II. — ATTAQUE DES MICROBES
La première recommandation, valable vis-à-vis de toutes les espèces banales qui vivent autour de nous et en nous, sans amener d'ordinaire ni indispositions ni maladies, est une recommandation banale aussi, c'est la propreté. Propreté sur le corps, lavage fréquent des portions accessibles, et surtout des muqueuses, avec des lotions antiseptiques convenables, propreté sur les vêtements, propreté dans la maison, suppression dans l'architecture et poursuite acharnée dans le ménage de tous les coins obscurs où on laisse dormir la poussière, surveillance continue de toutes les érosions
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de la peau, surtout sur les points les plus exposés et les plus sensibles : les muqueuses, la figure, les mains, emploi immédiat, là où il est possible, du coUodion élastique, qui ferme lesportes d'entrée; voilà toute une série de prescriptions générales, dont il est également difficile de discuter le bien fondé et la facilité d'exécution.
Ces mêmes prescriptions, exécutées avec un degré de rigueur de plus, suffiront vis-à-vis des rougeurs, abcès superficiels et sans fièvre, boutons purulents survenant quelquefois sur les personnes les plus saines. Un badigeonnage avec de la teinture d'iode, une solution de sublimé corrosif ou de nitrate d'argent rendra aussi des services. Il ne faut pas négliger ces menus bobos; l'exemple des cobayes, cité tout à l'heure à propos du choléra des poules, le montrie suffisamment. Mais, le plus souvent, ils sont inoffensifs, et il faut réserver les grands efforts pour les cas qui en valent la peine, pour les vraies maladies.
Tout. malade doit être traité en suspect. Voilà le premier, et à peu près le seul article du credo de l'hygiène des microbes. Nous avons à ce sujet, dans nos sociétés civilisées, pour les avoir puisés, ajoutons-le de suite, dans le meilleur de notre nature, des sentiments tout opposés, auxquels il peut sembler pénible de renoncer, mais qui n'en sont pas moins funestes. Sous prétexte de témoigner au malade un degré de plus d'affection, nous redoublons pour lui d'attentions, de visites et de caresses. Rien ne serait plus louable si ces tendresses n'allaient tout droit à exalter la puissance infectieuse du malade, et à lui préparer un ou plusieurs successeurs soit dans la même famille, soit chez le voisin, à charge de revanche, et cela indéfiniment.
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Non! la sympathie et l'affection, qui justifient et commandent les soins, ne justifient ni ne commandent les imprudences, et n'empêchent pas de prendre les précautions nécessaires vis-à-vis du malade, même des précautions minutieuses et sévères comme celles qui se résument dans son isolement. Peut-être aura-t-il à subir quelquefois une petite blessure d'amour-propre en se voyant traité en paria, mais il n'y aura plus de blessure quand le même traitement sera réservé à tous, et, d'ailleurs, le progrès de la connaissance, la diffusion des idées nouvelles, la conscience du danger auquel s'exposent pour lui les êtres qui lui sont le plus chers amèneront le malade à demander lui-même la plus grande sévérité possible dans l'exécution des mesures prophylactiques.
J'ai tracé, il y a trois ans, dans mon livre Ferments et Maladies, un tableau idéal de la chambre d'un malade ; j'en rappelle les traits essentiels. Le malade, isolé dans une chambre débarrassée de ses agrès inutiles, est soigné par une personne unique, choisie de préférence parmi celles qui ont déjà eu la maladie virulente dont il souffre. Cette garde-malade devra avoir un vêtement ou au moins un pardessus spécial, dont elle devra se dépouiller avant de sortir de la chambre, et elle, se soumettra alors, et fréquemment dans les intervalles, à des lavages antiseptiques soigneux. De même, il ne devra sortir de cette chambre ni literie, ni linge, ni déjections, ni rien de ce qui a touché le malade, sans une désinfection complète, et ce traitement durera jusqu'à parfaite guérison , jusqu'au moment où le médecin délivrera un exeat ou, à défaut, jusqu'à expiration des délais indiqués p. 144, pour les maladies virulentes les plus communes.
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Ces précautions ont paru excessives à beaucoup de personnes. Si je le rappelle, c'est pour montrer les progrès faits depuis, car, aujourd'hui, beaucoup figurent sur les prescriptions des conseils d'hygiène. Je ne prétends pas avoir été pour quelque chose dans leur introduction et ne réclame de brevet d'invention pour aucune, mais elles n'étaient pas, il y a trois ans, dans la conscience générale, j'ai eu de nombreuses occasions de m'en assurer. Elles y sont aujourd'hui. C'est un progrès, en attendant leur introduction dans la pratique ordinaire, car déjà beaucoup d'hôpitaux s'y sont astreints, et en tirent les meilleurs résultats.
