CHAPITRE XI
SoMMAitiE : Etude des questions de contagiou chez les vers à soie. — Contagion d'uu germe spécifique. — Pébrlne. — Hérédité spécifique.
— Conditions de la disparition d'une maladie contagieuse spécifique.
— Contagion d'un germe banal. — Fiacherie. — Apparition spontanée de la maladie. — Transmission héréditaire de la diathèse morbide. — Analogies avec les maladies humaines.
Nous allons nous adresser, pour étudier la contagion par une maladie non virulente, l'afFaiblissement et le genre particulier d'hérédité qui en résultent, à une population qui semble faite à souhait pour l'étude et la bonne interprétation des expériences. Tous ses membres naissent au même moment, traversent de concert les diverses phases de leur existence, arrivent en même temps à son terme. Ils vivent en communauté, ont la même alimentation, subissent simultanément et de la même manière les diverses influences du froid, de la chaleur, de l'humidité, sont soumis aux mêmes causes de santé et de maladie, et restent^, par suite, constamment comparables entre eux. Enfin, grâce à leur petitesse, on peut en réunir beaucoup sur un étroit espace, et éliminer, par l'influence des grands nombres, les petites diff'érences individuelles qui peuvent avoir
résisté à cette identité absolue de nature, d'âge et de conditions d'existence.
Je veux parler des vers à soie. Tout le monde connaît, au moins par ouï-dire, les faits principaux de leur éducation. L'éclosion artificielle et simultanée de plusieurs milliers de leurs œufs, auxquels leur ressemblance avec les semences végétales a fait donner le singulier nom de graines, la vie de la larve, ses curieuses mues ou changements de peau, qui sont pour elle des périodes de faiblesse et de souffrance, sa croissance rapide qui, en cinq semaines environ, l'amène à peser plusieurs milliers de fois son poids au sortir de l'œuf, sa voracité des derniers jours, la prison soyeuse dont elle s'entoure pour y subir en paix sa transformation en chrysalide d'abord, en papillon ensuite, sa sortie du cocon sous ce dernier état, l'accouplement, suivi bientôt de la mort, sitôt assurée, par la ponte de nouveaux œufs, la perpétuité de l'espèce : tout cela est dans tous les livres. Mais ce qui n'y est pas et dont rien ne peut donner une idée en dehors d'une visite à une magnanerie prospère, c'est l'air de vigueur, de santé de tous ces vers foisonnant sur les claies; c'est, au milieu de cette promiscuité absolue, de cet encombrement qui semblerait devoir sacrifier les plus faibles, leur égalité absolue. On en peut prendre deux au hasard, rien ne les distingue l'un de l'autre. Sans doute, quand l'encombrement est poussé trop loin, il y a des pertes. Chaque jour, et de préférence aux époques des mues, on trouve des vers morts ou en retard qui restent dans les litières; mais il y en a bien peu dans une éducation bien conduite, et aucune société humaine n'a résolu le problème de faire vivre dans une égalité plus parfaite
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le plus grand nombre de ses membres, au degré où l'est dans ces phalanstères de vers à soie.
Mais il faut trois choses pour cette prospérité artificielle : un pourvoyeur sans cesse en éveil, un gaspillage énorme de nourriture et, troisième point qui nous intéresse seul, la suppression de toute influence morbide: Quand rien d'étranger à l'organisme de la larve n'intervient, tout le monde se porte bien chez ces êtres soumis aux mômes influences. Tout le monde ou presque tout le monde est malade, si quelque microbe pathogène vient se mêler à cette promiscuité.
Maladie des corjniscules.
Il y a vingt ans, par exemple, on eût pu parcourir bien des magnaneries en France, en Espagne, en Italie sans voir rien de pareil à notre description de tout à l'heure. Les vers mangeaient mal, ne grossissaient pas, s'inégalisaient peu à,peu, semblaient se fondre, au lieu de couvrir sur les claies des surfaces rapidement croissantes, finissaient par mourir ratatinés et comme flétris, avec tous les symptômes extérieurs de la consomption, et la récolte de cocons, quand il y en avait, restait insignifiante. Avec une quantité de graine faite pour donner 25 à 30 millions de kilogrammes de cocons, on était tombé en France, en 1865, à 4 millions de kilogrammes. Représentons-nous une maladie qui, en quelques semaines, enlève les cinq sixièmes d'une population.
