‹ Le million du père RaclotChapitre 10 sur 39 · CHAP. X · texte numérisé non relu

CHAP. X

Le jeudi suivant, M. de Santenay ayant à faire à la ville, sa fille l'accompagna comme elle se l'était promis, et, pendant to que le général s'occupait de ses affaires, Mathilde alla rendre visite aux dames dominicaines.

Comme toujours, elle fut d'abord reçue par la sœur Louise, au parloir, où plusieurs autres sœurs vinrent l'une après l'autre pour l'embrasser.

Mathilde ayant demandé à voir la supérieure, on lui répondit que la mère était souffrante et ne pouvait la recevoir. Mais on ne manquerait pas de lui dire que M"® de Santenay était venue à la communauté.

La jeune fille, sans laisser voir sa contrariété, manifesta 20 le désir de causer un instant avec la sœur Angèle, dont elle connaissait la grande amitié pour Marthe.

Appelée, la sœur Angèle ne tarda pas à paraître, et montra à M^® de Santenay, par son accueil, combien elle était heureuse de la revoir.

— Ma chère Mathilde, dit-elle, on m'a prévenue que vous désiriez me parler ; venez donc au jardin ; c'est aujourd'hui jeudi, nos jeunes demoiselles sont en récréation et toutes nos sœurs sont avec elles.

Mathilde suivit la sœur, et, tout en se promenant à travers 30 les nombreux groupes de jeunes filles, elle cherchait Marthe du regard ; mais ce fut en vain : la jeune novice, avertie de la visite de son amie, était vite montée dans sa chambre.

— Ma sœur, dit Mathilde, je n'ai pas à vous le cacher, je croyais voir ici Marthe Kaclot.

— Marthe Raclot ! fit la religieuse jouant l'étonnement, est-ce qu'elle vous a donné rendez- vous à la communauté ?

— Non, ma sœur.

— Alors, je ne comprends pas.

— Eh bien, ma sœur, je croyais que, depuis plus de deux mois, Marthe était revenue à la communauté.

— Et pourquoi croyiez- vous cela, ma chère Mathilde 1

— Parce que Marthe n'étant plus chez son père . .

— Comment, fit la religieuse, qui obéissait évidemment à un ordre, Marthe n'est plus chez son père 1

— Depuis plus de deux mois, comme je viens de vous le dire, ma sœur, et je ne voyais pas qu'elle pût être ailleurs que ic dans cette maison où, vous, ma sœur Angèle, la mère supérieure et toutes les sœurs êtes devenues ses amies.

— Assurément, ma chère Mathilde, nous avons toutes pour Marthe une grande affection et notre maison lui sera toujours ouverte. Mais vous n'ignorez pas que M^^ Marthe Raclot a obtenu son brevet de capacité, un brevet supérieur. Vous pouvez donc croire, ma chère Mathilde, que Marthe n'a quitté son père que pour se placer comme institutrice dans un pensionnat de jeunes demoiselles.

Après cette réponse de la religieuse, M^® de Santenay ac n'avait plus à faire aucune question. Elle se retira n'ayant plus la conviction que Marthe était rentrée à la communauté.

Le surlendemain, c'est-à-dire le samedi, M. et M"^^ Monnier donnaient leur petite fête à laquelle assistait M^^ Lormeau, leur nouvelle amie. Le gendre des époux Monnier, le notaire Rousselet, se trouva placé à table à côté de M"^ Lormeau. Homme du monde, gracieux, aimable, d'une politesse exquise, ayant, enfin, du savoir-vivre, le jeune notaire fit facilement la conquête de sa voisine.

M"^ Lormeau, qui s'enthousiasmait vite, déclara que M. 30 Rousselet était charmant et qu'elle ne voulait plus avoir que lui pour notaire.

— Bravo ! s'écria M. Monnier en riant, une nouvelle et bonne cliente pour mon gendre.

A la suite du dîner, il y eut une petite sauterie avec intermèdes de musique et de chant, un moyen fort agréable de faire reposer les jambes.

A table, M^^ Lormeau n'avait pas manqué de parler de Georges de Santenay, ingénieur des ponts et chaussées, et de dire, avec un certain orgueil, que ce jeune homme d'un si bel 40 avenir était son neveu.

Bien sûr, M"® Lormeau voulait voir ce que dirait le notaire, C'était une amorce. Mais on était à table, plusieurs personnes pouvaient entendre, et le notaire, en homme prudent, avait gardé le silence.

Mais, dans la soirée, pendant qu'une grande fille rousse, sèche et prétentieuse, jouait tant bien que mal un morceau de piano tiré de la Fille du Régiment, et que sa mère, en écoutant, se pâmait d'admiration, M. Eousselet vint s'asseoir près de M"^ Lormeau.

lo — Ainsi, mademoiselle, dit-il, vous êtes la tante de M. Georges de Santenay %

— Vous connaissez sans doute mon neveu, monsieur %

— Oui, par tout le bien que j'entends dire de lui ; et puis, je l'ai vu une fois à Aubécourt.

— Il était fort épris de M}^^ Marthe Raclot, et cette rupture, que vous connaissez, monsieur Eousselet, lui a causé un grand chagrin ; nous parviendrons difficilement à le consoler.

A ce propos, monsieur, vous me seriez très agréable en me disant pourquoi, et d'une façon si inattendue. M"*' Raclot a 20 déclaré à mon neveu et à son père qu'elle ne voulait plus se marier.

— Comment ! répliqua le notaire avec surprise, c'est M"® Raclot qui n'a plus voulu épouser monsieur votre neveu 1

— Oui, monsieur.

— Eh bien ! mademoiselle, tout le monde, à Aubécourt, croit, au contraire, que c'est M. Georges de Santenay qui n'a plus voulu de ce mariage.

— Ah ! le monde croit cela 1 II se trompe, monsieur. La vérité est la vérité, Georges de Santenay a subi un affront ;

30 mais il ne touche pas à notre honneur, Dieu merci, et nous n'avons pas à en rougir.

— Bien certainement, mademoiselle, et M. Georges de Santenay ne peut que gagner en estime et en considération pour ne pas avoir épousé M"® Raclot.

— Je sais que M. Raclot est un riche propriétaire d' Aubécourt.

— Et c'est tout ?

— Je ne suis jamais allée à Aubécourt, je n'ai jamais vu M. Raclot et je ne le connais pas autrement.

40 — Alors, vous ignorez qu'il y a vingt et quelques années il n'était qu'un pauvre domestique de ferme ]

— J'ignorais cela, en effet, monsieur. Ainsi, sa fortune lui vient d'héritage 1

— Connaissez-vous le chiffre de la fortune de M. Eaclot ? demanda le notaire, évitant de répondre à la question que lui adressait la vieille demoiselle.

— Mon Dieu non, monsieur, et je vous avoue que mon neveu, le général de Santenay et moi ne nous en sommes guère préoccupés.

— Quelle dot M. Ea,clot donnait^il à sa fille ?

— Cinquante mille francs. lo

— Il ne se montrait pas excessivement généreux, fit le notaire en soiiriant. Eh bien, mademoiselle, on peut hardiment évaluer aujourd'hui la fortune de M. Raclot à un million et demi.

— En vérité ! exclama M^^ Lormeau.

— En terre seulement, M. Eaclot possède plus d'un million, et je suis à peu près certain qu'il a plus de quatre cent mille francs dans son coffre-fort en numéraire et en valeurs mobilières.

Il donnait à sa fille une dot de cinquante mille francs 20 quand M^^ Marthe, dont la mère est décédée, a le droit de réclamer, en se mariant, la moitié de cette fortune, c'est-à-dire l'héritage de sa mère. D'après cela, mademoiselle, vous pouvez déjà commencer à juger M. Eaclot.

— Dame, je trouve qu'il n'agissait pas honnêtement avec sa fiUe.

