CHAPITRE m
Le millénarisme dans la littérature chrétienne primitive.
Chiliasme juif et chiliasme chrétien. — L'adaptation hérétique: Cérinthe. — L'adaptation orthodoxe: les cercles voisins d'Ephèse et Papias. — Une première attaque : le gnosticisme. — Réfutation par saint Irénée. — L'attitude de Justin. — Meliton de Sardes. — Un gros appoint aux doctrines chiliastes : les Montanistes et Tertullien.
Les idées chiliastes, si chères aux Juifs lettrés, et qui, sous une forme moins savante, l'étaient tout autant aux populations, ne pouvaient disparaître complètement et tout d'un coup, par suite de l'adoption d'une doctrine religieuse nouvelle, très parfaite sans doute dans son essence, mais qui n'avait pu contrecarrer ouvertement les théories reçues, et de fait les avait utilisées d'une certaine manière dans la forme de son enseignement ^ Si, après plusieurs années de vie intime auprès de Jésus, des disciples caressent encore les vieilles espérances na-
^ « Le millénarisme n'est en définitive qu'une simple transposition de croyances. » Ermoni, Les phases successives de l'erreur millénariste, dans Rev. des quest. hist, i" oct. 1901, p. 354. Le même auteur ajoute cette excellente remarque: « U n'y a presque jamais d'hiatus dans les événements humains de l'histoire, et quiconque connaît tant soit peu la
tionales >, celles-ci, loin de perdre toute vigueur, devaient en acquérir une nouvelle après l'Ascension du Christ, quand il fut bien certain que la Passion du Maître et les épreuves des fidèles étaient les préliminaires obligés du royaume glorieux, que Jésus ne tarderait pas à revenir et accomplirait au sens le plus vrai son rôle de Messie. Les conceptions judaïques sur le grand jour s'adoptaient d'autant plus vite que l'on acceptait franchement les saintes Ecritures qui parlaient par avance de Jésus, et qui, du reste, selon les traditions rabbiniques, donnaient tous les éléments constitutifs du royaume à venir. Et ce n'étaient pas seulement la Loi et les Prophètes qui jouissaient d'un grand crédit dans la chrétienté primitive, mais aussi les apocalypses extracanoniques d'Hénoch, voire même d'Esdras, comme il est facile de s'en apercevoir par les citations ou les simples allusions que font nos premiers écrivains ecclésiastiques à ces autorités respectées. La plus grande entre toutes dans ce
psychologie des peuples sait fort bien qu'un mouvement d'idées intense et profond ne cesse pas du jour au lendemain, mais subit un ralentissement graduel qui demande un certain temps. Les idées messianiques qui avaient bouleversé le monde juif, et qui, mal comprises, l'avaient conduit à sa ruine, s'infiltrèrent dans le monde chrétien. »
* *Hfuiç âè t/Xiri^oftev, bri avrbç iariv 6 fié^Xtiv Xvrpovadai ràv 'loçarj^ (Luc XXIV, ai). — De même, au livre des Actes, la demande faite par les Apôtres réunis à Jésus ressuscité, au moment solennel des importantes et dernières recommandations qui précèdent l'Ascension du divin Maître, est suggestive au plus haut point Ils ne songent point au baptême du Saint-Esprit: ce que le Père éternel a promis par l'entremise de Jésus, ce qui nécessite un séjour strict dans la Ville sainte (Act. I, 4), ce pourrait bien être le rétablissement tout prochain du royaume d'Israël. Du reste, il n'y a pas le moitidre doute que ce royaume doive être à nouveau fondé par Jésus, et l'époque seule de ce grand événement est mise en cause. Le Sauveur est obligé de ramener à la question ces esprits inquiets; on remarquera, du reste, que la réponse faite à leurs demandes est assez évasive, et que, sans s'attarder dans quelque distinction, Jésus fait revenir les pensées des Apdtres à ce qui est beaucoup plus important et ce qu'il a directement en vue.
genre était celle qui portait le nom de Jean, et cette apocalypse parlait des mille ans du royaume. Une conception qui s'appuyait sur de telles bases ne pouvait manquer de se graver profondément dans les esprits *. Les modifications se faisaient d'elles-mêmes en ce qu'il y avait d'hétéroclite aux idées que l'on tenait de Jésus: c'était à la chrétienté qu'avaient été faites les promesses du royaume ; le Sauveur était déjà venu, mais reviendrait encore, et ce serait pour le triomphe; ceux-là seraient récompensés, qui auraient été trouvés fidèles aux préceptes divins qu'avait annoncés Jésus. Il y avait là plusieurs traits essentiels qui séparaient à tout jamais le chiliasme chrétien du chiliasme juif, et faisaient de celui-là, malgré l'infériorité relative de ces conceptions trop matérielles, un stimulant décisif à la vigilance morale, partant à la très grande vertu et aussi à l'enthousiasme que l'on remarque dans les premières générations de fidèles, tandis que celui-ci, basé sur la valeur
^ « In ihm (d. Chiliasm.) lag nicht zum mindesten die Kraft des Chri« stenthums im i. Jahrhundert und das Mittel, wodurch es in die jadischen Propaganda im Reiche eintrat und sie Oberbot. Die dem Judenthum entstammenden Hofihungen sind zunflchst nur wenig modificiert worden (nous croyons, au contraire, avoir suffisamment montré que la modification était en soi essentielle et atteignait le cœur même de la question), d. h. nur so weit, als die Substitution der christlichen Gemeinde an Stelle des Volkes Israël Modificationen nOtig machte. Im Qbrigen sind sogar die Détails der jûdischen Zukunftshoffnungen beibehalten, und zugleich die ausserkanonischen jûdischen Apocalypsen (Esra, Hénoch, Baruch, Moses u. s. w.) neben Daniel fleissig gelesen werden; îhr Inhalt wurde z. Th. mit Sprflchen Jesu verknQpft, und sie dienten auch als Vorbilder fur fthnliche Produktionen.... Die eschatologischen Hoffnungen sind neben dem durch Ofifenbarung versicherten Monotheismus und dem Vorsehungsglauben das grosse Erbteil, das die heidenchristlichen Gemeinden vom Judenthum erhalten haben. „ Harnack, Dogmengesch. 3, I, 158 „ note. L'on a dit ici et l'on croit aussi avoir démontré que le grand héritage dont nous parle le savant critique, ne fut accepté que sous bénéfice d'inventaire, et que le fait pour ces croyances de devenir chrétiennes de juives qu'elles étaient leur fit subir des modifications importantes.
du seul peuple hébreu, non seulement n'avait exerce aucune influence salutaire au point de vue moral ^ mais avait eu l'inconvénient de développer l'orgueil national et d'inspirer des desseins politiques que l'on sait assez avoir été funestes.
Cependant cette rupture, inévitable si le millénarisme devait se faire chrétien, ne fut point subite, et chez les judéo-chrétiens, sur ce point comme sur plusieurs autres, il se produisit un mélange d'idées qui ne pouvait que donner naissance à une conception, très rapprochée sans doute, sinon identique à celle qui était traditionnelle, mais tout à fait hérétique et opposée à l'esprit de Jésus. Ce fut le cas en particulier de Cérinthe qui annonça qu'après la résurrection le royaume terrestre de Jésus aurait une durée de mille ans, et qu'à Jérusalem les désirs les moins nobles des élus seraient satisfaits par des plaisirs, des festins et des joies nuptiales. Le culte antique devait du reste subsister avec ses fêtes, ses sacrifices, ses immolations saintes*, Que Cérinthe ait ou n'ait pas subi l'influence de l'Apocalypse, il n'est pas douteux que cette théorie lui soit venue directement des milieux juifs tout imbus de songes eschatologiques et rêvant d'apparitions célestes 3.
