‹ Le microbe et la maladieChapitre 23 sur 33 · THÉRAPEUTIQUE · texte numérisé non relu

THÉRAPEUTIQUE

Je n'insiste pas davantage, ne voulant pas, comme je l'ai dit, entrer dans les questions de détail, mais seulement marquer les lignes générales d'un projet de défense contre les maladies à microbes. Nous avons laissé le malade en possession de sa maladie, confiné ou non dans une chambre spéciale. Ici se présente la question de savoir comment nous pourrons empêcher en lui la puUulation des microbes, ou, s'il faut se résigner à leur multiplication, les empêcher de se disséminer au loin, La thérapeutique, qui s'adresse au malade, la désinfection, qui s'adresse à ses voisins, voilà les deux points qui restent à traiter.

Sur le premier, je serai bref. J'ai à faire seulement un certain nombre de remarques. Pendant bien longtemps, la médecine a résumé la maladie dans l'acte morbide, c'est-à-dire dans sa manifestation ou ses symptômes. Quand elle s'est élevée plus haut, jusqu'àla conception de V état morbide, ou modification anormale de l'être vivant, elle a revêtu cette conception d'un caractère métaphysique, dont nous avons dit un mot au chapitre vu, et qui l'a rendue hésitante et timide. Quant à la notion de cause morbide, c'est à peine si elle a été envisagée, et le point où elle est depuis le plus longtemps la plus claire est encore la maladie virulente et le monde des infiniment petits. Les virus, les miasmes d'il y a vingt ans, ces mots qui passent par la bouche et l'oreille sans arriver à l'esprit, traduisent pourtant l'ingérence, dans les questions de maladie, de causes minuscules et insaissables.

Dans ses efforts médicateurs, la médecine s'est donc bornée à agir sur la manifestation extérieure du mal, et s'est timidement appliquée à seconder les efforts de l'organisme. Elle est restée surtout une médecine de symptômes. Dans le choléra des poules, par exemple, si elle avait eu à le traiter, elle aurait cherché à combattre la somnolence, qui est le caractère le plus frappant de la maladie. Elle n'aurait pas songé h détruire le microbe. En tout, elle se serait comportée comme quelqu'un qui, voulant arrêter une fermentation alcoolique, imaginerait de soutirer l'acide carbonique au fur et à mesure de sa production.

Elle a donc vidé des abcès, ponctionné des pleurésies, fait des révulsions et posé des vésicatoires. Mais, dans ses tentatives séculaires, elle amis la main sur des médications et des médicaments qui, par leur caractère souverain, se sont aussitôt séparés des autres, et ont de suite pris le rang de remèdes spécifiques. Tels ont été le mercure et l'iode, spécifique de la syphilis; le quinquina, spécifique des fièvres périodiques; l'iode, spécifique des scrofules; le soufre, des dartres, et à un degré inférieur l'acide arsénieux et quelques autres corps. Beaucoup de médecins, et entre autres M. le D''Pécholier, ont insisté sur le caractère nettement parasiticide de ces substances; mais ce qui doit surtout nous frapper, c'est l'accord tout à fait imprévu des faits isolés, révélés par la pratique médicale, avec les prévisions à déduire des notions développées dans ce livre sur la physiologie des microbes.

La maladie, nous l'avons dit, est une lutte entre les ecUules du microbe et celles de l'organisme. Si toutes ces cellules avaient les mêmes amis et les mêmes ennemis,

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comme elles sont confondues, on ne saurait agir sur les unes sans agir dans le même sens sur les autres ; toute intervention utile de notre part, toute médication serait impossible. Il n'en est heureusement pas ainsi, nous l'avons vu : chacune de ces cellules a ses paralysants et ses incitants particuliers. On peut trouver des corps qui les traitent différemment, nuisent à celles du microbe en respectant ou même en favorisant celles de l'organisme. Ces corps seront des remèdes, et les médicaments spécifiques cités plus haut sont sûrement de ce nombre. Ils sont variés suivant la nature des ennemis à combattre.

Mais l'action d'un antiseptique ou d'un stimulant sur une cellule vivante dépend à son tour de plusieurs circonstances qui doivent se traduire dans la thérapeutique par des faits spéciaux. Cherchons dans cette direction, et comparons les enseignements de la microbiologie avec ceux de la médecine.

Il y a d'abord une question de milieu. La proportion d'antiseptique à introduire dans un litre de vin ou de bière pour en arrêter la fermentation ne sera pas la même pour les deux liquides, toutes choses égales d'ailleurs, et, pour deux antiseptiques différents, l'ordre pourra se trouver renversé. De même la quantité et la nature du médicament devront varier d'individu à individu, surtout lorsque l'énergie du médicament sera médiocre, et ses caractères spécifiques peu accusés. De même encore, la médication devra changer chez un même individu suivant le lieu d'implantation du microbe. Ainsi, dans les lésions osseuses de la syphilis, l'iodure de potassium paraît préférable au mercure.

