‹ Le microbe et la maladieChapitre 21 sur 33 · L — DÉFENSE DE L'ORGANISME · texte numérisé non relu

L — DÉFENSE DE L'ORGANISME

J'aborde tout de suite la seconde voie qui, étant donné notre cadre, est la plus courte à parcourir. La protection à conférer à l'individu dépend à la fois de sa santé générale et de ses immunités générales et parti-

PROPHYLAXIE ET TIJÉRAPEUTIQUE. 231

culières vis-à-vis de certaines maladies. Un homme sain, bien portant, bien nourri, dont tous les organes sont en bon état, dépensent sans fatigue, reçoivent sans excès, résistera facilement à telle maladie qui triomphera d'un organisme vicié, appauvri, surmené, atteint sur un point quelconque de misère physique ou physiologique. De même un nègre ne prendra pas la fièvre jaune là ou un blanc en périra. De même encore, un homme vacciné résistera à une épidémie de variole qui emportera à côté de lui son frère jumeau, non vacciné.

Santé générale et vaccination préventive, voilà donc nos deux principaux moyens d'action. Ils ne sont pas séparés et indépendants, nous le savons. La santé de l'un quelconque d'entre nous dépend à la fois de ses conditions de vie individuelle, sur lesquelles il peut avoir plus ou moins d'action, dès le moment où il peut se saisir de lui-même, et de ses conditions d'hérédité. Nous portons tous l'empreinte plus ou moins effacée de nos aïeux. Ils nous ont tous laissé quelque chose d'eux-mêmes, leurs qualités comme leurs défauts, leur robuste santé comme leurs dispositions maladives ; mais nous procédons surtout de nos parents directs, nous héritons de tout ou partie de leurs traits, de leur nature physique et morale ; nous bénéficions et nous souffrons de leur état de corps et d'esprit au moment de la conception, nous recevons d'eux un certain degré d'immunité contre les maladies virulentes dont ils ont récemment souffert. Par contre, ils nous transmettent le germe de celles dont ils souffrent encore, et des milliers d'enfants meurent tous les ans en rançon de la tuberculose ou de la syphilis de leurs pères et mères. Immunité vaccinale

23 Ui MICIIOBIÎ ET LA MALADIE.

de céder à des influences auxquelles il résistait jusque-là. On péut se représenter grossièrement cette action par une expérience sur des liquides inertes. Une liqueur légèrement acide est protégée par son acidité, et par là en quelque sorte vaccinée contre le plus grand nombre des espèces de bactéries, mais elle reste très exposée, elle présente une diathèse vis-à-vis des diverses végétations cryptogamiques. Si on veut la protéger contre elles, il faut la rendre alcaline, c'est-à-dire la remettre sous la menace des bactéries. Avec un être vivant, les réactions sont plus délicates, mais restent du même ordre. Sans doute elles amèneront des résultats pareils. C'est à l'expérience à nous le dire, mais, même dans ce cas, il resterait toujours la ressource de se protéger contre les épidémies régnantes en changeant sa vaccination quand cela serait nécessaire. Cette complication, hypothétique du reste, n'a pas de quoi effrayer. Le jour où on aura à choisir entre une maladie et son vaccin, entre la variole et la vaccine, il pourra bien se trouver quelqu'un pour préférer la première et vanter ses avantages, mais le gros du public préférera la dernière, rendra par là impossible une large diffusion de la variole, et permettra du même coup à ceux qui en chantent les louanges de le faire en toute sécurité.

VACCINATIONS INCONSCIENTES.