^ Il avait par intervaUes relevé les courages abattus et reveillé la fierté nationale en face de la domination ou de l'oppression étrangère; mais son influence avait été nulle, en ce qui concerne la perfection morale de l'homme, qui est sans doute le but vers lequel doit tendre tout sentiment religieux.
' Cf. CaTus ap. Eusèbe, H. £. III, 38, a; et Denys d'Alex, ap. Eus. H. E. VII, as, a.
-' Denys d'Alexandrie voit dans le tempérament tout sensuel de Cérinthe l'origine même de ses dires : ^iXocùfiaroç àv koï iràvv aaçKucôç (1. c). C'est là une remarque générale qui peut se faire à tous les hérétiques dont les théories blessent la morale, mais qui ne donne pas une explication suffisante du fait. Des renseignements plus précis, malheureusement incomplets, nous sont fournis par le prêtre CaTus. K^çivdoç 6 âi àiroKa- Xv^teuv ùç vtrô àiroirrôXnv fuyakov yeyQa/ifiévuv reçaToXoyiaç ^fàv ûç éi* àyyè" Tujv ahrÇ âeéeiyfUvaç ^evôàfievoç hreiaàyH (1. c). Cérinthe se servait donc
Si rattachement invincible aux rites judaïques et un pareil relâchement moral dans la conception du grand règne séparaient profondément des vrais disciples de Jésus, Cérinthe et ceux qui, sans doute nombreux, partageaient plus ou moins sa doctrine, les idées millénaires, adoptées en ce qu'elles pouvaient se concilier avec la doctrine du Seigneur, étaient admises * et avaient de chauds défenseurs dans la société chrétienne.
La prière eucharistique qui nous a été conservée dans la Didaché^ reflète peut-être l'idée d'un saint royaume terrestre,
d'apocalypses écrites et soutenait avoir eu des révélations angéliques. Mais quel est ce grand apôtre qui est censé avoir écrit les apocalypses en question? Cérinthe a-t-il voulu parler de lui-même, il aurait alors composé des travaux eschatologiques. S'agit-il de Tapôtre saint Jean à qui l'hérétique a voulu attribuer la composition de l'Apocalypse, et la tournure dubitative de la phrase doit-elle trouver sa raison d'être dans le sentiment de CaTus très opposé à l'authenticité de ce livre? En ce cas^ Cérinthe aurait considéré cet ouvrage comme un auxiliaire précieux et un excellent moyen de propagande dans les milieux chrétiens. Quoi qu'il en soit, l'on peut dire, semble-t-il, que la forme très réaliste (fêtes, noces) et judaïque (ùulte) du royaume millénaire d'après Cérinthe rend tout à fait improbable l'influence qu'aurait exercée cette même Apocalypse de Jean sur la formation de ses idées.
' On sait que l'Apocalypse de saint Jean ne fut pas le seul travail de ce genre dans les milieux orthodoxes; nous connaissons aussi quelque peu l'Apocalypse de Pierre. Peut-être existait-il encore plusieurs fragments eschatologiques sous forme de blocs erratiques, et qui ont pu ne point nous parvenir.
* Mvi^aOtfTi, KvQU^ tt/ç éiocX^alaç aoù... Svva^ov aîfT^v àirà rûiv reaaapwi^ àvéfiuVf Tr/v dyiaadeîaav, eiç Tyv a^v PaatXeiav ^v t/roi^aaaç avTiJ,.. 'E/déru xàçtç Ka2 iraçeÀdéru 6 KÔa/iqç oîrroç, *S2aavva r^î vlt^ Javiô. 'Ei riç ayioc èariv, épxéoOij • el tiç ovk ion, furavoelru * Maçàv àOâ • *Afi^v (Did. X, 5). — De ce seul passage, on ne peut rigoureusement conclure à l'adoption du chiliasme. Rien n'indique expressément un royaume supra-terrestre : on ne saurait, en effet, arguer des mots iraçeAdéru k. t. X., car l'on sait en quels sens très différents l'exégèse contemporaine interprétait l'expression ntin D^ll^ (^^' supra, Schûrer, op. cit. II, 50a; Bousset, op. cit.,. 198).
préparé par la venue de Jésus, et oh doivent se rassembler tous les élus disséminés sur la terre. L'auteur de ce petit écrit est, du reste, un partisan convaincu du dédoublement de la résurrection, et semble avoir des réminiscences de l'Apocalypse (XVI, 6-8) ; Ton sait que c'était une doctrine chiliaste, que les justes devaient ressusciter tout d'abord pour se joindre au Christ et avoir part aux joies du millenium.
Nous avons eu l'occasion de citer ailleurs l'épître de Barnabe, son principe sur la palingénésie et ses calculs sur la durée du grand règne. S'il est vrai, comme on a quelque raison de le croire, que cette lettre ait été composée à Alexandrie, il en résulterait que de bonne heure les idées millénaires s'étaient fait jour en dehors de la Palestine, même dans des milieux qui ne lui avaient pas été et ne devaient pas lui être favorables ^
En Asie Mineure, et dans les cercles voisins d'Ephèse oîi saint Jean avait vécu, elles jouissaient du plus grand crédit. Le vieil éyêque d'Hiérapolis, Papias, qui, paraît-il 2, avait été l'auditeur de Jean, racontait au I V« livre de ses écrits, qu'il avait reçu sur le grand règne les renseignements les plus précieux des presbytres qui avaient vu Jean. A l'époque de la palingénésie, la rosée du ciel et la fertilité de la terre seraient incomparables : on verrait des vignes qui porteraient 10 000 ceps, chaque cep 10 000 branches, chaque branche 10 000 rameaux, chaque rameau 10 000 grappes, chaque grappe 10 000 grains, et ces grains se disputeraient à haute voix l'honneur de devenir la nourriture d'un élu. Une pareille fécondité existerait pour le blé, et en général pour tous les fruits et toutes les plantes ; les animaux qui vivraient d'une telle pâture seraient en paix les uns avec les autres, tous
* C'est aussi dans des milieux grecs que dut être composée l'homélie qui nous est parvenue sous le titre de 11° épitre de Clément aux Corinthiens.
2 Cf. Eus. H. E. III, 39, 1. On n'attend pas de nous une discussion sur l'identification de ce Jean, et lés personnalités de Jean l'Apôtre et de Jean l'Ancien.
soumis à Thomme. C'est là ce que le Seigneur avait dit, en assurant la réalisation de ces promesses incroyables ^ — Des réflexions aussi naïves proviennent sans doute d*un esprit assez crédule, comme le remarque Eusèbe (1. c). Pendant longtemps il a été de mode de mettre bien au jour cette naïveté excessive, et d'abaisser tout à fait le caractère du vieux Papias, en lui donnant un tempérament très enfantin et à la recherche de toutes nouveautés ^. On réussit de la sorte à en faire l'auteur
* Docebat Dominus et dicebat: Venient dies, in quibus vinese nascentur singulae decem milUa palmitum habentes, et in uno palmite decem millia brachiorum, et in uno vero palmite dena millia flagellorumi et in unoquoque flagelle dena millia botruum, et in unoquoque botro dena millia acinorum, et unumquodque acinum expressum dabit viginti quinque metretas vini. Et cum eorum appréhendent aliquis sanctorum botrum, alius clamabit : Botrus ego melior sum, me sume, per me Deum benedic. Similiter et granum tritici decem millia spicarum gêner aturum, et unamquamque spicam habituram decem millia granorum, et unumquodque granum quinque bilibres similse darœ mundae : et reliqua autem poma et semina et herbam secundum congruentiam iis consequentem ; et omnia animalia iis ci bis utentia, quae a terra accipiuntur, pacifica et consentanea inviceni fieri, subjecta hominibus cum omni subjectione... Ilaec autem credibilia sunt credentibus. Et Juda proditore non credente et interrogante : quomodo ergo taies geniturœ a Domino perficientur ? dizisse Dominum : Videbunt qui vivent in illa (Iren., Adv. H., V, c. 33, 7).
