DÉSINFECTION
Nous arrivons, maintenant, aux moyens de s'opposer h la dissémination des germes morbides. Traité ou non, le malade est devenu un centre de reproduction de microbes, un peu atténués dans le premier cas, plus virulents dans l'autre, mais vivants dans les deux, e prêts à s'implanter dans un nouveau milieu, s'ils en rencontrent. Les voies de sortie de l'organisme dépendent de la nature du germe et de la maladie. Ce sont les desquamations épidermiques dans la variole et la scarlatine, les crachats dans la pneumonie et la tuberculose, les déjections alvines dans le choléra et la fièvre typhoïde. Tous ces produits d'élimination, chargés de germes, subissent des fortunes diverses. Les squames épithéliales entrent en suspension dans l'air, se déposent sous forme de poussières dans la chambre et ailleurs, restent sur les linges de corps ou passent dans les liquides de lavage. Les crachats vont partout, sur le plancher, où ils sèchent, et d'où, sous l'action des pieds, ils repartent en poussière aérienne. Les déjections des cholériques et typhoiques ne prennent pas toutes le chemin des latrines et de l'égout. Beaucoup restent dans les draps, la lingerie, vont de là chez la blanchisseuse et ont mille occasions de passer dans l'air et dans l'eau. En somme, il n'est pas une seule maladie homœogène qui ne puisse rendre contagieux les corps solides,
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liquides ou gazeux, toucliés par le malûde ou ce qui vient de lui, et au lieu de classer ces maladies d'après les voies suivies le plus ordinairement par la contagion pour chacune d'elles, il sera plus court d'examiner séparément les trois grandes voies de transport des germes, l'air, l'eau et les corps solides.
De toutes ces voies, ce sont les deux dernières qui, nous le savons, sont les plus chargées et les plus redoutables. Les mains et les instruments du médecin et du chirurgien, les eaux de lavage, celles de boisson, tous les contacts solides auxquels nous nous exposons ou auxquels nous condamne la vie, tout cela peut devenir à un moment donné dangereux. II faut même faire aux eaux de boisson, et en général à tous les liquides ingérés sans ébullition préalable, une place à part dans les préoccupations de chaque jour. Le lait, par exemple, peut apporter des germes de tuberculose, s'il provient d'une vache phtisique ; il peut, s'il est introduit dans des vases lavés avec une eau suspecte, ou s'il est additionné lui-même d'eau, convoyer des germes de scarlatine, de fièvre typhoïde et de diphthérie. On a observé de petites épidémies ayant cette origine en Angleterre, où le lait est presque toujours consommé tel quel. En France, où on lui fait presque toujours subir une ébullition préalable, ces accidents sont plus rares, mais il faut rester en garde contre eux, spécialement dans l'alimentation des enfants, plus spécialement encore dans les grandes villes, où les vaches des vacheries locales sont presque toujours phtisiques.
L'eau de boisson est plus redoutable dans tous les pays, et le nombre des cas de maladie arrivant par
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cette voie est incalculable. On commence à s'en apercevoir; on s'en convaincra de plus en plus. En temps d'épidémie", toute eau doit être suspecte. 11 faut boire uniquement de l'eau bouillie ou de l'eau des sources profondes, de celles qui ne grossissent guère après lès pluies, ne diminuent guère pendant les sécheresses, et conservent, de l'été à l'hiver, une température à peu près invariable. Les sources minérales sont presque toutes dans ce cas. Toutes les autres sources qui n'ont pas les caractères cités plus haut, qui éprouvent trop vite les effets des pluies ou des irrigations, ont beau être profondes, venir de loin et sortir de massifs puissants et presque déserts, elles doivent être regardées comme suspectes, comme pouvant devenir redoutables à un moment donné. L'épidémie de Lausen le prouve nettement.