Il y a ensuite une question de nombre. La proportion

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active d'un antiseptique ne dépend pas seulement du volume du liquide dans lequel on l'introduit, mais aussi, et dans une large mesure, de la quantité de cellules sur lesquelles il doit agir. La dose efficace pour arrêter les débuts d'une fermentation se montre impuissante sur la même fermentation en pleine marche. Nous retrouvons là le fameux : Principiis obsta. Toute médication antiseptique est surtout efficace aux débuts; plus efficaces encore sont les antiseptiques employés comme moyen préventif. Les conditions de rajeunissement d'un germe sont, nous l'avons vu, très étroites; tel vieux globule de levure reste inerte là où, adulte, il bourgeonnerait activement. De là la pratique des faibles doses longuement continuées pour brider le microbe syphilitique endormi dans les tissus, lorsque, à l'aide d'une médication énergique au début de la maladie, on l'a refoulé et fait pratiquement disparaître.

Mais tout antiseptique finit par user son action, à moins d'être employé à des doses exagérées. L'adaptation de la cellule au milieu, sur laquelle nous avons tant insisté, fonctionne encore ici. Il faut donc s'attendre à voir tel médicament épuiser ses efforts contre telle maladie. On le remplacera alors avec avantage par un autre. L'acide arsénieux pourra se substituer à ce quinquina devenu impuissant contre les fièvres paludéennes. De vieilles syphilis résistant à l'action du mercure et de l'iodure de potassium céderont à celle des sels d'or ou d'argent.

On pourrait en entrant plus avant dans le détail, multiplier ces analogies, qui ne sont pas des preuves, mais qui sont au moins des arguments en faveur du caractère nettement antiseptique des médications les

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plus héroïques. Mais je n'insiste pas, et. je me borne, pour terminer ce qui est relatif à ce sujet, à indiquer deux considérations d'ordre plus général, deux conséquences de ce qui précède.

La première est relative au mode d'administration des médicaments. Si on y voit des moyens de combattre les symptômes de la maladie, on se trouve tout naturellement conduit à les supprimer dès la disparition de ces symptômes, quitte à les faire intervenir de nouveau si c'est nécessaire. En les envisageant au contraire comme des parasiticides, le mode rationnel d'administration est différent. 11 faut les employer au début à la plus haute dose possible, et continuer leur action régulièrement, mais à doses décroissantes, pendant toute la durée de la maladie. Les fortes doses du début sont destinées à porter un coup sensible aux microbes, au moment où ils sont le moins multipliés, le traitement ultérieur à les maintenir dans les mauvaises conditions de milieu qui ont paralysé leur virulence ou leur développement.

On ne peut guère espérer aller au delà, et les tuer par un traitement quelconque. Mais ils n'ont pas besoin, nous le savons, de mourir pour devenir inoffensifs; vie et virulence ne sont pas synonymes, nous avons longuement insisté là-dessus, et ceci nous amène tout droit à notre seconde remarque.

M. Koch a contesté la vertu des médicaments antiseptiques, en les montrant impuissants à détruire les microbes, et surtout leurs germes, aux doses compatibles avec le respect de l'être vivant à guérir. C'est là, nous pouvons l'affirmer maintenant, un raisonnement ncorrect. Nous n'avons aucun droit, nous le savons,

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d'asàimilei' un animal h son poids de bouillon, et de conclure des doses nécessaires pour stériliser celui-ci, aux doses suffisantes pour guérir celui-lii. L'être vivant se défend si le bouillon reste inerte ; la lutte est même presque toujours, au moins au début, égale entre les deux adversaires, et la moindre intervention extérieure, si elle se fait à temps, suffît à décider du résultat. Les antiseptiques diminuent la virulence, dans le sens complexe donné à ce mot; nous en avons eu bien souvent la preuve, et il n'en faut pas davantage pour assurer le triomphe de l'organisme, après une maladie plus ou moins longue, et à caractère atténué. Mais il faut agir à temps, et tout en faisant honneur à la médecine des miracles de diagnostic dont elle nous donne quelquefois le spectacle, on peut regretter de la trouver si souvent incapable d'affirmer le caractère d'une maladie avant le développement des grands symptômes qui traduisent l'invasion générale de l'organisme. Il est alors trop tard pour agir, dans la grande majorité des cas, et il faut recourir à des traitements très longs et à des palliatifs insuffisants. Il faudrait se lever plus matin. La substitution du microscope au diagnostic extérieur, en honneur aujourd'hui, permettra de faire quelques pas dans cette voie, au grand avantage de tous. Cet instrument est déjà entré dans la pratique médicale, et comme les hôtes nouveaux à qui on demande un service, il a souvent péché par trop d'empressement à le rendre. Peut-être aussi la médecine a-t-elle eu trop de tendance, dans quelques cas, à oublier, pour cette nouvelle connaissance, les anciens amis de la maison, et à ne plus voir que par ses yeux. Tout cela a inspiré un peu de méfiance envers le microscope, à la fois à ceux qui s'en

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servent et à ceux qui ne s'en servent pas. 11 dépend de lui de la faire cesser, en se montrant prudent jusqu'aujour et à l'occasion où il se sentira le droit de parler.

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