' Sans rappeler ici le mot de Bossuet, voici en quels termes s'exprimait l'un de ses contemporains, lequel d'ailleurs s'était occupé de l'antiquité non sans quelque succès, EUies du Pin: « Papias était un bon homme, fort crédule, d'un très médiocre génie, qui se plaisait à entendre et à conter des histoires et des miracles, et, comme il en demandait à tout le monde et qu'il était disposé à croire tout ce qu'on lui disait, il ne faut pas s'étonner s'il a fait passer des erreurs et des faussetés pour le sentiment des Apôtres, et s'il a conté des histoires fabuleuses comme véritables. Ce qui nous montre que rien n'est si dangereux en matière de religion que de croire légèrement et d'embrasser avidement tout ce qui a l'apparence de piété sans considérer s'il en a la vérité. >» (Bibl. des aut. eccl. I, 94.) L'excellente remarque de la fin fera pardonner la sévérité du jugement.
même et le propagateur premier des idées millénaires, c^ qui permettait d*arrêter à lui toutes les recherches sur le sujet, et d*entendre au sens le plus spirituel les passages les plus délicats de r Apocalypse. Aujourd'hui Ton convient facilement de l'excès de ces critiques *, et on admet, — avec quelle légitimité, nous croyons l'avoir montré, — que le vieil auteur reflète sur ce point, d'une manière plutôt naïve, sans doute, l'esprit de son temps. Ses sources d'information étaient dans ce milieu enthousiaste des premiers disciples, attendant avec anxiété le retour de Jésus, et interprétant l'avenir selon les désirs de leur cœur, et d'après toutce que l'Apocalyptique permettait d'entendre. Les traditions rabbiniques et les écrits juifs contemporains qui s'inspiraient des mêmes sources présentaient parfois des développements analogues^, et ces détails précis
1 « Il faut se mettre en garde, écrit dans là Revue des Questions historiques M. Ermoni (I. c, p. 365), contre le jugement trop sommaire et probablement trop sévère de l'évéque de Césarée, bien qu'il nous prévienne qu'on peut le constater par ses propres écrits. Si Papias embrassa le millénarisme, on peut supposer que ce ne fut ni par extravagance ni par étroitesse d'esprit : ce qu'il y a de plus probable, c'est qu'il partagea les idées et les illusions de beaucoup d'esprits de son temps; des erreurs qui semblent extravagantes à une époque paraissent tout naturelles à une autre, et en histoire beaucoup de choses s'expliquent par les circonstances où Ton a vécu. »
' En ce qui concerne le Talmud, cf. Talm. Babyl. tr. Schabb. 30 ô, tr. Ketub. m /; Talm. Hier., tr. Peah. CVII. — L'on a rapproché avec raison le dire de Papias de' ce passage de l'Apocalyse de Baruch : « Etiam terra dabit fructus suos, unum in decem millia, et in vite erunt mille palmites, et unus palmes faciet mille botros, et botrus unus faciet mille acinos, et unus acinus faciet corum vini » (Ap. Bar. XXIX, 5). Y aurait-il eu influence de Pseudo-Baruch sur Papias, et celui-ci aurait -il gardé le chiffre qui paraît en premier lieu dans l'Apocalypse? De ces quelques lignes, il serait bien difficile de conclure à quoi que ce soit. Remarquons seulement que de pareils dires ont un fondement dnns la Iraditicm [préalable. Voici en particulier ce qu'on lit dans Hén. X, 19: « Omnes arbores deliciarum serentur in eâ (terra), et cujusque seminis
qui s'ajoutaient aux prédictions d'Hénoch et autres ouvrages en vogue ont toute chance d'avoir une origine haggadique ^
Tandis qu'il se produisait un renouveau des doctrines millénaires dans les chrétientés en contact avec les idées traditionnelles juives, et que cette même influence juive trop forcée menait à l'opposition avec la doctrine la plus authentique de Jésus, comme on l'afaitobserver à propos de Cérinthe, le christianisme s'était répandu dans le monde grec, et l'influence de la philosophie métaphysique, qui, devenue chrétienne, devait plus tard anéantir le chiliasme en Orient, était pour l'heure si prédominante sur bon nombre d'esprits chrétiens qu'elle fît naître une multitude de théories étranges, toutes en fait également éloignées de l'enseignement et de la saine doctrine de Jésus, et qu'on a réunies sous le nom générique de gnosticisme. Ces théologiens du syncrétisme devaient peu s'intéresser aux questions eschatologiques: toutes ces conceptions sur les Ans dernières étaient un piètre objet de spéculation philosophique ; au reste, elles étaient trop apparentées avec les idées infîmes et matérielles des Juifs, et ne cadraient en rien avec les idées gnostiques ou scientifîques sur la constitution du monde ou la rédemption de l'humanité. D'après les quelques renseignements
quod in eà seminabitur, unus modus feret mille, et iinus modus olivarum
decem torcularia olei dabit. »
* Voici une hypothèse très ingénieuse et assez vraisemblable qui a été
émise par M. Rendel Harris dans l'Expositor, vol. III (1895X p. 448 „ et
qui ferait remonter l'idée première de ces détails et détails similaires à
une mauvaise lecture de Gen. XXVII, a8. Il s'agit de la bénédiction de
Jacob :
Que Dieu te donne de la rosée des cieux
et de la graisse de la terre, I
du blé et du moût en abondance (â*n)*
Au lieu de ^% on aurait lu ^^"^^ ce qui donnait le sens suivant tout prêt à l'investigation curieuse de l'exégèse rabbinique: « .... et dix mille (parts) de blé et de moût »
qui nous sont parvenus, ces penseurs s'attachaient exclusivement à considérer Tunion de Tâme avec le Dieu bon, union qui s'opérait en ce monde par la foi et la connaissance des secrets théologiques, d'une manière plus parfaite enfin dans le plérôme sur la nature duquel il y avait bien des incertitudes*. Une pareille doctnne était tout à fait opposée à l'eschatologie chiliaste : Jésus en effet n'avait point à revenir, il était pour jamais retourné aux cieux 9 ; les aspirations vers sa venue étaient assimilées à la prière faite au Dieu des Juifs, personnification du mal ^ ; enfin à l'attente
* Voilà ce que nous apprennent, du moins sur la doctrine de Ménandre, Irénée (Adv. H. II, 31, a), et surtout TertuHien, De resurr. carnis 19. « Mortem... esse ignorantiam Dei, per quam homo mortuus Deo non minus in errore jacuerit quam in seputchro. Itaque et resurrectionem eam vindicandam, qui quis adita veritate redanîmatus et revivificatus Deo, ignorantiœ morte discussA, velut de sepulchro veteris hominis eruperit : quia Dominus Scribas et Phariseeos sepulchris dealbatis adeequaverit. Exinde ergo resurrectionem fide consecutos cum Domino esse, cum eum in baptismate induerint.... Vee, qui non, dum in carne est, cognoverit arcana hœretica, hoc est enim apud illos resurrectio. Sed et plerique ab excessu animse resurrectionem vindicantês, de sepulchro exire, de Sfeculo evadere interpretantur, quia et sœculum mortuorum sit habitaculum i. e. ignoranttum Deum; vel etiam de ipso corpore, quia et corpus vice sepulchri condusam animam in sœcularis vitœ morte detinet » (Tertull. 1. c.)