— Je ne saurais vous dire, mademoiselle, pourquoi M^® Eaclot n'a plus voulu épouser M. Georges de Santenay ; il y a là un mystère. Mais je ne serais pas surpris en apprenant un jour que la jeune fille a subi l'influence de son père. 3° M. Eaclot a probablement eu peur d'être forcé de rendre à sa fille et à son gendre ses comptes de tutelle.

— Mais c'est donc un avare, ce monsieur Eaclot ?

— Oh ! s'il n'était qu'avare !

— Vous m'effrayez, monsieur Eousselet.

— Je n'ai rien à dire de M"^ Marthe, que je connais à peine et qui a été, parait-il, très bien élevée.

— Chez les dames dominicaines, monsieur, au même pensionnat que ma nièce, Mathilde de Santenay.

— Je sais cela, mademoiselle ; les deux jeunes filles, à 40 peu près du même âge, s'étaient liées d'amitié.

— Oui, monsieur, et l'amour de mon neveu pour M"" Marthe fut la conséquence de cette amitié entre les deux jeunes filles.

J'ai eu l'occasion de voir M^® Eaclot plusieurs fois chez mon beau-frère, le général ; c'est une jeune fille charmante sous tous les rapports ; on ne dirait point qu'elle est la fille d'un paysan, car elle a une grande distinction ; elle est gracieuse, aimante, très douce, très instruite, spirituelle et possède l'art de se faire aimer ; aussi avais- je approuvé, sans lo même faire une objection, le mariage de mon neveu.

— Malheureusement, mademoiselle, elle est la fille de M. Raclot. Et, malgré la grande fortune de ce dernier et les belles qualités de M"® Marthe, au lieu de regretter que son mariage n'ait pas eu lieu, M. de Santenay doit s'en féliciter.

— Pourquoi, monsieur ?

— En épousant M'^^ Eaclot, M. Georges de Santenay eût perdu l'estime de tous les honnêtes gens.

— Mon Dieu, monsieur Rousselet, mais qu'est-ce donc que ce M. Eaclot 1

20 — Un homme complètement déconsidéré, mademoiselle.

— Oh!

— Bien que les moyens dont il s'est servi pour s'enrichir soient connus de tout le monde dans la contrée, poursuivit M. Eousselet, si j'étais le notaire de M. Eaclot, mon devoir serait de garder le silence et je ne me ferais pas, ici, l'écho de mille voix indignées ; mais je n'ai des relations d'aucune sorte avec M. Eaclot, et puis je crois rendre un sérieux service à la famille de Santenay en l'édifiant sur le compte d'un homme dont M. Georges de Santenay a été sur le point d'épouser la

30 fille.

Peu de temps après avoir acheté l'étude de M^ Poncelet et m'être installé à Aubécourt, j'ai eu connaissance, par la rumeur publique d'abord et ensuite par les papiers de l'étude, des manœuvres de M. Eaclot ; alors, je lui ai déclaré tout net que je ne voulais me mêler en quoi que ce soit de ses affaires. Il se l'est tenu pour dit et a pris un autre notaire. Quand l'étude est obligée de lui fournir des renseignements, c'est au premier clerc qu'il s'adresse.

Ici, et très brièvement du reste, le notaire fit connaître à 40 la vieille demoiselle les agissements iniques du féroce usurier.

M"'' Lormeau était au comble de la stupéfaction,

Ah ! c'était bien un grand misérable, un "vil coquin, ce paysan qui, par-dessus tout, avait encore l'audace de se donner des airs de châtelain.

Et son neveu avait failli épouser la fille d'un pareil homme !

A cette pensée, elle se sentait frissonner dans tout son être.

— Maintenant, mademoiselle, reprit M® Rousselet, vous comprenez pourquoi je vous disais, tout à l'heure, que M. Georges de Santenay n'avait pas à regretter, mais au contraire

à se féliciter de ne pas avoir épousé M"® Marthe Eaclot. lo

— Ah ! monsieur, si ce mariage s'était fait, malgré notre ignorance des horribles choses que vous venez de me révéler, c'était le déshonneur de mon neveu ! Et quelle honte pour notre famille !

Il faut, en effet, monsieur Rousselet, que ce Raclot soit un homme bien épouvantable pour que sa fille ait été forcée de s'éloigner de lui.

— Ah ! vous savez que M^® Raclot a quitté son père "i

— Oui, monsieur, mais je n'en connais pas la cause.

— A Aubécourt, mademoiselle, on n'est pas mieux instruit 20 que vous.

— On doit savoir, toutefois, où est actuellement M"® Raclot ?

— On ne le sait pas du tout, mademoiselle.

— Par exemple ! Décidément, monsieur Rousselet, cette jeune fille est une énigme vivante.

M. Rousselet la quitta pour répondre à sa belle-mère, qui l'appelait.

Tout le reste de la soirée, M}^^ Lormeau fut songeuse, et elle se retira avant minuit.

Le lendemain, elle arriva chez le général de Santenay à 30 onze heures. Elle avait hâte de répéter ce que le notaire d'Aubécourt lui avait dit la veille. Toutefois, elle dut attendre, car elle tenait à parler en présence de Georges, et le jeune ingénieur n'arriva que juste au moment où l'on allait se mettre à table. Seulement la vieille demoiselle avait annoncé qu'ayant causé avec le notaire d'Aubécourt, elle était parfaitement renseignée au sujet de M. Raclot. En excitant ainsi la curiosité, elle préparait ses effets.

Dès que le moment fut venu, on la pressa de parler.

— Je n'ai pu savoir, dit la vieille demoiselle, pour quelle 40 raison M^® Marthe liaclot a renoncé à se marier, ni quel motif

Ta déterminée à quitter son père pour aller où 1 Nul ne le sait ; c'est un autre mystère. Mais, par compensation, j'en ai appris de belles sur M. Raclot. Ah ! c'est à faire dresser les cheveux sur la tête ! Et dire que nous ignorions tout cela !

Aussitôt, avec une exactitude qui prouvait son excellente mémoire, elle répéta ce que lui avait dit le notaire d'Aubécourt concernant Mathurin Eaclot.

Le général, Mathilde et Georges lui même étaient sous le coup d'une douloureuse surprise, lo M'^*^ Lormeau continua :

— Cela nous apprendra à être plus prudents à l'avenir, à ne rien faire avec précipitation, à aller doucement et, avant tout, à nous enquérir de ce que sont les gens.

Comme l'a fort bien dit le notaire, Georges, tu n'as plus qu'à te féliciter de ne pas avoir épousé Marthe Eaclot. Ah ! mon pauvre ami, dans quel horrible guêpier tu as failli te fourrer !

Le jeune homme restait silencieux, la tête inclinée sur sa poitrine.

— Ma sœur, dit le général, nous avons eu tort, je le reconnais, de ne pas prendre des renseignements sur la famille de M"^ Marthe ; mais nous ne voyions qu'elle, et, comme nous, ma sœur, vous avez été séduite par son adorable caractère et ses rares qualités.

— Ce qui prouve, mon frère, que tous nous avons été irréfléchis et imprudents au même degré ; mais, grâce à Dieu, nous voilà sortis sains et saufs de cette déplorable aventure.

Maintenant, Georges, continua la tante, tu n'as plus qu'à tourner tes yeux vers une autre belle jeune fille, qui sera o digne de toi et de nous.

— Ma sœur, répliqua gravement M. de Santenay, assurément Georges ne doit plus penser à M"^ Raclot ; mais parce que son père est un misérable, il ne s'ensuit pas qu'elle ait perdu une seule de ses qualités personnelles et qu'elle ait démérité à mes yeux. Non, ma sœur, non, celle qui fut l'amie de Mathilde est toujours la charmante et bonne jeune fille que j'ai reçue dans ma maison.

