaccine, et nous l'avons inscrite au tableau de la page 144. Il faut évidemment la rapprocher de celle de la rage par trépanation dans nos expériences de tout à l'heure.

Une fois arrivé à cette stabilité, qui n'est pas, comme nous le verrons plus tard, sa puissance maximum relative à la race, le virus conserve ou à peu près sa virulence, si les voies de pénétration ne varient pas, et c'est le second cas dont nous parlions tout à l'heure. Cette virulence exaltée peut lui permettre d'envahir une autre race ou une autre espèce. Ainsi notre bactéridie, renforcée par le passage sur le cobaye, pouvait tout à l'heure remonter jusqu'au mouton. Mais il peut aussi se produire des cas analogues à ceux des expériences de MM. Chamberland et Roux, où la virulence augmentée

pour une espèce aura diminué pour une autre, ou inversement, et nous arrivons au troisième cas possible, celui de la diminution de virulence pour une espèce par passages par une autre espèce.

Nous allons trouver un exemple quasi schématique de ce fait, tant il y est net, dans les travaux de MM. Pasteur et Thuillier sur le rouget des porcs. Cette maladie est due au développement dans les tissus de l'animal d'un bâtonnet très court, légèrement étranglé en son milieu. Elle est très rapide dans son évolution, et peut amener la mort en quelques heures.

Elle n'est pas particulière au porc, et peut aussi se communiquer au pigeon et au lapin. Si on inocule dans les muscles pectoraux d'un pigeon le microbe du rouget pris sur un porc malade, ou provenant d'une culture dans du bouillon de veau, le pigeon meurt en^ six à huit jours, après avoir présenté (chose curieuse et dont nous aurons à nous souvenir) les symptômes extérieurs et la somnolence du choléra des poules. On pourrait croire à l'identité des deux affections si le microbe du rouget ne restait pas absolument inolfensif pour la poule, si sensible à l'action du ^microbe du choléra.

Le sang de ce premier pigeon inoculé à un second, le sang de celui-ci à un troisième, et ainsi de suite, la maladie s'acclimate sur le pigeon, le rend plus rapidement malade et somnolent, le tue plus vite, et le sang du dernier pigeon, reporté sur le porc, y manifeste une virulence supérieure à celle des produits les plus infectueux d'un porc mort du rouget, même spontané. Il y a donc ici augmentation de la virulence pour le porc en passant à travers le pigeon. Le maximum auquel atteint

un virus par son passage par une race n'est donc pas toujours, le maximum pour la race, et nous avons eu raison plus haut d'insister sur ce point délicat.

Voilà le cas d'augmentation, voici maintenant le cas d'atténuation sur lequel je veux surtout appeler l'attention. Remplaçons le pigeon par le lapin dans cette série d'expériences. Le microbe s'acclimate encore sur le lapin. Tous les animaux meurent. Vient-on h inoculer aux porcs le sang des derniers lapins par comparaison avec celui des premiers de la série, on constate une diminution progressive de la virulence. Bientôt le sang des lapins inoculé aux porcs n'amène plus la mort, il les rend seulement malades, et les laisse vaccinés contre le rouget mortel. Des faits tout pareils se reproduisent avec un microbe rencontré dans la salive des hydrophobes et même dans des salives de personnes saines. Ils donnent une méthode d'atténuation des virus par passage sur des espèces vivantes, et augmentent nos moyens d'action dans un champ d'études dont l'avenir montrera l'étonnante fécondité.

Nous voici revenus, en apparence, à une conclusion déjà émise : la virulejice est en perpétuel devenir. Mais combien nous avons développé cette notion, et quelle précision lui ont donnée les faits nouveaux et le lien théorique qui nous a servi à les relier ! Les variations de virulence, nous les avons d'abord rapportées au microbe lui-même, et il y avait là un vaste champ d'évolutions, mais il n'embrassait pas toutes celles qui sont possibles. Nous avons dû y ajouter celles qui proviennent de la variation des organismes vivants sur lesquels s'implantent les microbes, et la virulence qui se manifeste à nous résulte des combinaisons en nombre

infini de ces deux causes de variation. Eh bien! nous n'avons pas encore fini, car il nous reste à introduire lés variations provenant de l'hérédité, variations systématiquement éliminées de tout ce qui précède, pour bien montrer leur entière indépendance, et qui d'ailleurs méritent une étude à part. Ce sera l'objet du prochain chapitre.

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