' La règle de foi marcionite d'Apelles qui nous a été conservée par saint Epiphane (H&er. XLIV, i, a), s'oppose en effet catégoriquement sur ce point, non seulement aux dires chiliastes, mais aussi au Symbole chrétien.Au Heu de « bSev èçzerat Kçlvai ÇCovraç Kal vckqovç », elle finissait par cet article « nvéïrr^ eiç tov vv^avov bOev Kat ^ke, » (Cf. Harnack, Altchr. Litt. ^ I, 198, et D. G. I, 349, note.)
-' « Gennade (Dogm. c. 55) met cependant les Marcionites entre ceux qui suivaient les opinions des Millénaires; en quoi il peut être favorisé par Origène, qui dit que Marcion ne voulait point qu'on expliquât l'Ecriture par des sens allégoriques. Mais d'autre part, les Millénaires se fon daient sur l'Apocalypse, qu'on ne dit point que Marcion ait reçue, et sur les Prophètes qu'il rejetait certainement. » Tillemont, Hist. Eccl. II, 297, Marcion avait cru que la Terre Sainte serait un jour rendue aux Juifs.
enthousiaste du règne des saints se substituaient les joies orgueilleuses des psychiques illumines ^
Ce fut un asiate et non des moindres, lequel se rattachait à Papias et avait été disciple de ceux qui avaient entendu les Apôtres, saint Irénée de Lyon^ qui réfuu les doctrines gnostiques et se chargea d'interpréter les sentiments de TEglise. Il affmna le dogme de la résurrection de la chair, et tira ses preuves principales de l'Incarnation du Christ, de l'habitation en nous du Saint-Esprit et de ses dons (V, 8-i6), de l'alimentation de notre chair par la Sainte Eucharistie. Les puissances terrestres viennent de Dieu, et le diable qui ment en s'arrogeant tout pouvoir sur le monde, est un séditieux qui cherche à l'acquérir. L'Antéchrist possédera toute sa puissance, et l'on peut en croire Daniel, saint Paul (II. Thess.) et surtout l'Apocalypse. Il sera le produit de l'empire romain, appartiendra à la tribu de Dan, et, après un violent règne de trois ans et six mois, sera puni avec tous ses adeptes lors de la Parousie du Seigneur.
selon qu'elle leur avait appartenu d'abord (Tertull., IV Adv. Marc. XXIV; P. L. H, 355) : c'est dans ce fait peut-être qu'il faut chercher l'explidation du dire de Gennade. Au reste, l'eschatologie marcioniste est fort embrouillée.
* « Si aliquis deditum setnetipsum ipsis (Gnostic.) prœbeat, imitationem illorum et redemptionem illorum consecutus, est inflatus iste talis : neque in cœlo neque in terra putat esse, sed intra Pleroma introTsse et cornplezum jam angelum suum; cum institorio et supercilio incedit, gallinacei elationem habens.... Plurimi et contemptores facti, quasi jam perfecti, sine reverentia et in contemptu viventes, semetipsos spiritales vocant, et se nosse jam dicunt eum, qui sit intra Pleroma, refrigerii locum. » Irénée, Adv. H. III, c. 15, 9; P. G. VII, 918.
' Quoi qu'on en ait dit, le millénarisme ne perce point dans la belle lettre des communautés de Lyon et de Vienne à l'église de Smyrne. On y lit bien, sans doute, que les persécuteurs s'acharnèrent à détruire les corps des saints martyrs, ijç ôwàfievoi vU^aai ràv êéov êcaî ài^eXéadai alTùtv r^v iràXiyyevifftav : mais d'après le contexte, ce dernier mot est à entendre de la résurrection qui fut l'espérance des martyrs au milieu de leurs tourments, et sera un jour leur triomphe.
Le inonde doit durer six mille ans, et cette donnée est le résultat des procédés traditionnels d^argumentation K A la fin des temps, quand TAntéchrist sera anéanti, les justes ressusciteront et eux seuls : selon la doctrine des Apocalypses juives, saint Irénée affirme une double résurrection. Il y a bien quelques soi disants chrétiens qui n'entrent pas dans ces vues, mais des idées gnostiques se sont infiltrées chez eux^; qu'ils considèrent Jésus s'en allant aux enfers avant sa résurrection, laquelle à son tour précède l'ascension : il en ira de même pour les justes non martyrs qui seront retenus dans un lieu souterrain jusqu'au temps du grand royaume K
* Adv. H., V, xxviii, 3. Comparer avec l'Epitre de Barnabe.
' « Quoniam autem quidam bx his qui putantur recte credidisse supergrediuntur ordinem promotionis justorum et motus meditationis ad incorruptelam ignorant, hœreticos sensus in se habentes : hœretici enim..., simul atque mortui fuenint, dicunt se supergredi cœlos.., et ire ad eum qui ab ipsis adingitur Patrem. Qui ergo universam reprobant resurrectionem, et, quantum in ipsis est, auferunt eam de medio, quid mirum est, si nec ordinem resurrectionis sciunt? » (Adv. H., V, xxxi, 1.) — On remarquera que les prétendus chrétiens dont il est question, ne sont pas formellement appelés hérétiques : le dédoublement de la résurrection est, aux yeux de saint Irénée, une conséquence nécessaire du fait même de la résurrection des morts et de l'existence future du royaume messianique.
En passant, Ton ne peut aussi qu'admirer la courageuse tentative de Bellarmin qui crut démontrer que ce n'était point là le vrai sentiment d'Irénée (i De sanct. beatit, c. 4): c'était vouloir, écrit dom Massuet (diss. III, art. X, n** aai) « laterem crudum lavare. »
** « Cum enim Dominus in medio umbrae mortis abierit,ubi animœ mortuorum erant, post deinde corporaliter resurrexerit, et post resurrectionem assumptus est: manifestum est quia et discipulorum ejus, propter quos et hœc operatus est Dominus, animée abibunt in invisibilem locum, definitum eis a Deo, et ibi usque ad resurrectionem commorabuntur, sustinentes resurrectionem ; post, recipientes corpora, et perfecte résurgentes, hoc est corporaliter, quemadmodum et Dominus resurrexerit, sic venient ad conspectum Dei. » Adv. H., V, xxxi, a. — Il faut, sans doute, distinguer ici le sort réservé aux martyrs des persécutions: aussitôt
Ce grand royaume terrestre est déjà un commencement de possession de Dieu, une récompense des peines passées (V, XXXV, i). Si Ton a besoin encore de se convaincre de sa réalité, qu*on se rappelle les promesses faites à Abraham et à Jacob, et dès lors, selon la doctrine de saint Paul, aux chrétiens, vrais fils des croyants ; qu'on examine les textes d'Isaïe, de Jérémie, d'Ezéchiel et de Daniel, surtout ce qu'on lit dans l'Apocalypse de Jean: tous ces témoignages affirment d'un commun accord qu'une ère de bonheur et de paix attend les justes restés sur terre, les justes ressuscites, non-seulement les Juifs, mais aussi les Eglises des Gentils (xxxii-xxxiv). Il y en a qui interprêtent plusieurs de ces textes, voire même l'ensemble, dans un sens allégorique : une pareille exégèse ne peut se soutenir longtemps, et ceux qui l'emploient se condamnent eux-mêmes en reconnaissant qu'elle n'est pas d'un emploi général^ et ruinerait autrement le dogme même de la résurrection (xxxv). Du reste, saint Irénée estime que Jésus a parlé plus d'une fois du grand royaume : n'avait-il pas dit en particulier, la veille même de sa Passion, qu'il ne boirait plus désormais du jus de la vigne avant d'en boire à nouveau avec ses disciples dans le royaume du Père (XXXIII, i) ? La discussion de saint Irénée est serrée, et il argumente avec nerf. Il tire enfin parti pour sa thèse de l'argument de tradition, des dires de Papias et des presbytres.