Ces prescriptions, il n'est pas nécessaire de le dire, ne sont pas absolues, et en les appliquant, on peut, on doit même tenir compte des cas et des circonstances. Avec certaines maladies, la petite vérole volante, l'angine simple, l'isolement est une question de convenance, non de nécessité. Avec d'autres maladies, comme la rougeole, la coqueluche, les angines, hautement contagieuses avant l'apparition de leurs symptômes caractéristiques, l'isolement du malade se fera souvent trop tard pour éviter la contagion, n'aura par suite pas son plein effet, mais devra être tenté quand même, en vue des contagions ultérieures. Enfin, avec la scarlatine, Ja fièvre typhoïde, la diphtérie, qui, peu dangereuses au début, le deviennent surtout dans leur dernière période, l'isolement s'impose. 11 faut faire le vide autour de ces affections meurtrières.
Ceci, j'en conviens, n'est pas toujours réalisable. Mais faut-il, pour cela, ne l'essayer nulle part? Répandons largement la conviction de l'utilité de ces pratiques, on verra si elles se généraliseront vite. Le sentiment de
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leur importance, l'incitation du médecin, l'esprit d'imitation les feront pénétrer peu à peu dans les plus petits ménages, et quant à ceux où elles seraient impossibles et oiî l'encombrement créerait un danger public, eh bien, n'a t'on vraiment pas le droit de réclamer l'intervention de l'autorité publique, agissant au nom de l'intérêt général? Comment! Il est défendu par des règlements, très bien conçus du reste et très bien exécutés, malgré leurs dispositions draconiennes, de conduire sur un marché, d'introduire dans une écurie banale des chevaux atteints de la morve, et l'autorité publique continuerai assister, les bras croisés, à la présence d'un typhoique dans la boutique d'une marchande achalandée, comme dans un exemple resté célèbre, ou, comme dans un autre qui a passé sous mes yeux, à l'existence d'un scarlatineux dans une loge de concierge où entraient cinquante personnes par jour. Serions-nous par hasard comme le paysan de Pierre Dupont :
J'aime Jeanne ma femme; eh bien ! j'aimerais mieux ) ^. La voir mourir que voir mourir mes bœufs. ) ^ '
Je le dis sans hésiter, cette tolérance coupable visà-vis des maladies contagieuses sera la honte du siècle qui, averti de ses dangers, n'aura pas rompu avec elle. Un malade contagieux devrait être signalé à une autorité compétente, non par le médecin, retenu et tourmenté par des questions mal élucidées de secret professionnel, mais par la famille du malade, toujours empressée de savoir du médecin à quoi elle a affaire, et qui ne le serait pas moins quand sa curiosité lui imposerait, le cas échéant, une déclaration officielle. Cette
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déclaration faite, une inscription apparente serait placée sur la maison et h la porte de l'appartement du malade pour rappeler aux ignorants et aussi aux jnsouciants l'existence d'un danger. L'autorité chargée de ce soin veillerait aussi à l'observation des préceptes hygiéniques, à la désinfection des linges et des déjections. Si le malade ne pouvait rester chez lui sans péril pour ses parents ou ses voisins, elle le ferait transporter ailleurs, dans une maison spéciale, par une voiture spéciale.
Je ne méconnais pas les sentiments délicats qui seront blessés par de pareilles mesures. Je pourrais répondre : elles sont utiles, et l'intérêt public, quand il est en jeu, porte de bien autres atteintes à la liberté et à la conscience individuelles; mais on s'exagère, je •crois, les difficultés d'une réforme. Elle a pénétré et produit de bons elFets en Belgique, en Hollande, oîi l'affichage de la maladie contagieuse à la porte de la maison est obligatoire. Elle n'a d'ailleurs pas besoin d'être complète en débutant. Insouciants comme nous l'avons été jusqu'ici, le moindre pas en avant produira des résultats très sensibles qui encourageront à continuer. En y mettant du tempérament et de la tolérance, "en s'adressant à l'intérêt du malade et de sa famille, on arriverait à les faire adhérer à toutes les mesures, même au transport du malade dans un autre local, si ce local, par son nom et son affectation spéciale, par son "personnel choisi, ne réveillait à aucun degré les idées de promiscuité et de délaissement qui s'attachent encore au mot d'hôpital, malgré les progrès réalisés depuis cinquante ans.
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