Cette influence de la vaccine sur la diminution graduelle de la variole et même, comme le prouve l'exemple de certaines villes, sur sa disparition à peu près complète, ouvre des perspectives séduisantes sur lesquelles

PROPHYLAXIE ET THÉRAPEUTIQUE. 233

il n'est pas utile d'insisler, mais qui provoquent une ^ remarque. Si on est arrivé h restreindre ainsi le champ d'action du microbe de la variole, k faire disparaître pratiquement la maladie de^ corpuscules chez le ver h soie, c'est, nous l'avons vu, à cause du caractère spécifique des germes de ces maladies, de leur incapacité de se développer, au moins avec le degré de virulence qui les rend redoutables, dans des milieux ou sur des espèces vivantes différentes de celles qui les nourrissent d'ordinaire. Mais toutes les maladies ne sont pas dans le même cas. Beaucoup ont un germe banal. Nous portons fréquemment en nous celui du redoutable vibrion septique (fig. il). Il nous arrive, par l'eau et les aliments, de la surface ou des profondeurs du sol où il existe, et où, dans chaque centimètre cube de terre, on peut trouver de quoi donner une affection septique et d'autres maladies mortelles au lapin, au cobaye et à l'homme. De même, les eaux de Paris renferment fréquemment le germe d'un vibrion dont l'inoculation produit des abcès purulents volumineux, et porte à raison de ce fait le nom de vibrion pyngèiie. Nous avons ainsi, en nous et autour de nous, une foule d'ennemis invisibles et insaissables, et il peut sembler inutile et stérile d'en combattre quelques-uns, quand il y en a tant sur lesquels nous ne pouvons avoir action.

Mais nous avons, par avance, répondu à cette objection. Cette ubiquité de certains germes dangereux a, nous le savons, comme contre-partie nécessaire une immunité générale de l'organisme à leur égard. La peau ou les muqueuses avec lesquelles ils viennent en contact ne se laissent pas pénétrer, quand elles sont saines et sans lésion. S'ils profitent d'une érosion pour fran-

osG LE MICROniî ET LA MALADIE.

clîir cette barrière, ils rencontrent la résistance naturelle ou acquise des cellules de l'organisme. Mais cet organisme, pour résister ainsi, doit être h son tour sain et bien portant, et si^î'est celui d'un malade, telle éraillure de la peau, inofFensive chez un homme bien portant, va laisser s'installer le microbe de l'érysipèle ; si c'est chez un grand blessé, tel défaut dans le pansement va produire l'infection purulente. Rappelons-nous la belle expérience de M. Chauveau sur le bistournage. Une injection putride amène che^ un animal bien portant un frisson et une fièvre éphémère. Si, au moment où l'injection circule avec le sang, on pratique le bistournage sur un des testicules, celui qui est resté intact continue à rester sain; l'autre, où la circulation est interrompue et qui ne participe plus à la vie de l'ensemble, laisse se développer le microbe étouffé partout ailleurs, et devient un véritable putrilage. De même tel micrococcus qui peut séjourner d'orr' i.aire sans inconvénient sur une muqueuse vaginale peut, sans changer de nature ni d'activité, provoquer chez une accouchée une péritonite et la mort.

Il faut, en effet, en ces matières, se défaire une fois pour toutes d'une idée qui semble s'implanter de plus en plus'dansles esprits, mais qui n'en est moins pasinexacte, celle de la virulence absolue d'un microbe quelconque. Le mot virulence a, nous l'avons vu, une signification complexe et qui dépend à la fois du microbe et de l'être exposé à son action. Au regard de ce dernier, elle varie avec son âge, son degré individuel de résistance, la voie d'invasion, le nombre des ennemis qui l'ont assailli, et comme ces considérations, sur lesquelles il était inutile de beaucoup insister tant qu'il s'agissait de la doctrine,

PROPHYLAXIE ET THÉUAPEU TIQUE. 2:57

prennent, quand il s'agit de prophylaxie, une importance capitale, le moment est venu de les examiner avec soin.