A l'époque du grand règne, toute créature jouira d'une nou-
après leur mort, ils jouiront de la vue de Dieu (Adv. H., IV, xxxiii, 9). Dans les écrits anciens, on avait toujours fait des martyrs une classe à part: c'étaient eux qui ressuscitaient au livre de Daniel, et, si saint Jean les avait vus devant le trône de l'Agneau (Apoc. VII, 9,,), c'est donc qu'ils étaient déjà au ciel, qu'ils y étaient allés aussitôt après leur mort. ^ « Non ignoro autem quoniam quidem haec in feros... tentant transferre » (xxxiii, 4). « Si autem quidam tenta verint allegorizare haec quae ejusmodi sunt, neque de omnibus poterunt consonanter sibimetipsis inveniri, et convincentur ab ipsis dictionibus differentibus » (xxxv, i ).
velle force (XXXIV, 2) : aussi la fécondité du sol sera telle que le lion se nourrira de paille ; tous les animaux, d*ailleurs, seront soumis aux justes comme ils Tétaient à Adam ^ Jérusalem sera rebâtie selon le plan qu*on connaît par les écrivains sacrés. Les élus y jouiront de la présence du Christ et des rapports intimes avec les saints anges. Dieu en a désigné quelquesuns pour perpétuer la race des habitants de la terre; c*est, qu*à la fin du grand règne, tous les élus n'iront pas au ciel, mais ceux-là seulement qui auront été dignes d*y être admis. Il en est d'autres qui jouiront des délices du paradis terrestre, d'autres enfin qui habiteront la cité glorieuse de Jérusalem : ce sont là les demeures diverses dont parlait Jésus, qui se trouvent dans la maison de son Père^.
Qu'on ne vienne pas nier, du reste, l'existence du règne millénaire: tous les fidèles doivent admettre la chose, car c'est là une vérité de foi aussi assurée que l'existence même de Dieu et la résurrection de la chair '.
' « Oportet, conditione revocata, obedire et subjecta esse omnia animalia homini, et ad primam a Deo datam reverti escam (quemadmodum autem in obedientîa subjecta erant Adae), fructum terrœ.... Hoc (leo qui palea vescitur) signifîcabat magnitudinem et pinguedinem fructuuni. Si enim leo animal paleis vescitur, quale ipsum triticum erit, cujus palea ad escam congrua erit leonum ? (xxxiii, 4.) »
- i< Esse autem distantiam hanc habitationis eorum qui centum fructificaverunt, et eorum qui sexaginta, et eorum qui triginta: quorum quidam in cœlum assumentur, alii in paradiso conversabuntur, alii in civitate inhabitabunt : et propter hoc dixisse Dominum, multas esse apud Patrem mansiones (xxxvi, i, a). »
^ Ce texte important nous permet de comprendre pourquoi Tévéque de Lyon a teilu à insister sur ce sujet: toutes ces infiltrations gnostiques menacent la foi. « Quo modo enim Deus est qui resuscitat hominem, sic et vere resurgit homo a mortuis et non allegorice, quemadmodum per tanta ostendimus. Et sicut vere resurgit, sic et vere prœmeditabitur incorruptelam, et augebitur, et vigebit in regni temporibus ut fiât capax gloris Patris » (Adv. H., xxxiv, a).
C*étast,on le voit, une thèse en règle qu'avait soutenue l'évéque de Lyon : il avait été» au sens le plus cromplet du mot, le théologien du chiliasme. Quand l'opinion opposée à la sienne fut devenue prédominante, on s'étonna sans doute qu'une pareille erreur ait pu être enseignée avec cette opiniâtreté par une personnalité aussi respectable: les cinq chapitres qui terminent l'Adversus Haereses disparurent des manuscrits ; on en avait cependant oublié deux, et le Père cordelier Feuardent fut assez heureux pour rétablir la vérité, en 1575-76 '.
Quelque temps avant saint Irénée, et dès le milieu du second siècle, le millénarisme avait eu pour défenseur un philosophe bien connu et auquel le grand docteur des Gaules se référait plus tard volontiers dans ses écrits, saint Justin. C'était un érudit qui avait lu la littérature chiliaste primitive, et avait eu sans doute quelques rapports avec les chrétientés imbues de ces théories : il connaissait bien l'Apocalypse de Jean, et un texte aussi affîrmatif sur la question du grand règne, un texte aussi probant puisqu'il était l'œuvre d'un apôtre de Jésus, avait fait sur lui une impression profonde. Cependant, était-ce politique, ou bien les idées d'un grand règne terrestre ne s'étaient-elles pas encore imposées entièrement à son esprit, lorsque, vers 150, il écrivit sa grande Apologie à Antonin, notre philosophe ne dit pas un mot qui pût nous surprendre aujourd'hui. Son sujet le sollicitait de traiter cette question des derniers temps, pour dépeindre sous des couleurs plus vives la destinée de l'empire romain ; Justin ne le fît pas, et, alors même qu'il avait à parler du second avènement de Jésus, il employa
^ Cf. Hist. litt. de la France I, 348; dom Massuet dans l'édition de Migne P. G. VII, laio, note 33 et pass., etc. — On connaît le mot du P. Feuardent, et son jugement sur les personnes scrupuleuses qui se livrèrent à un pareil découpage: « Medendum porro erat (hoc dictum Irenœi) prsemonitione et locorum detortorum fideli expositione, non litura; calamo, non scapello » (Preef. P. G., VII, 1837).
des termes tout à fait inconciliables avec les idées courantes ^ Plus tard, dans le Dialogue avec le Juif Tryphon, saint Justin s'exprimera encore comme si le jugement dernier devait coïncider avec le retour de Jésus ^ ; mais ces paroles ne sont plus à entendre à la lettre, et il y a, non loin, des explications qui corrigent Tabsolu de ces dires: le philosophe chrétien est partisan convaincu du règne de mille ans.
Lorsque TAntéchrist viendra sur terre, ce qui ne saurait tarder (Dial. 32), il commettra des brutalités de toutes sortes ; mais les chrétiens pacifiques resteront pleins de force au milieu des tourments, et chaque supplice ne fera qu'accroître leur nombre (Dial. iio). La ville de Jérusalem sera rebâtie, embellie, et agrandie (Dial. 80) : c'est là que doit se rassembler le peuple chrétien, et il y jouira des mille ans de félicité, avec le Christ, et en compagnie des Patriarches et des Prophètes 3. A cette joie messianique auront également part les justes morts et qui doivent ressusciter K Les Juifs n'ont qu'à se presser de faire pénitence (Dial. 28, PG. 536) : ils ne pourront plus que gémir, alors qu'ils verront en face celui qu'ils ont transpercé
* Cf. Apol. I, 5a, P. G. VI, 405; Ap. I, II, P. G. 341. Justin affirme que nous attendons un royaume, non temporel, mais céleste, et il le prouve par l'attitude des martyrs : s'ils n'attendaient pas un royaume céleste, ils renieraient leur foi pour conserver la vie, et prendraient soin de se cacher pour être en sûreté jusqu'à l'avènement du règne terrestre
» Cf. Dial. 45, P. G. VI, 573; 35. P. G. 554; 3a, P. G. 543,, etc.