J'en rappelle ici brièvement la curieuse histoire. Le petit village de Lausen, près de Bâle, n'avait pas, de mémoire d'homme, subi d'épidémie typhoïque et ne comptait même pas, depuis de longues années, un seul cas de cette maladie, lorsqu'on août 1882 survint une épidémie qui dura jusqu'à la fin de novembre, attaquant 130 personnes sur les 780 habitants des 90 maisons du village. Les cas étaient à peu près également répartis entre toutes les habitations. Seules, six maisons en furent exemptes. Elles étaient les seules à avoir de l'eau chez elles et à ne pas s'abreuver à la fontaine publique.
L'eau de cette fontaine venait du massif assez épais du Stockhalden, ancienne moraine de l'époque glaciaire, séparant la vallée de Lausen de la vallée parallèle du Furlerthal. Cette eau était reçue et conduite, depuis sa source, entre des parois de briques à l'abri de la poilu-
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par nonchalance ; les autres les contestent par ignorance. A quoi bon, disent-ils, se mettre en garde contre les germes venus des solides et des liquides, si nous restons exposés à ceux de l'air qui, par sa mobilité, échappe à nos moyens d'action ?
A quoi bon mettre deux habits, s'il en faut trois pour avoir chaud? pourrions-nous leur répondre. Mais il n'y a pas seulement une faute de logique dans cet étrange raisonnement, il y a encore un péché d'ignorance sur lequel nous allons insister en terminant.
Pratiquement, en dehors de toute idée préconçue et en s'adressantuniquementàl'expérience, l'air apparaît comme un médiocre agent de transport des germes morbides. Dans toutes les enquêtes sur les épidémies, il a été rarement accusé. Quand il l'a été, il l'a été souvent en désespoir de cause, et quand on ne trouvait ailleurs aucune voie plausible de contagion. Or, nous savons aujourd'hui combien facilement ces voies peuvent échapper à l'observation, même la plus minutieuse. Et pourtant, malgré cette tactique, qui fait passer au compte de l'air toutes les erreurs de diagnostic commises, les faits à sa charge ne sont pas nombreux, ni surtout probants.
Nous savons maintenant, par la théorie, les raisons de cette innocuité relative. L'air reçoit à chaque instant des millions de millions de germes ; mais des causes naturelles sans cesse en action détruisent d'une façon continue ces apports nouveaux et en font des germes atténués ou inertes. C'est d'abord l'action de l'oxygène et, à l'occasion, de l'ozone, plus actif; c'est ensuite et surtout l'action de la lumière solaire agissant concurremment avec la première et décuplant, centuplant son
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action. La combinaison de ces deux influences est variable. Maximum pendant les belles journées sur les montagnes, dans les pays équatoriaux, elle est plus faible, sans devenir jamais nulle, dans les jours sombres, dans les plaines, dans les régions plus voisines du pôle. Quand les nuages empêchent lalumière d'arriver à la surface du sol, et laissent abandonnée à sa faiblesse et à sa lenteur l'action de l'oxygène, la destruction des germes se poursuit dans les hautes régions de l'atmosphère, et ainsi s'explique le nombre croissant avec Taltitude des germes morts, en suspension dans l'air, malgré le mélange incessant opéré par les vents.
Si ces vents, soufflant dans tant de directions diverses, obéissant à tant de courants et à tant de remous, ne nous apportent pas plus souvent les effluves empestées de certaines régions du globe; si le choléra reste cantonné d'ordinaire aux bouches du Gange, la fièvre jaune dans le golfe du Mexique; si la surface entière du globe n'est pas envahie à un moment donné par une même maladie épidémique dont les germes pullulent assez pour la peupler, c'est grâce à la lumière solaire. Sur une plus petite échelle, si les germes d'une épidémie se localisent dans une ville; si une variole se cantonne dans une maison sans traverser même la rue pour aller chez le voisin d'en face, c'est grâce au balayage incessant de l'air en mouvement, et à la lumière qui le nettoie sans cesse. L'oxydation à l'obscurité serait trop lente pour amener ce résultat. Il existe de trop nombreux exemples de maisons restées closes après une maladie qui les avait dépeuplées, et conservant six mois, un an, deux ans le germe virulent d'une maladie nouvelle. Largement ouverts au soleil, ces appartements fussent