- Oh ! mon frère, est-ce bien vous qui parlez-ainsi ?

— Oui, c'est moi. Mais, je vais plus loin, ma sœur, et 40 je dis que M"^ Marthe Eaclot est la jeune fille la plus noble

que je connaisse, que je regrette sincèrement qu'elle ne puisse

être la femme de mon fils, ma seconde fille, et j'ajoute qu'elle a droit au respect et à l'admiration de tous.

— En vérité, mon frère, s'écria M^® Lormeau, je ne vous comprends plus !

Georges avait relevé la tête et regardait son père avec surprise.

— Ma sœur, mes enfants, poursuivit le vieillard en s'animant de plus en plus, je me suis demandé, comme vous, pourquoi M"*" Raclot n'avait pas voulu se marier, et pourquoi elle avait quitté son père ; eh bien, maintenant, j'en connais la cause ; Marthe a appris, d'une façon ou d'une autre, peu importe, quel homme était son père, et je dis avec assurance, sûr de ne pas me tromper, que cette affreuse découverte a été l'unique et véritable mobile de la conduite de Marthe.

— Oui, oui, mon père, c'est cela, vous avez raison ! s'écria Mathilde.

Georges avait l'air de sortir d'un rêve.

Quant à M^^^ Lormeau, elle n'était nullement convaincue, et elle restait raide et froide sur son siège, ayant sur les lèvres un sourire incrédule. 2c

— Oh ! la brave fille ! Oh ! la noble enfant ! exclama le général, se laissant aller à l'enthousiasme de son grand et généreux cœur.

Mathilde, les yeux pleins de larmes, se jeta au cou de son père et l'embrassa.

Trois mois s'écoulèrent. Aucun événement, aucun incident n'était venu modifier la situation. On ne savait toujours point que M"® Raclot était institutrice au pensionnat des dominicaines. Georges de Santenay ne parvenait pas à oublier Marthe, et Marthe pensait toujours à Georges. 30

On était arrivé à la mi-avril, aux premiers beaux jours du printemps.

Un après-midi, étant dans son grand herbage des Noues, au milieu des bœufs achetés aux dernières foires, M Raclot fut frappé, tout à coup, d'une attaque de paralysie.

On le releva, on courut chercher une voiture et on le

transporta chez lui, où le médecin qu'on était allé prévenir en toute hâte ne tarda pas à arriver.

Ija paralysie n'était que partielle et ne mettait pas le malade en danger de mort.

M. Raclot, qui avait une peur horrible de mourir, se sentit rassuré.

En effet, grâce aux soins qui lui furent donnés, il était remis sur pied au bout de dix jours. Seulement, il ne pouvait plus remuer le bras gauche, et la partie gauche du to visage, la bouche comprise, était affreusement déformée.

M. Raclot considéra que c'était peu de chose, du moment que la tête était toujours bonne.

Mais le médecin avait eu la cruauté de lui dire qu'il devait veiller sur lui, de bien prendre garde, attendu que, s'il avait une nouvelle attaque, il n'en serait pas quitte à si bon compte.

Ces malencontreuses paroles troublèrent la tranquillité de M. Raclot, empoisonnèrent sa douce existence par des craintes continuelles. Le matin, le soir, à toute heure du jour et de la nuit, quand il ne dormait pas, il avait la mort devant lui. 2o C'était l'épée de Damoclès suspendue sur sa tête.

Il avait beau se raidir, se dire qu'il était bête, la peur de mourir le poursuivait partout et sans cesse.

Cela ne l'empêchait pas de vouloir acheter, sur le territoire de Ligoux, la prairie de la Saulaie, qui lui faisait envie depuis longtemps. Le propriétaire était dans une situation critique, il lui fallait de l'argent. Déjà M. Raclot lui avait fait offrir par son notaire la moitié à peine de la valeur de l'herbage. Il avait repoussé avec colère l'offre dérisoire. Mais il ne trouvait pas un autre acquéreur, ce que savait très bien M. Raclot. 30 Et le riche paysan se disait :

— Il a beau faire, il y viendra.

Mais la paralysie n'avait pas non plus dit son dernier mot.

Un soir qu'il avait très bien soupe, avec un appétit qu'il ne se connaissait plus, M. Raclot se coucha enchanté de sa personne et en pensant qu'avant huit jours la prairie de la Saulaie serait à lui.

Le lendemain, le seigneur d'Aubécourt ne se leva point à

son heure habituelle. Cela étonna fort la servante qui se

décida, vers neuf heures, à entrer dans la chambre de son

40 maître. Elle le trouva dans son lit, les yeux démesurément

ouverts, fixes, brillants, et ne faisant plus aucun mouvement.

D'abord, la servante crut que M. Raclot était mort ; mais elle s'aperçut qu'il avait entendu le bruit de ses pas en voyant ses yeux effrayants se tourner vers elle et la regarder avec une expression de terreur indicible.

La servante comprit qu'il fallait courir chercher le médecin.

Il vint, le docteur, et, quand il eut vu M. Raclot, il secoua la tête, puis se retira en disant :

— n est perdu, il n'a plus que quelques heures à vi\Te.

Le malade ne pouvait plus que bredouiller des paroles lo sans suite, à peu près incompréhensibles, mais il n'avait pas perdu encore la faculté de penser.

Mais n'allez pas croire qu'il pensait à sa fille et était affligé de ne pas l'avoir près de lui. Il ne songeait qu'à une seule chose : à la prairie de la Saulaie. Les seuls mots compréhensibles qui s'échappaient de ses lèvres déjà glacées étaient ceux-ci, qu'il répétait constamment :

— Je l'aurai ; il a beau faire, il y viendra ! . . .

La terre, toujours la terre, toujours la fureur d'augmenter son bien ! 20

Mais avait^il conscience de l'état dans lequel il se trouvait !

Cependant le bruit de la fin prochaine de l'usurier s'était vite répandu.

' n n'a plus que quelques heures à vivre, avait dit le médecin.'

Sans perdre de temps, le maire fit prévenir le juge de paix, qui demeurait au chef-lieu de canton, afin que les dispositions pour l'apposition des scellés fussent prises immédiatement,

— Si seulement on savait où est sa fille, disait le maire 30 à qui voulait l'entendre.

La nourrice de Marthe apprit que le maire était dans un grand embarras, parce qu'il ne savait pas comment il ferait parvenir à M'^^ Raclot la nouvelle de la mort de son père.

Alors la bonne paysanne mit sa belle robe des dimanches, une coiffe blanche et se rendit chez le magistrat municipal.

— Monsieur le maire, lui dit-elle, si vous voulez savoir très vite où est M"® Marthe Raclot, je vous conseille d'envoyer un exprès à la ville, chez les dames dominicaines.

— Et vous pensez que ces religieuses savent où se trouve 40 Marthe Raclot ?

— J'en suis sûre, monsieur le maire.

— Dans ce cas, je vais suivre votre conseil et envoyer un exprès à la ville.

Il était près de quatre heures de l'après-midi, et, si diligent que fût le maire, le temps de faire manger et boire le cheval et de sortir le cabriolet de la remise, il était plus de cinq heures quand le domestique de M. le maire se mit en route.

On savait déjà dans le village que le domestique partait a la recherche de M^^'^ Raclot.

ro — Ah ! oui, il la trouvera, disait ironiquement ceux que la vieille nourrice appelait des langues de vipère.

Il était onze heures de la nuit lorsque le domestique du maire revint de la ville. Il avait fait la commission dont il était chargé, causé avec une vieille religieuse dans le pai-loir du couvent, et il annonça à son maître que le lendemain matin, à neuf heures, M"® Marthe Raclot arriverait à Aubécourt.