-' Swax^^oead{u rdv Xaâv ifMV (;|f(>£ffr<(iv6)v), kcù ev^çavOlfvai ahv n^ Xçum^ âftoL Toîç narçtàçxaiç koI toîç nço^raiç, koI toiç ành rov ^/ih-eçov {iovt'atov) yévovç, y Kal tùv Trçoa^Xvrùv yevô/JtevCnf, nçiv k'^deiv v/jtùv rbv XçtoTov. P. G. VI, 664; cf. Dial. 139, P. G. 796.
* Saint Justin ne dit pas la chose explicitement. Mais elle ne peut faire de doute, si l'on remarque le retard qu'il apporte à l'entrée des âmes au ciel et qui est pour lui vérité de foi, la mention qu'il fait de la résurrection des morts immédiatement avant celle du royaume millénaire (Dial. 80), enfin l'emploi des preuves scripturaires traditionnelles généralement interprétées en ce sens.
(Dial. 14, 32) ; ceux-là cependant qui par la foi se seront approches de Jésus, Dieu les recevra à cette heure et les bénira (Dial. 33, PG. 545). Toutes ces assertions, saint Justin les fait, non en vue de la dispute qu*il soutient contre Tryphon, mais parce qu'il est convaincu de leur vérité, et que beaucoup d'autres le sont avec lui ^ : du reste, il s*est exprimé plus longuement sur ce sujet dans un texte qui ne nous est point parvenu, et il se propose d'écrire un livre pour donner à cette conférence la publicité qu'elle mérite.
Dans le royaume, les croyants jouiront de biens étemels et incorruptibles (Dial. 39) ; ils goûteront, du reste, des joies d'une autre sorte, car ils boiront et mangeront avec le Christ K Quand seront écoulés ces mille ans de bonheur terrestre, après le jugement dernier, les justes monteront au ciel, pour y jouir d'un bonheur plus pur encore et éternel ^,
* 'HfioXoyr/aa ovv aoi Koi Tr^toréçov, on éyù fièv Kai d?,'Àoi iroA^oi ravra (j^çKtvoîffiev, ùç Kai iravrùç èiriaraaOe Tovro yevr/ao/ievov (Dial. 139; P. G. 796).
' Kaî T&re to2ç fM&^Tatç avrov Çltjaov) avfiirUiv fr&Xtv Koi avfi^àyeiv (DiaL 51, P. G. VI, 589). — Dom Maran (Prœf. pars. II, c. 19) attaque longuement l'explication et le sens que nous attachons à ce texte: il s'agirait^ d'après lui, non de l'action vulgaire de boire et de manger, mais d'une faculté toute de circonstance que posséderaient les élus, « qualem Christus habuit post resurrectionem, ad carnis veritatem adstruendam », Dans le contexte cependant, rien n'autorise une interprétation de ce genre; au contraire, le mot nàXiv indique bien que saint Justin rappelle des temps antérieurs, où les disciples mangeaient certes dans un autre but que celui d'affirmer l'existence de leurs corps. Il est vrai que le texte évangéllque « Venient ab Oriente et Occidente et recumbent... in regno cœlorum » est entendu ici d'une participation de quelques Juifs au royaume éternel : mais l'on a remarqué plus haut, et c'est l'avis de dom Maran, que notre apologiste employait parfois des expressions moins exactes à son point de vue et faisait abstraction du règne millénaire. On ne saurait donc interpréter par Dial. lao un texte aussi clair que celui qui vient d'être cité.
9 Cf. Dial 81, P. G. 669. C'est alors seulement que doit s'appliquer à la lettre la parole du Seigneur, « neque nubent, neque nubentur, sed erunt sicut angeli. »
Est-il besoin de prouver la réelle venue de ce royaume terrestre, saint Justin fait appel aux preuves scripturaires traditionnelles. Les bénédictions que reçurent Abraham, Isaac, Jacob et Juda, s'appliquent surtont aux Gentils : eux aussi, ont été appelés d'une terre étrangère, le monde paYen ; ils ont cru à la parole de Dieu, et seront dès lors avec Israël co-héritiers de la terre promise. L'Eternel l'a dit à Noé: Japhet habitera sous les tentes de Sem^ les croyants des nations posséderont cette même terre des saints. On rappelle les descriptions d'IsaYe, quitte à baser sur ce prophète des arguments tout rabbiniques^ enfin l'on cite les révélations de Jean l'Apôtre (Dial. 8i), et l'on ne manque pas de faire allusion aux paroles du Seigneur (Dial. 51,,).
Toutes ces vérités eschatologiques ne se présentent pas sur un même plan à la conscience des chrétiens : Justin connaît des degrés divers de croyance. Il y a d'abord des gens qui nient la résurrection des morts et affirment qu'aussitôt sorties de ce monde, les âmes s'en vont au ciel ^ : ceux-là, ils sont en petit nombre, sont sans doute appelés chrétiens, mais c'est à tort, ils ne le sont plus ' — D'autres, ils sont nombreux, ne
* Isale avait dit: « Secundum dies ligni, dies populi mei erutit » (Is. LXV, 92; LXX employés disent même explicitement lifjiéçaç tov ^i^v Tfjç Çcjvc): il y a là, d'après saint Justin, une arcana designatio du règne millénaire. Adam a mangé du fruit du bois : c'est donc bien d'Adam qu'il s'agit dans la première partie du texte. D'autre part, l'on sait (Gen. V, 5) que notre premier père mourut à l'âge d'environ mille ans: c'est donc pendant une durée de dix siècles que subsistera le peuple de Jahvé. — L'a peu près lUcheux résultant de Gen. V, 5 est corrigé par l'argument traditionnel sur la durée des jours du Seigneur (Ps. XC, 4).
' C'est sans doute à la suite d'influences gnostiques que ces chrétiens en sont venus à soutenir de pareilles doctrines, car Justin fait ici mention de blasphèmes à l'adresse du Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob.
^ *Ei ovvepakere vfteïç rhi 'AÂyofiévoiç Xçianâvtotç , Kaî tovto (le règne millénaire) fitf àfiokoyowjiv, a>JXa naî PÂaa<^tffjieïv ro^-fiiôai rov Béov 'APçàafi.,, ot Kaî Myotmi fi^ eîvai veKQiâv àvéaraoïv^ à^à â/ia r^J àirodv^OKetv ràç
croient point au règne de mille ans : ceux-là gardent néanmoins la piété et la pureté des maximes chrétiennes ^ ~ Enfin beaucoup d'autres, et saint Justin lui-même sont des millénaires convaincus : ils ont la rectitude des sentiments en tout point ^. — Malgré toutes les preuves qui ont été apportées à Tappui, le chiliasme n'est donc pas à proprement parler une vérité de foi : c'est une vérité certaine. Il y a donc des conceptions reli-
tfwxàç auTûv àvaXafipàveadai eiç ràv ovçavov, ^if inro^apére avrovç Xçiartâvovç (Dial. 80, P. G. VI, 665). — On se demandera, sans doute, si ce retard pour l'entrée au ciel doit être entendu dans un sens aussi absolu que l'entendaient les hérétiques dont nous parle saint Irénée (Adv. H., V, XXXI, I ; supra p. 73, note a). « Si Ton ne peut pas dire en toute rigueur, écrit sagement M. Ermoni, que la pensée de Justin soit erronée, elle est en tout cas équivoque. Il a évidemment raison quand il affirme qu'on ne peut pas regarder comme chrétiens ceux qui n'admettent pas la résurrection des morts; mais, lorsqu'il met en dehors du christianisme ceux qui disent que les âmes entrent au ciel immédiatement après la mort, s'il entend cela de toutes les âmes, soit justes, soit pécheresses, il est dans l'erreur, car sa proposition est trop générale; s'il l'entend uniquement des âmes qui quittent cette vie en état de grâce, il est dans le vrai et c'est dans ce sens que l'annotateur a interprété la pensée de Justin. Ce qu'il y a peut-être de plus prudent pour la critique, c'est de conserver quelques doutes sur la vraie pensée de Justin » (Rev. des Quest. hist., i oct. 1901, p. 381). Cependant, si saint Irénée, comme on aurait quelque envie de le croire d'après la contexture de sa phrase, s'était inspiré de ce passage de Justin, la pensée de ce dernier serait connue avec plus de certitude, et le retard de l'entrée des âmes au ciel serait à ses yeux une vérité de foi.