On avait naturellement essayé de conjurer un fléau aussi grave ; mais ses allures insidieuses déconcertaient
toutes les tentatives. Il sévissait, cela va sans dire, sur les graines d'une éducation décimée par la maladie ; mais on le voyait aussi apparaître, et quelquefois d'une façon désastreuse, sur les graines les plus exemptes, en apparence, de toute influence héréditaire. Sous le coup de toutes ces déceptions, on avait renoncé à demander des graines aux races françaises, et de nombreux commerçants étaient allés chercher au loin des graines plus saines ou des races plus vigoureuses. Mais la maladie semblait faire avec eux le tour du monde, et leurs graines exotiques, après avoir réussi un ou deux ans en France, étaient frappées d'une égale stérilité chez nous et dans leurs pays d'origine.
Avec ces allures étranges, la maladie avait fort déconcerté les classificateurs. Elle était héréditaire, mais elle était aussi acquise. Par sa persistance dans les pays atteints, elle était endémique. Elle était épidémique par ses variations annuelles d'intensité. Par sa marche lente, mais régulière, de notre pays vers les régions les plus reculées de l'Europe et de l'Asie, elle semblait présenter au plus haut degré le caractère contagieux, et cependant d'autres faits, non moins nombreux, non moins probants en apparence, lui faisaient dénier tous ces caractères.
Pour en citer un, très net, il semble, dans sa multiple signification, on avait vu, après avoir mélangé par erreur et élevé ensemble deux graines, l'une à cocons blancs, l'autre à cocons jaunes, la presque totalité des vers à cocons blancs périr, et les jaunes donner une récolte très satisfaisante. La maladie n'était donc ni contagieuse ni épidémique. Si elle eût eu ces caractères, la graine jaune eût été pour elle une trop facile proie.
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L'incertitude n'était pas moins grande si on cherchait à étudier la maladie en elle-même, sans se préoccuper davantage de ses caractères nosologiques. Lebert et Frey avaient, il est vrai, retrouvé dans tous les papillons malades un parasite spécial, visible seulement au microscope. Ce parasite, observé pour la première fois par M. Guérin-Menneville, se présente sous la forme des petites cellules ovales réfringentes représentées figure 13, et qui ont conservé de leur découverte le nom, mal choisi, mais consacré, de corpuscules. Leur importance pathologique, contestée par plusieurs savants, avait été entrevue par M. Cornalia. Elle a été démontrée par M. Pasteur, et du coup l'étude de la maladie est entrée dans des voies fécondes. Aucune maladie humaine n'est aujourd'hui connue à l'égal de la maladie des corpuscules pour les vers à soie et, par un juste retour, il n'en est pas dont nous soyons aussi maîtres ni qui soit plus aisée à prévenir. C'est là ce qui fait son importance théorique et pratique, et motive la place d'honneur qui lui est donnée dans cet ouvrage.
La première question à vider était, pour M. Pasteur, celle-ci : Le corpuscule est-il un élément normal et physiologique du ver à soie, comme l'avait prétendu et fait accepter M. Filippi? Non. En élevant convenablement de la graine saine, les vers, les chrysalides, les papillons et les œufs sont également exempts de corpuscules. C'est là un microbe étranger au ver, et dont l'introduction et la multiplication doivent amener un désordre quelconque.
Faisons, en elFet, avaler à des vers sains, ou inoculons leur par piqûre des corpuscules frais empruntés à un ver malade, et nous allons assister à une évolution
morbide, de durée variable suivant le mode et le lieu de l'opération, mais sûre à l'égal de la vaccine ou de la variole, et qui va aussi reproduire la maladie initiale.
Fig. 13.