Depuis une heure, M. Raclot était mort ; mais, dès sept heures du soir, le maire avait envoyé au château, chargés d'y faire bonne garde, trois hommes de confiance. Si, comme le 20 domestique l'annonçait, la fille du défunt arrivait le lendemain à neuf heures, le juge de paix n'avait plus rien à faire, l'apposition des scellés devenait inutile.

Un quart d'heure après la visite du domestique à la communauté, la supérieure fit appeler Marthe et lui apprit que son père, très gravement malade, était en danger de mort.

La pauvre jeune fille voulait partir immédiatement, mais la supérieure lui fit comprendre qu'elle ne pouvait lui permettre de voyager la nuit, et que, d'ailleurs, à l'heure qu'il était, il serait impossible de trouver une voiture. 30 — Ma chère enfant, ajouta la supérieure, j'ai déjà donné des ordres pour qu'une voiture vienne vous prendre demain matin à six heures, et comme je ne veux pas que vous alliez seule à Aubécourt, j'ai décidé que notre sœur Angèle vous accompagnerait.

Marthe remercia la supérieure et se retira en pleurant. Quelque chose lui disait qu'elle arriverait trop tard pour fermer les yeux à son père.

C'est une route très accidentée qui conduit de la ville à Aubécourt, ayant de raides montées, fatigantes pour les 40 chevaux, bien qu'ils soient forcés de marcher au pas.

La voiture qui conduisait Marthe et la sœur Angèle était

une espèce de carriole découverte. Heureusement, l'air était tiède et le temps superbe, sans un souffle de vent.

Les voyageuses s'étaient installées, le mieux qu'elles avaient pu, derrière le cocher, sur un banc avec dossier et suspendu au moyen de courroies.

Les voyageuses étaient déjà à trois lieues de la ville lorsque le cheval arriva à une des montées dont nous venons de parler, la plus longue, la plus rapide, la plus difficile, mais la dernière.

Le cheval se mit à gravir la pente lentement, suant, lo soufflant, reniflant.

A deux cents mètres environ, en arrière de la carriole, un bon petit cheval, aux jarrets d'acier, attelé à un léger tilbury, trottait sur la route. Toutefois, il dut ralentir sa marche quand il arriva à la côte que gravissait péniblement le cheval de louage ; il ne tarda pas, néanmoins, à rejoindre la carriole ; mais, alors, il parut décidé à vouloir régler son pas sur celui de l'autre animal, afin de marcher côte à côte.

Le tilbury avait deux voyageurs, un homme âgé et une jeune fille. Le vieillard conduisait. 20

Tout à coup, la jeune fille s'écria joyeusement :

— C'est sœur Angèle, mon père, c'est sœur Angèle !

La religieuse se tourna vivement du côté du tilbury et salua M. de Santenay et sa fille.

En même temps, Marthe, qui tenait sa tête baissée, enveloppée dans son voile, se redressa.

Deux exclamations, l'une de surprise et de joie, l'autre de surprise seulement, se croisèrent :

— Marthe !

— Mathilde ! 3°

— Arrêtez, monsieur, arrêtez ! cria M"® de Santenay au cocher de la carriole.

Celui-ci s'empressa d'obéir et son cheval eut un petit hennissement de satisfaction. Le cheval du tilbury s'était également arrêté.

Mathilde sauta lestement à terre, monta sur le marchepied de la carriole et se pendit au cou de son amie qu'elle se mit à embrasser follement.

Marthe aussi embrassa Mathilde en pleiu-ant.

— Marthe, ma chère Marthe, dit M"® de Santenay, est-ce 4© que tu n'es pas heureuse de me revoir 1

— Si, Mathilde.

— Mais tu es triste et tu pleures ! Pourquoi ?

— J'ai été prévenue, hier soir, que mon père allait mourir. Sœur Angèle m'accompagne à Aubécourt ; mais j'arriverai trop tard.

— Alors, chère Marthe, je comprends ta douleur, dit Mathilde, subitement attristée : mais ce costume que tu portes 1 . . .

Ce costume est celui de novice, répondit la sœur Angèle. lo Comment, Marthe, s'écria M^^® de Santenay, tu veux te faire religieuse 1

— Oui, Mathilde.

— Ainsi, ma sœur, reprit la fille du général d'un ton peiné, Marthe était à la communauté et vous me l'avez caché !

— C'était l'ordre de notre mère supérieure, et M"° Raclot ne voulait pas qu'on connût le lieu de sa retraite.

— S'il en est ainsi, ma sœur, je n'ai plus rien à dire.

Les deux jeunes filles s'embrassèrent encore, puis Mathilde remonta dans le tilbury.

2o M. de Santenay salua de la main la sœur et la novice.

Les deux chevaux se remirent en marche ; mais le tilbury fut bientôt en avant de l'autre voiture, et, quand celle-ci arriva sur le plateau, Marthe et la religieuse purent voir encore le tilbury qui, ayant pris une autre route, s'éloignait au grand trot du cheval.

M. de Santenay et Mathilde se rendaient chez M'^* Lormeau pour lui souhaiter sa fête. Georges devait également se trouver chez la vieille tante. On était au 19 mai, et M"® Lormeau avait sainte Denise pour patronne. 30 La demie de neuf heures sonnait à l'horloge de la paroisse lorsque Marthe et sa compagne arrivèrent à Aubécourt. Elles descendirent de voiture devant la maison de la vieille nourrice qui, ayant reconnu la jeune fille, malgré son vêtement, accourut pour la serrer dans ses bras.

— Nourrice, mon père 1 demanda Marthe.

— M. Raclot n'est plus ; que le bon Dieu reçoive son âme. Marthe poussa un profond soupir.

— Ah ! fit-elle, je l'avais bien dit que nous arriverions trop tard !

40 — Est-ce que M. Raclot est mort ce matin ? demanda la relieieuse.

*— Non, ma sœur, il a rendu l'âme hier soir.

— A quelle heure ?

— A dix heures.

— Vous voyez, ^larthe, qu'il vous était absolument impossible de voir votre père avant sa mort. L'envoyé de M. le maire d'Aubécourt n'est arrivé à la communauté qu'à huit heures ; quand même vous seriez partie immédiatement, vous ne pouviez arriver que vers onze heures, puisqu'il faut au moins trois heures pour faire le trajet.

— C'est vrai, ma sœur ; je ne devais pas revoir mon père xc vivant.

Pendant ce colloque, qui avait lieu dans la rue, beaucoup de curieux s'étaient mis aux fenêtres, d'autres s'avançaient sur le seuil des portes.

Ces mots : ' C'est elle ! c'est sa fille ! c'est Marthe Raclot!' volaient de bouche en bouche.

Cependant, après avoir dit à la bonne paysanne : * A bientôt, nourrice ! ' la jeune fille prit le bras de la sœur Angèle et elles se dirigèrent vers le château.

En un instant, la vieille nourrice fut entourée par plus de 20 cinquante personnes. C'était une avalanche de questions.

— Laissez-moi donc tranquille, dit la vieille femme, répondant à tout le monde à la fois, eh bien, oui, c'est Marthe Raclot, et après ? . . . Ah ! vous ne savez plus que dire. Vous avez la bouche cousue ; ça vous fait quelque chose tout de même de la voir habillée en religieuse ! Eh bien, oui, depuis qu'elle est partie, elle est au couvent des Dominicaines.

Ah ! la pauvre petite ! en a-t-on assez dit sur son compte ! L'avez-vous assez traînée dans la boue ! Lui avez-vous assez craché d'injures à la figure ! Allez, allez, les gens d' Aube cornet 30 sont des gueux ; ils ne valent pas grand'chose, ils ne valent rien !

Ayant jeté ainsi son cri d'indignation et de colère, la vieille femme rentra brusquement chez elle et ferma sa porte.