* JloX^ohç J*av Kai rùv t^ç Kadaçàç Kaî evaepoîfç ôvrùv XQiariavùv yvù' firiç TovTo (le règne millénaire) /i^ yvoçiÇeiv éa^fiava aoi (Dial. 1. c. P. G. VI, 664). — Plusieurs critiques ont prétendu qu'il fallait lire fiii rt/ç Kadaçàç^, la négation aurait été omise plus tard dans les transcriptions. C'est là une hypothèse qui aurait besoin d'être appuyée : il serait assez étrange en tout cas qu'ailleurs les seuls millénaires soient appelés oqBoyvùfieç Karà navra
• *Eyù fiév Kaî dXAoi no^Xoi ravra i^çovovfuv... Kaî et rlveç éiatv oqBo yvCifJteç Karà navra Xçianavun Dial. 80, P. G. VI, 994, 668).
gieuses justes que Ton peut nier, tout en gardant encore la pureté de la foi. Tout cela, sans doute, n*est pas très précis: peut-être Justin a-t-il voulu concilier le silence qu'il gardait dans TApologie avec ses croyances et ses explications actuelles; peut-être aussi était-il impressionné par les Symboles de foi qu'il pouvait connaître < et qui se taisaient sur ce sujet. Quoi qu'il en soit, la distinction est aisée à faire entre les sentiments qu'éprouvent saint Justin et saint Irénée à l'égard des idées chiliastes : si l'un estime que le retard du bonheur céleste pour les âmes des défunts est une vérité de foi, l'autre est moins affîrmatif sur la question ; celui-là pense que les adversaires du chiliasme gardent toute la pureté des sentiments chrétiens, celui-ci qu'ils se sont approprié tout simplement une assertion des hérétiques.
Quelques années après la mort de saint Justin, et dans les cercles voisins d'Ephèse, le millénarisme eut pour défenseur un évêqne qui jouissait d'une certaine réputation dans son siècle et avait des partisans, Méliton de Sardes. Il avait sans doute emprunté ses théories à Papias, son compatriote, et s'appuyait certainement sur l'Apocalypse ^. Il est intéressant de remarquer que Méliton a su allier ce millénarisme avec une grande confiance dans l'empire romain : l'empire a été élevé et a grandi en même temps que la religion nouvelle, il prospérera avec elle s'il veut se constituer son défenseur. C'était un essai de faire vivre le chiliasme, en l'isolant des théories sur l'écra-
1 Cf. infra, p. 89 et 90.
^ Gennade (De eccl. dogm. 4) écrit : « In divinis repromissionibus, nihil terrenum vel transitorium exspectamus, sicut MelHiam sperant ». D'où Harnack (Altchr. Litt. I, 348) conclut très légitimement : c Gennade connaissait donc des fragments millénaristes de Méliton, peut-être de Touvrage ireçi rov êtajBô^ov koI àjroKaXviffeuç Vuàvvov ; il a cité du reste (De vir. inl., in calce operis Hieron.) un Tractaius de mille anm's, et un écrit De apocalypsi B, Joannis. Le titre Melitiam indique une certaine notoriété des écrits de Méliton. »
sèment final des empires terrestres et avant tous les autres de l'empire romain, théories qui jusqu'alors faisaient partie intégrante de cette doctrine et jusqu'à un certain point lui servaient de base : mais c'était là un essai ruineux qui ébranlait la vieille construction dogmatique elle-même^. — Méliton se rattache à saint Irénée dont il s'est peut-être inspiré, et à Tertullîen.
Le grand Africain devait à la fin de sa vie se déclarer partisan des Montanistes, et ceux ci étaient de fermes champions des doctrines millénaires : Tertullien aura été influencé, de bonne heure sans doute, par leurs sentiments sur ce point.
On sait que Montan et ses compagnes affirmaient avoir une mission divine spéciale, celle de faire au monde la révélation dernière dont, au dire du quatrième évangile, Jésus avait parlé, la révélation du Saint-Esprit, enfin de jouer le rôle autorisé de prophètes des derniers temps 2. C'était à eux de réunir les
- ^ Dans son Apologie à Marc Aurèle, l'évéque de Sardes disait effectivement que le christianisme se trouvait être t^ç ftaaiXeiaç r^v avvTçot^ov KOI avvaç^afiévtjv AvyoiMTTCf} <fn?^aoi^iav. Le passage est à lire tout entier dans Eusèbe H. £. W, a6, P. G. XX, 393. -~ Si ces dires doivent être pris à la lettre et non pas considérés comme des arguments faciles et de circonstance, Méliton croyait qu'un jour l'empire romain se ferait proteC teur de la religion, que le gouvernement impérial deviendrait chrétien. Mais alors comment le millénarisme pouvait-il subsister? C'étaient les persécutions subies, par les Juifs d'abord, par les chrétiens ensuite, qui avaient déterminé, puis favorisé son développement. Selon les données traditionnelles, le royaume théocratique devait s'élçver sur les ruines mêmes des grandes empires de la terre. Du reste, abstraction faite de ces données, comment pouvait-il se faire que le Seigneur commandât un jour à la terre toute entière, soumise à sa seule puissance, si à cette heure même subsistait encore le gouvernement impérial ? La solution était impossible, et le système de Méliton illogique et dangereux. L'avenir le prouva bien : quand les empereurs se furent convertis, le chiliasme qui avait perdu sa principale raison d'être, ne vécut encore que par suite du mouvement acquis, en s'effaçant de plus en plus.
* Cf. Hier, Ep. XLI, P.L. XXII, 476; Eus. H. E. V, 16, P. G. XX, 468,,.
fidèles dispersés, et de fonder une société nouvelle, celle-là séparée du monde et pratiquant rigoureusement les observances de justice stricte, qui ferait la contre-partie de TEglise trop ]>ortée aux adoucissements de toute sorte, et se préparerait ainsi à rentrée dans la Jérusalem promise. On verrait bientôt cette ville sainte descendre du ciel et se substituer à TËtat terrestre : TEsprit annonçait que la Phrygie serait le théâtre de cette manifestation surnaturelle ^ L'opposition des évêques' et la persécution de Marc-Aurèle donnèrent un nouveau piquant à ces attentes eschatologiques, à ce renouvelllement de l'enthousiasme des premières communautés.