Nous prendrons pour exemple le choléra des poules. Nous avons vu le microbe de cette maladie amener presque sûrement la mort des animaux auxquels on l'inocule. Mais cette inoculation n'est pas toujours mortelle et conduit quelquefois à une maladie chronique. La poule, après avoir été malade, semble guérir. Toutefois elle mange peu, sa crête se décolore, elle maigrit, et elle finit par succoriiber après des semaines et des mois de langueur. Est-ce toujours delà même maladie? Oui, car on retrouve dans son corps le microbe toujours vivant et même très virulent pour d'autres animaux. Pourquoi, dès lors, ne tue-t-il pas la poule qui le porte? • Probablement, par suite d'une vaccination pareille à celle dont nous avons étudié le mécanisme. La résistance de la poule a augmenté et, si elle ne suffît pas à sauver l'animal, elle prolonge au moins sa vie. Quoi qu'il en soit, voilà pour la maladie, mortelle d'ordinaire, une forme larvée, analogue aux suites souvent inguérissables de la rougeole, de la scarlatine, de la fièvre typhoïde, et qui, si l'atFaissement ou la somnolence des premiers jours de l'inoculation ont passé inaperçus, peut laisser des doutes sur la nature de l'affection et la puissance destructive de son germe. Cette poule qui n'a pas semblé malade, ce typhoïque chez lequel les symptômes ordinaires de la fièvre typhoïde ont fait défaut ou ont été méconnus, pourront souvent être considérés comme non dangereux pour leurs voisins, et pourtant ils sont capables, à l'occasion, de leur communiquer une maladie mortelle.

De pareilles différences dans la forme de la maladie.

238 LI5 MICUOBE ET LA MA-LADIK.

si nettes chez deux animaux de la même nature, doivent se rencontrer encore plus facilement entre des animaux d'espèces différentes. Les poules ne sont pas les seuls animaux domestiques pouvant serv^ir d'habitat aux microbes du choléra. Beaucoup d'animaux de la bassecour, lapins, cochons d'Inde, le chien lui-même, le cheval, sont dans le même cas. Chez les cobayes, l'inoculation amène seulement un abcès qui s'ouvre spontanément, se referme et guérit, en laissant à l'animal tout l'aspect de la santé. Cependant, le pus de ces abcès renferme le microbe très virulent, et s'il tombe par hasard sur la nourriture de poules et pigeons vivant en compagnie de ces cobayes, il les fait périr sûrement. Un animal, sans être malade en apparence, peut donc apporter la maladie et la mort à d'autres animaux vivant en sa société. Bien mieux, ces lapins, ces cobayes peuvent se contagionner eux-mêmes, devenir subitement très malades et périr en quelques heures, si, par une circonstance quelconque, un peu du pus de leur abcès, renfermé d'ordinaire dans une membrane pyogénique, passe dans la circulation. Tel un abcès sous-périostique, provenant d'une simple dent cariée, peut, chez un blessé, chez une accouchée, devenir l'origine d'une pneumonie ou d'une péritonite. Tel, un micrococcus, vivant inoffensif sur une muqueuse saine, peut, s'il est amené sur une autre muqueuse portant une érosion, pénétrer et amener une gangrène locale. Tel encore, pour prendre un exemple dans une région un peu plus hypothétique, mais où l'analogie nous permet de pénétrer, le microba de la blenhorragie peut devenir très virulent sur une personne, après avoir été emprunté à une autre sur laquelle il passait inaperçu.

PROPHYLAXIE ET THÉUAPEUTIQUE. 239

Résumons les faits qui précèdent. En dehors du microbe spécifique qui produit une maladie chez un animal et se reproduit seulement dans cette maladie de cet animal, nous avons à redouter le microbe banal, contre lequel nous sommes d'ordinaire protégés, mais qui peut h chaque instant redevenir dangereux. Nous avons à redouter le microbe spécifique, devenu banal en apparence, masqué par le changement d'espèce de l'animal qui le porte, le faciès anormal de la maladie qui en provient, la diminution de virulence qui lui permet de paraître inoffensif. Il faut donc se méfier de tout quand il s'agit des microbes, et nous ne saurions trouver de meilleure épigraphe à mettre en tête de la seconde partie du plan de défense esquissé au commencement de ce chapitre, l'étude de nos moyens d'action sur nos invisibles ennemis.

Page 1