Le lendemain, à dix heures, eurent lieu les obsèques de Mathurin Raclot. Il n'y avait pas foule derrière son cercueil. Les domestiques du défunt, ses tenanciers, la vieille nourrice et quelques dévotes marchaient derrière l'orpheline, qui s'appuyait sur le bras de la sœur Angèle. Mais sur le passage du 40 convoi il y avait beaucoup de monde, et tout ce monde saluait

avec respect, non pas le mort dans son cercueil, mais sa fille et la religieuse qui l'accompagnait.

Déjà un revirement complet s'était fait en faveur de Marthe, et ceux-là mêmes qui avaient été les plus acharnés contre elle étaient les premiers à vanter sa bonté, à exalter son mérite et ses vertus.

Le père Raclot était une canaille, ça, c'était vrai, mais sa fille n'avait rien fait, elle, elle ne savait rien de rien ; on lui devait des égards, du respect. N'était-elle pas assez à plaindre lo d'être la fille de Mathurin Raclot ^

Comme le cercueil arrivait devant la porte de l'église, on vit une voiture s'arrêter sur la petite place et descendre de cette voiture Georges de Santenay, d'abord, puis Mathilde et le général.

La veille au soir, étant encore chez M"® Lormeau, ils avaient appris que M. Raclot était mort et que l'enterrement aurait lieu le lendemain.

— Nous irons tous les trois, avait dit aussitôt M. de Santenay à ses enfants ; nous devons à M"^ Marthe Eaclot ce

20 témoignage d'estime et de sympathie.

La sœur Angèle vit les trois personnages se mettre à la suite du cortège.

— Ma chère Marthe, dit-elle tout bas à la jeune fille, vous n'êtes plus ici sans amis ; M. le général de Santenay, son fils et sa fille sont derrière vous.

Marthe tressaillit, et la religieuse s'aperçut qu'elle était devenue toute tremblante.

Après la cérémonie funèbre, M. de Santenay et ses enfants suivirent le cercueil au cimetière, et, quand tout fut terminé, 30 le vieillard s'approcha de Marthe, l'embrassa et lui dit :

— Courage, mon enfant, courage, et n'oubliez pas que, malgré tout, vous avez toujours en moi un ami.

A son tour, Mathilde embrassa affectueusement son amie. Sans prononcer une parole, Georges tendit sa main à Marthe.

Quand elles se touchèrent, les deux mains tremblèrent. Alors le jeune ingénieur laissa échapper cette exclamation :

— Ah ! Marthe ! . . .

Ce fut tout.

40 La jeune fille avait baissé la tête pour cacher son trouble et sa rougeur.

Le général, Georges et Mathilde s'éloignèrent aussitôt pour rejoindre leur voiture, qui les attendait à l'auberge.

Alors, un monsieur à figure blême, tout habillé de noir, portant des lunettes à branches d'or, s'avança vers Marthe avec empressement, son chapeau à la main, ce qui permettait de voir qu'il était chauve, quoiqu'il n'eût pas plus de quarante ans.

— Mademoiselle, dit-il d'un ton obséquieux, je suis M. Bondois ; c'est moi, mademoiselle, qui avais l'honneur d'être le notaire de ce cher M. Eaclot, votre père. lo

La jeune fille s'inclina, en disant :

— Bonjour, monsieur.

— Très certainement, mademoiselle, vous allez avoir besoin de mes services ; dès ce moment je me mets entièrement à votre disposition.

— Je vous remercie, monsieur ; aussitôt que cela sera nécessaire, j'aurai recoiu-s à vous.

— Mademoiselle me permet-elle de lui adresser une question 1

— Je vous écoute, monsieur. 20

— J'ai appris que les scellés avaient été apposés au château.

— En eff"et, monsieur.

— Mais c'était absolument inutile.

— On me l'a fait observer, monsieur ; mais c'est moi qui ai voulu cela pour des raisons que je n'ai pas à faire connaître, quant à présent.

— Oh ! alors, mademoiselle, c'est difi'érent.

La jeune fille salua le notaire, reprit le bras de sœur Angèle, et elles sortirent du cimetière pour se rendre chez la 30 vieille nourrice, où elles allaient déjeuner.

Quand elle arrivèrent, la table était mise avec trois couverts ainsi que l'avait demandé la jeune fille.

La bonne paysanne ouvrit une porte.

— Ma chère enfant, dit-elle, voilà ta petite chambre et le lit que je t'ai préparé ; ah ! tu ne seras pas chez ta vieille nourrice aussi bien qu'au château ; mais voilà, tu veux demeurer avec moi . . . Machérie, j'ai fait de mon mieux . . .

— Sois tranquille, ma bonne nourrice, je serai très bien ici, ne te tourmente pas. 40

— Oh ! s'il ne te faut que de l'affection et du dévouement

répliqua la vieille femme presque gaiement, tu n'auras iii te plaindre, tii rien à désirer.

Le lendemain de son installation chez sa nourrice, Marthe sortit seule à neuf heures du matin.

On savait déjà qu'après l'enterrement de son père elle n'était pas remontée au château, qu'elle avait déjeuné, dîne chez sa nourrice, et l'on se demandait :

— Qu'est-ce que cela veut dire 1

Marthe était sortie pour faire une visite à M. Eousselet. ïo Elle entra timidement dans l'étude et demanda si elle pouvait voir le notaire.

Un des clercs alla prévenir M. Eousselet, et Marthe fut aussitôt introduite dans le cabinet de l'ofïicier ministériel, qui la reçut avec déférence et la pria gracieusement de s'asseoir. Puis il crut devoir s'excuser de n'avoir pas assisté aux obsèques de M. Eaclot.

— Mademoiselle, dit-il, j'ai dû, avant-hier, conduire M*"^ Eousselet chez ses parents, où elle va passer une huitaine, et je ne suis rentré à Aubécourt qu'hier dans l'après-midi.

20 — Mon Dieu, monsieur, fit la jeune fille, vous n'avez pas à vous excuser ; d'ailleurs, vous n'étiez pas en relations avec mon père.

— C'est vrai, mademoiselle ; mais ce n'eût pas été une raison; si j'eusse été à Aubécourt, pour vous, mademoiselle, — et le notaire appuya sur ces mots ' pour vous,' — j'aurais accompagné monsieur votre père à sa dernière demeure.

A ce propos, mademoiselle, j'ai eu le plaisir de voir, à Rosières, M. le général de Santenay, son fils et sa fille, qui sont de vos amis. C'est moi qui leur ai appris le décès de 30 M. Eaclot, et j'ai su hier, en arrivant, que MM. et M"^ de Santenay étaient venus à Aubécourt pour assister aux obsèques de monsieur votre père.

— Ainsi, monsieur, répondit la jeune fille très émue, c'est à vous que je dois l'honneur que m'ont fait MM. et M"® de Santenay, je vous remercie de tout mon cœur.

— Oh ! mademoiselle !

— Je suis une pauvre fille, monsieur, sans parents, n'ayant guère d'amis, et les marques de sympathie me sont chères.

— Mademoiselle, répliqua vivement le notaire, vous avez plus d'amis que vous ne le pensez, et moi-même . . .

— Encore une fois, merci, monsieur ; j'ai donc été bien inspirée en venant vous trouver.

— Si vous avez besoin de moi, mademoiselle, je serai heureux de vous être agréable.

— Oui, monsieur, j'ai besoin de vous, et j'ai même lo beaucoup, beaucoup à vous demander.

— Pardon, mademoiselle, mais je dois vous dire que, n'étant pas le notaire de M. Raclot . . .

— Ah ! monsieur, interrompit la jeune fille, avez-vous donc déjà l'intention de vous récuser 1

— Non, certes ; cependant . . .

— Monsieur, si je m'adresse à M. Rousselet, c'est que je ne veux pas m'adresser à M. Bondois.