Tertullien partageait ces idées. A vrai dire, il y avait bien un millénarisme qu'il n'admettait pas, qu'il tournait même en ridicule : c'était la théorie platonicienne d'après laquelle les individus, après avoir été mille ans dans la tombe, devaient revivre jet pourvoir aux déchets que les fléaux de toute sorte provoquaient dans la race humaine K Mais le millénarisme, le vrai, celui qui se fondait sur la tradition chrétienne et la théo-
* 'Ev Tif JTenoijÇri KeKadti^rjKévfU {ITçlaKi^iXav) Koi rbv Xçunov nçbç airrr/v èA.ffXv0évai.., Kaï àireKâM'ylte fioi (c'est Priscille qui parle) roxrrovî rbv r&trov àvai àyiov, koI ùâe t^v *Jepowra?;^fi èk roh ovçavov Kariévai, (Epiph. Haer. XIL, I, P. G. XLI, 880.
- Cf. Euseb. 1. c, p. 469; Harnack, D. G.'' 1, 390,,.
-' Hoc eniin sensibile fecisset ceqiia vis emissionis et restîtutionis, si vivi ex mortuis fièrent. Cur autem mille annos post, et non statim, ex morluis vivi? quum, si non statim supparetur quod erogatur, in totum absumi ' pericUtetur , prseveniente restitutionem defectione, quia nec pariasset commeatus hic vitae milliario tempori, longe scilicet brevior, et idcirco facilior ante exstingui quam redaccendi » (De anima XXX, P. L. II, 700). Ces théories, auxquelles il est fait allusion dans TAdversus Praxeam et le Scorpiaque, procèdent sans doute de la République de Platon; elles n'avaient rien à voir en tout cas avec les idées chiliastes traditionnelles, et Ton peut s'étonner que Pamclius (Adnot. ad h. 1., De anima) les ait confondues les unes avec les autres.
logie d'Irénée *, était une vérité assurée pour Tertullien : c'est lors de r exode du siècle, que les chrétiens recueilleront toute la moisson qu'ils attendent, l* accomplissement des promesses de Dieu (De resurr. carn. XXV).
Cette question du royaume terrestre était traitée tout au long dans l'ouvrage De spe fidelium : malheureusement cet ouvrage a disparu ^, et nous en sommes réduits à Tesquisse très rapide qu'on peut lire encore à la fin du IV^ livre contre Marcion.
A la fin des temps, se constituera, et pour mille ans, le grand règne de la promesse. La Jérusalem nouvelle, œuvre divine, celle-là même dont avaient parlé Ezéchiel et l'apôtre Jean, et dont saint Paul avait dit qu'elle serait le municipe des élus, Jérusalem descendra des cieux. La nouvelle prophétie de Montan et ses sectateurs en a dépeint la structure par avance, et récemment, lors d'une expédition en Orient, les païens euxmêmes ont pu contempler le matin, et cela pendant 40 jours, une ville fortifiée qui se dessinait dans le ciel, sans que rien sur la terre pût occasionner un phénomène aussi extraordinaire de mirage. C'est là la ville qui recevra les saints ressuscites, c'est là qu'ils jouiront d'une abondance de biens spirituels, ample dédommagement des trésors du siècle qu'ils ont perdus ou méprisés ici-bas. Ils ressusciteront, du reste, les uns après les autres, car une véritable justice demande que la durée de la récompense soit proportionnelle à leurs mérites. A la fin des mille ans de bonheur, le monde terrestre sera anéanti, puis viendra la résurrection générale, préliminaire du grand jugement : c'est alors que les justes revêtiront la substance même
* On reconnaît facilement l'influence de saint Irénée sur Tertullien à la manière dont celui-ci présente ses arguments (cf. Adv. Marc. IV, 24; P. L. 355.»).
^ Nous connaissons l'existence de ce livre et l'objet dont il traite, par Tertullien lui-même, Adv. Marc. IV, !. c, et saint Jérôme, In. £z. XI, (XXXVI, I „), et De vir. inl. 18.
des anges qui est le vêtement d'immortalité dont parlait saint Paul, et qu'ils s'en iront jouir de la félicité céleste pendant réternité.
Aux yeux de Tertullien comme de saint Irénée, les justes n'entreront donc au ciel qu'après le grand jugement. Ils font preuve de sentiments bien orgueilleux ceux qui jugent les enfers indignes de recevoir l'âme des fidèles (De anima LV) : Jésus y a séjourné entre sa mort et sa résurrection, le disciple n'est pas au-dessus du maître. Au reste, quel autre lieu pourrait alors servir d'asile aux défunts, à moins toutefois qu'on en vienne aux théories assez étranges des philosophes ^ Les martyrs seuls ont le privilège d'entrer au ciel sitôt après leur mort^ : c'est que Jean dans son Apocalypse les a vus là-haut devant le trône de l'Agneau, et les déclarations de sainte Perpétue, enfin les prophéties du Saint-Esprit et de ses nouveaux organes, prouvent suffisamment qu'ils s'y trouvent en effet. Tout cela était établi plus au long dans un traité De Paradiso qui a eu le même sort que le De spe fideîium.
Les arguments apportés par Tertullien pour démontrer la venue du grand royaume, nous sont présentés d'une manière assez originale : ce sont des arguments à doublé forme, qui prouvent à la fois un avenir bienheureux sur terre et un avenir bienheureux au ciel. C'est ici-bas et dans un autre monde que doivent se réaliser les promesses faites à Abraham et à Jacob : qu'on se rappelle l'expression même de ces promesses : Det tihi Deus de rare cœli^ voilà qui concerne le ciel, — et de opimitate terra ^ voilà qui a trait au règne de mille ans. La même signification s'attache à la vision du patriarche Jacob, dans laquelle il vit les anges qui descendaient du ciel, puis y remontaient. Dieu a voulu prendre les éléments à témoin de ce
' M Nulli patet cœlum; terra adhiic sa! va, ne dixerimus clausa. Cutn transactione entm mundi reserabuntur régna cœlorum (De anima 1. c). » ^ Tota paradisi clavus, tuus sanguis est (ibid.).
double bonheur qu'il réserve à ses élus: ne lit-on pas en Isaïe, Audi cœlum — et in aurts percipt^ terra (Adv. Marc IV, 24). — Dans l'évangile même de saint Luc, le seul qui fût admis des Bfarcionites, on trouvait des preuves de cette vérité, puisque Jésus avait dit : Quœrit€ priwmm regtmm Dei^ — et hoc adjicientur vûàés. Cétait le même Girist qui annonçait les destinées plus sublimes du royaume des deux, et les destinées plus humbles du royaume terrestre: il fallait croire à toutes ses paroles*. Enfin il était bien juste que Dieu récompensât ses fidèles, non seulement au ciel, mais là aussi où ils avaient soufiiert en son nom.
L'on ne saurait trop regretter la disparition du De spe fiée- Ihtm : nous aurions pu y trouver des détails fort intéressants sur le grand règne, et aurions constaté, sans doute, que l'éloquence rude de TertuUien n'était point inférieure à la théologie d'Irénée. Des défenseurs aussi dévoués ne pouvaient arrêter cependant les détracteurs de plus en plus nombreux du millénarisme : il n'était pas rare que cette doctrine fût abandonnée, et même battue en brèche; l'influence prépondérante de la philosophie grecque, qui avait déjà mérité Topposition des Gnostiques, devait peu à peu causer la ruine des idées chiliastes.
* « Exspectarem aliquid et de cœlo a Deo cœli, sicut et terne ita crcderem Christum sublimioni poUicentcm, ejus esse et qui hamfliora promiserat, qui expérimenta majonim de parvnlis fecerat, qui hoc inauditi si forte regni praeconium soli Cbristo rescnraverat, ut per famulos quidem terrena g^loria, CGclestis vero per ipsum Deum annuntiaretur. » (Adv. Marc. 1. c.) — Ces dernières paroles sont formules, a permettent de préciser sûrement la méthode d'interpréUtion dont on se servait à l'ég^d de l'Ancien Testament.