— Puis- je demander à M"^ Raclot à quoi je suis redevable du choix dont elle m'honore ^ 20

— Je viens à vous, monsieur, en toute confiance, parce que, successeur de M. Poncelet, vous n'avez pas voulu être le notaire de mon père.

— S'il en est ainsi, mademoiselle, je n'ai plus qu'à vous demander ce que je dois faire pour vous.

— Tout, monsieur, tout ; ah ! je vais être très exigeante.

— Soit, mademoiselle ; ce sera à moi de répondre à vos exigences et de me montrer digne de votre confiance.

— Je suis une ignorante, monsieur, je n'entends absolument rien aux afîaires. 30

— Je serai votre conseil.

— Sans doute, mais ce ne serait pas assez ; c'est un mandat très étendu que je désire vous confier, monsieur, avec tout pouvoir d'agir en mon nom.

— Au mieux de vos intérêts.

— Au mieux des intérêts de la succession de mon père. Vous voulez bien accepter, n'est-ce pas 1

— J'accepte, mademoiselle.

— Je ne connais pas l'importance de la fortune de mon père, monsieur, cependant j'ai entendu dire qu'il avait un 40 million.

— Vous n'êtes pas exactement renseignée.

— Est-ce que vous connaissez, approximativement, bien entendu, la valeur de la succession ?

— Oui, mademoiselle.

— Eh bien, monsieur ?

— Je ne crois pas être au-dessous de la vérité en vous disant que la fortune de M. Kaclot peut être évaluée à quinze cent mille francs, un million et demi.

— Oh ! tant que cela ! fit Marthe.

lo Dans sa pensée, ces paroles signifiaient : *Que de victimes !'

— Vous ne vous trompez pas, monsieur ?

— Pas de beaucoup, mademoiselle.

— Pourtant, monsieur, comment pouvez-vous savoir 1

— D'abord, par les actes de propriété qui sont dans mon étude, par ceux qui existent chez mon confrère, M. Bondois, et, mieux encore, par la valeur réelle des biens successivement acquis par M. Eaclot. En terres seulement, mademoiselle, la succession dépasse un million ; il nous reste à mettre en ligne

20 de compte les valeurs mobilières, l'or et l'argent. Ici, je peux me tromper, car je n'ai pas fait l'inventaire du cofFrefort de M. Kaclot ; mais si j'établis mon calcul d'après les revenus annuels de monsieur votre père, — je ne parle pas de sa dépense, qui était presque nulle, — j'arrive à trouver qu'il doit y avoir environ cinq cent mille francs de valeurs dans son cofFre-fort.

— Mon père a constamment acheté, monsieur ?

— Oui, mademoiselle ; mais les sommes employées en achats de terres ne sont pas comprises dans mon calcul,

30 puisque je les ai comptées déjà dans la propriété foncière et immobilière.

— Enfin, nous serons fixés lorsque, les scellés levés, vous ouvrirez le cofFre-fort et en ferez l'inventaire.

— Oui, mademoiselle ; mais c'est à votre requête, paraîtil, que les scellés ont été apposés : en général, l'apposition des scellés n'a lieu que lorsqu'il y a à sauve-garder les intérêts de tiers absents ; qui donc vous a conseillé de prendre cette mesure 1

— Personne, monsieur.

40 — Alors, mademoiselle, je ne comprends pas, je voua l'avoue, que vous ayez eu cette idée.

— Seule dans ce château, ouvert à tout le monde, n'ayant près de moi que trois domestiques que je ne connaissais pas, dont, par conséquent, je n'étais pas sûre de la fidélité, j'ai craint qu'un vol ne fût commis.

— Ah ! fit le notaire, désagréablement impressionné. Et ses sourcils se froncèrent.

— Voyez-vous, monsieur, continua la jeune fille, je veux qu'il ne soit rien distrait de l'héritage de mon père, pas la plus petite somme d'argent, pas le moindre objet.

— Pourtant, mademoiselle, répliqua M. Eousselet avec lo une certaine raideur, vous aurez à payer les frais d'amortissement, les frais des obsèques de votre père, les domestiques ;

il y a enfin la succession à liquider.

— Oh ! cela, monsieur, c'est difî'érent, il le faut, c'est forcé ... Il y aura aussi vos honoraires dont vous ne parlez pas . . . Mais vous serez mon fondé de pouvoir, vous ferez pour le mieux, comme vous voudrez; tout ce qu'il vous conviendra de faire, je l'accepte d'avance ; vous voyez, monsieur Eousselet, que j'ai mis en vous toute ma confiance, tout mon espoir. 20

— Mais vous ne me connaissez pas, mademoiselle.

— Si, monsieur, si, je vous connais : je sais pourquoi vous avez refusé à mon père d'être son notaire ; et puis, ajouta Marthe avec émotion, ne m'avez-vous pas dit, tout à l'heure, que vous étiez mon ami 1

— Singulière jeune fille, pensa le notaire ; décidément, je ne la comprends pas.

Marthe reprit :

— Vous ne savez peut-être pas, monsieur Eousselet, que je me suis installée chez ma vieille nourrice où je demeurerai 30 aussi longtemps que ma présence à Aubécourt sera nécessaire. N'habitant pas au château, les domestiques de mon père ne me sont plus nécessaires ; vous voudrez bien les congédier, et,

si vous le trouvez juste, leur donner à chacun une gratification convenable. Il y a, m'a-t-on dit, une centaine de bœufs dans les herbages ; vous aurez à les faire conduire au marché aussitôt qu'ils seront en état d'être vendus ; vous aurez besoin d'argent, de beaucoup d'argent. Mais chaque chose se fera à son temps, n'est-ce pas, monsieur ?

Le notaire se contenta de répondre par un mouvement de 40 tête.

72 LE MILLION Dtr PERE RACLOT

— Je pense, monsieur Rousselet, poursuivit la jeune fille, que vous ferez un inventaire.

— Assurément, mademoiselle, car sans un inventaire et les actes y attachés, vous ne pourriez pas entrer, légalement, en possession de votre héritage.

— Tout cela coûtera beaucoup ?

— Dame, oui, répondit le notaire, attachant son regard scrutateur sur le visage de Marthe.

— Enfin ! murmura la jeune fille, to Elle reprit à haute voix :

— Une des premières choses à faire, monsieur Rousselet, sera de mettre en vente le château et le domaine d'Aubécourt.

— Pourquoi, mademoiselle ?

— Parce que, ce qu'il nous faut surtout, c'est de l'argent, beaucoup d'argent ; nous ferons argent de tout.

Oh ! oh ! pensa le notaire, est-ce qu'elle aurait aussi hérité de l'avarice de son père ?

M. Eousselet, tout d'abord séduit par la grâce charmante de la jeune fille, commençait à se refroidir singulièrement. 20 — Mademoiselle, répondit-il, je crois devoir vous dire que le château n'est pas d'une vente facile ; il est branlant de toutes parts et a besoin de réparations urgentes.

— Qu'on paye ce que l'on doit payer, c'est bien, répliqua Marthe ; mais ne me parlez pas de dépenser un sou autrement.

— Alors, vous ne trouverez pas d'acquéreur pour le château, une ruine.

— Eh bien, qu'il tombe, qu'il s'écroule ! s'écria Marthe avec une sorte d'emportement.

30 Plus calme, elle continua :

— Nous vendrons seulement le domaine et les bois qui en font partie.

— Si je vous comprends bien, mademoiselle, vous voudriez vendre immédiatement,

■ — Oui, oui . . .

— Et, autant que possible, argent comptant.

— Oui, monsieur, voilà bien ce que je voudrais,

— - Chose extrêmement difficile. Pour se rendre acquéreur du domaine et des bois qui en dépendent, il faut avoir une

40 fortune relativement considérable, et, je ne vous le cache point, mademoiselle, je ne vois pas du tout où vous trouverez

un acquéreur. Assurément, on peut mettre le domaine en vente, mais peut-être faudra-t-il attendre plusieurs années avant qu'un acquéreur sérieux se présente.

— Nous ne pouvons pas attendre, monsieur Rousselet.

— Oui, puisque vous voulez réaliser immédiatement ; seulement, à l'impossible nul n'est tenu.

— Et pourtant, il nous faut de l'argent.

— Vous en avez, puisque je vous donne l'assurance que vous trouverez au moins quatre cent mille francs dans la caisse de M. Eaclot. lo

— Ce n'est pas assez, Monsieur Rousselet, il faut absolument vendre le domaine. On ne trouvera pas d'acquéreur, dites-vous ; eh bien ! vous vendrez par morceaux, par lots.

— Soit ; dans ces conditions, l'opération peut réussir. Maintenant, parlons des autres propriétés ; avez-vous aussi l'intention de les vendre 1

— Nous vendrons la ferme des Treilles qui se compose en grande partie de vignes.

— Et celle du Courant ? Et celle des Bosquets ? Et les herbages des Noues et de la Hourie ? 20

— Nous n'avons pas à les vendre, monsieur Rousselet.

— Alors, vous gardez les deux fermes et les clos 1

La jeune fille regarda le notaire et un doux sourire courut sur ses lèvres.

— Dans ce cas, ajouta M. Rousselet, vous aurez besoin d'un régisseur.

La jeune fille eut un nouveau sourire.

— Les clos et les deux fermes ne m'embarrassent pas, ditelle. Monsieur Rousselet, continua-t-elle, les deux clos ont été formés par la réunion d'un certain nombre de parcelles de 30 prairie acquises successivement par mon père ; les actes que vous avez ici vous diront quels étaient les anciens propriétaires ; ils sont dix, ils sont quinze, vingt peut-être ; quant aux fermes, celle du Courant appartenait, lorsque mon père l'a achetée, à M""^ veuve L • mbert et à ses deux jeunes enfants ; celle des Bosquets était la propriété des enfants mineurs Charbonnet.

— Oui, mademoiselle.

— Eh bien, monsieur Rousselet, reprit Marthe, en élevant la voix, vous, mon mandataire, ayant pouvoir d'agir en mon 40 nom, vous rendrez à M™^ Lambert et à ses enfants la ferme

du Courant, aux enfants Charbonnet la ferme des Bosquets et les parcelles de prairie à ceux qui en ont été dépossédés. Le notaire s'était dressé debout comme par un ressort.

— Que dites-vous, mademoiselle ! exclama-t-il.

— Je dis, monsieur, répondit la jeune fille en se levant à son tour, que l'heure de la justice est venue ; je dis qu'il est grand temps de rendre à ces malheureux ce qui leur a été pris.

— Ah ! s'écria le notaire, la gorge serrée par l'émotion, je lo comprends, je comprends enfin !

— Eh bien, monsieur Rousselet, voulez-vous toujours être avec moi 1

— Si je le veux ! répondit-il, les yeux pleins de larmes, si je le veux ! . . . Oh ! mademoiselle ! Oh ! noble enfant! . . .

Il essuya vivement ses yeux et continua :

— Pardonnez à mon émotion, mademoiselle, et laissez-moi vous contempler, laissez-moi vous admirer !

— Oh ! monsieur, dit Marthe, devenue toute rouge, vous me rendez confuse, honteuse !

20 — Pardonnez-moi encore, mademoiselle ; mais ce que vous voulez faire est si beau, si grand ! . . .

— Mon devoir, monsieur.

— Oh ! votre devoir !

— Strictement mon devoir, monsieur Rousselet. Je sais tout, monsieur ; je sais par quelles manœuvres honteuses, odieuses, mon malheureux père s'est enrichi, et je veux, autant qu'il me sera possible, consoler ceux qu'il a mis dans la peine, essuyer les larmes des victimes, rendre aux orphelins le pain arraché de leur bouche, réparer, enfin, tout le mal

30 qu'il a fait ! je ne veux pas que, comme sa vie, la mémoire de mon père soit maudite.

— Mademoiselle Marthe, les victimes oublieront en vous bénissant.

— Ah ! je ne demande qu'une chose, monsieur ; vivre en paix avec moi-même.

— C'est bien. Mais ne restez pas debout, mademoiselle, asseyons-nous et causons.

— Oui, monsieur, causons.

— Mademoiselle Marthe, c'est un immense honneur que 40 vous me faites en voulant m'associer à votre grande œuvre de

réparation.

— Je savais que je pouvais m'adresser à vous en toute confiance.

— Merci, mademoiselle ; mon dévouement sera à la hauteur de votre confiance. Sans tarder, je vais me mettre au travail, établir mes calculs et préparer les actes de restitution.

— Oui, monsieur Rousselet, sans retard ; seulement je vous demande une chose . . .

— Dites.

— Votre travail sera un peu long, sans doute ; je vous prie de n'en parler à personne ; je voudrais que ce que nous lo allons faire ne fût connu qu'au dernier moment.

— Le secret en sera gardé, je vous le promets.

— Merci. Vous venez de me parler de calculs que vous avez à faire, pouvez-vous me dire en quoi ils consistent ?

— Certainement, mademoiselle, il faut que j'établisse le compte de chacun des intéressés afin de fixer leurs droits dans la restitution générale.

— Je ne comprends pas bien, monsieur.

— Oh ! c'est bien simple.

— Soit ; mais, je vous l'ai dit, je n'entends rien aux 20 affaires.

— Eh bien, mademoiselle, prenons, par exemple, la ferme du Courant ; M. Raclot a prêté au fermier Lambert une somme fictive de cent trente mille francs, je crois, et en réalité de soixante-dix ou soixante-quinze mille francs. A ce capital doivent s'ajouter les intérêts capitalisés à cinq pour cent jusqu'au jour où la veuve Lambert a été expropriée. Or, si comme vous en avez l'intention, vous faites rentrer la veuve Lambert en possession de la ferme, elle vous doit la somme prêtée à son mari par votre père, plus les intérêts capitalisés ; 3° alors, comme garantie, nous prenons hypothèque. Vous comprenez bien, n'est-ce pas 1

La jeune fille répondit par un mouvement de tête.

— Eh bien, mademoiselle, c'est en procédant ainsi que j'établirai les comptes de chacun.

— Monsieur Rousselet, répondit gravement la jeune fille, en procédant ainsi vos comptes ne seront pas justes.

— Mademoiselle, je vous assure . . .

— Ou bien, si vous aimez mieux, interrompit-elle, ils ne seront pas équitables. 40

— Mais , . ,

— Écoutez-moi, monsieur .Rousselet ; je ne veux pas de ces comptes ; vous avez mieux à faire et cela simplifiera beaucoup votre besogne : Restituez purement et simplement chacun des intéressés la propriété dont mon père l'a

Le notaire fit un bond sur son siège.

— Mais vos droits, mademoiselle, vos droits ! s'écria-t-il.

— Je n'en ai pas, monsieur, je veux n'en avoir aucun. Mon père a causé la ruine de malheureux qui tous aujourd'hui

lo sont dans la misère ; ah ! monsieur Rousselet, ce sont eux qui ont des droits à faire valoir avant moi ; ils doivent être indemnisés de ce qu'ils ont souôert ! . . . Vous remettez M'"^ veuve Lambert en possession de sa ferme du Courant, et lui donnerez, en même temps quittance des sommes empruntées à mon père par son mari. Et vous voudrez bien faire ainsi pour tous les autres.

— Oh ! oh ! fit le notaire.

Et il resta un instant sous le coup de la stupéfaction,

— Mais, mademoiselle, répliqua-t-il, si vous faites cela, il ao ne vous restera rien,

— C'est ce que je veux, monsieur Rousselet.

— Heureusement, mademoiselle, en me donnant le mandat de restituer, vous me confiez aussi le soin de vos intérêts. Eh bien, l'œuvre de restitution sera accomplie comme vous le voulez, et j'espère bien que la moitié de la fortune de M. Raclot vous restera.

— Il ne me restera rien, monsieur, vous entendez, rien ! Oui, oui, je ne veux rien de cette fortune mal acquise !

— Vous allez trop loin, mademoiselle, vous exagérez; toute 30 la fortune de M. Raclot n'est pas due à des manœuvres coupables ; il a travaillé ; dans ses dernières années, il a réalisé de très beaux bénéfices avec les bœufs sortis de ses pâturages. Certes, ce qu'il a gagné ainsi, grâce à son activité, à son intelligence, à son travail, vous appartient bien.

— On ne peut rien gagner honnêtement avec l'argent des autres, avec ce qui appartient à autrui, répliqua froidement la jeune fille.

— Permettez-moi de vous le dire, mademoiselle, vous êtes plus terrible, plus implacable envers votre père que ceux qui

40 ont été ses victimes.

— Moi, monsieur, je suis sa fille !

LE MILLION DU PERE RACLU l 77

n y eut un moment de silence, après lequel Marthe reprit :

— ]\Ionsieur Kousselet, il y a vingt-cinq ans, mon père n'était qu'un pauvre garçon de ferme. Est-ce avec ses taules économies qu'il a acheté ses premières pièces de terre ? On sait ce que gagne un valet de ferme.

Alors, déjà, m'a-t-on dit, Mathurin Raclot prêtait à usure. n s'est marié ; ah ! je veux bien que ma pauvre mère et lui aient travaillé ; mais que gagnent des manœuvres 1 seulement assez pour vi^Te médiocrement. Cependant mon père augmentait constamment son bien. C'est que, l'avarice d'une part, les profits de l'usure de l'autre, rapportaient plus que le travail des bras.

Mon père ne cessait d'acheter des terres et il acheta si bien qu'il devenait, en moins de quinze ans, le plus riche propriétaire d'Aubécourt.

— Mais mademoiselle, votre mère a fait un magnifique héritage.

— Ah ! oui, l'héritage de ma grand'tante Martin. Parlons de cet héritage, monsieur Rousselet.

— Deux cent cinquante mille francs, mademoiselle. jio

— Qui sont tombés entre les mains de mon père par suite d'une captation monstrueuse.

— Mais le testament de la veuve Martin . . .

— Est un acte inique, monsieur, interrompit la jeune fille avec violence.

— M""^ Martin a, en effet, déshérité son frère au profit de sa nièce, votre mère.

— Je veux bien qu'elle ait été circonvenue ; mais, dans cette circonstance, sa conduite n'en a pas moins été odieuse. C'était son frère, monsieur Eousselet. Et le malheureux 30 déshérité, chargé de famille, — cinq enfants, — était pauvre, dans la misère.

Ah ! ce fatal héritage ! il a été la source de toutes les iniquités de mon père.

Mon grand-oncle Bertrand n'existe plus, sans doute ; mais il y a ses enfants, qui sont probablement aussi, aujourd'hui, chargés de famille et dans la misère. On les a dépouillés, monsieur Rousselet ; à eux aussi il faudra restituer.

— Cent vingt-cinq mille francs, mademoiselle, car la moitié de l'héritage revenait de droit à votre mère. 40

— Vous oubliez de mettre en compte les intérêts capi-

talisés, de mettre en compte également, monsieur, les longues années de soulTi-ances que la spoliation a fait endurer à mes pauvres parents. C'est deux cent cinquante mille francs, espèces, qu'il vous faut pour eux. Vous voyez, monsieur Rousselet, que nous avons besoin de beaucoup d'argent.

— Certes, de la façon dont vous y allez !

— Est-ce que vous ne m'approuvez pas 1

— Mais si, mais si, je vous approuve ; seulement . . .

— Oh ! pas de restriction, monsieur, soyez avec moi, lo entièrement avec moi.

— Oui, je suis avec vous, comme vous le voulez,

— A la bonne heure !

— Mais quel enfant terrible vous êtes ! Enfin, c'est bien, les restitutions seront faites selon votre volonté, et, quand nous aurons vendu les Treilles, le domaine et les bois, il vous restera tout de même une petite fortune assez gentille.

— Voyons, monsieur Eousselet, vous ne voulez donc pcaa ne comprendre ^

— Pardon, mademoiselle, mais il me semble , • •

2 3 — Je vous ai dit et je vous répète que je ne veux rien, rien absolument de la fortune de mon père.

— Hé, mademoiselle, riposta le notaire avec un mouvement d'impatience qu'il ne put réprimer, soyez grande, soyez magnifique, soyez la jeune fille la plus extraordinaire qui ait jamais existé ; inspirez toutes les admirations, faites naître tous les enthousiasmes ; placez-vous sur un piédestal qui s'élève jusqu'au ciel, soyez un ange, une divinité ! Mais quand l'œuvre de réparation sera accomplie comme vous l'entendez, comme vous l'exigez, que voulez-vous que je fasse

30 de ce qui restera encore de l'héritage de votre père 1

— Que restera-t-il donc, monsieur Rousselet ? demanda la jeune fille en souriant.

— Je ne peux pas dire au juste, peut-être trois cent mille francs.

— Allons, monsieur, ne soyez pas embarrassé ; comme nous ne connaissons, ni vous ni moi, toutes les victimes, vous mettrez en réserve cent mille francs, qui vous permettront de donner satisfaction aux réclamations qui pourront se produire plus tard.

40 Avec les deux cents autres mille francs auxquels viendra s'adjoindre ce qui restera des cent mille francs en réserve,

nous fonderons à la ville ou ici même, à Aubécourt, un hospice pour les vieillards.

— Ce que femme veut, Dieu le veut, dit le notaire. Et il s'inclina respectueusement devant la jeune fille. Celle-ci se leva, et tendant sa petite main fine et blanche

à M. Eousselet :

— Tout de suite vous allez travailler pour moi, n'est-ce pas monsieiu? 1 dit -elle.

— Dès ce soir, mademoiselle.

— Plusieurs de nos malheureux ont abandonné le pays. ic

— Nous saiu"ons les retrouver.

— Vous ' aurez aussi à savoir ce que sont devenus mon grand-oncle Bertrand et ses enfants.

— Il y a ici, dans le dossier du testament de la veuve Martin, deux lettres que M. Bertrand a adressées autrefois à mon prédécesseur ; ces lettres, qui indiquent un domicile, nous aideront à retrouver vos parents de Paris. Aujourd'hui même, je vais écrire à un de mes amis en lui donnant mes instructions, et bientôt, je l'espère, nous saurons si votre grand-oncle existe encore et ce que font vos petits-cousins. ao

— C'est bien, monsieur Eousselet, c'est très bien. Je ne retournerai à la communauté que lorsque vous n'aurez plus besoin de moi. Chaque fois que vous aurez une communication à me faire, une signature à me demander, vous pouiTCz me faire appeler ou venir me trouver chez la bonne mère Laugier, ma vieille nourrice.

— C'est entendu, mademoiselle, répondit le notaire. Et il reconduisit la jeune fille jusque dans la rue.

Il rentra dans son cabinet et resta un long moment pensif.

— Est^il possible, miurmura-t-il, que cette adorable enfant 30 veuille se faire religieuse 1

Quant à Marthe, elle se sentait heureuse coi/ane un pauvre oiseau longtemps captif, qui vient de reprendre sa liberté.

Les sourdes colères de sa conscience commençaient à s'apaiser.

Toutefois, elle sentait bien qu'elle ne rentrerait complètement en paix avec elle-même que le jour où tout le mal fait par son père serait réparé.

Jusque-là, constamment, elle aurait présent à la pensée le sombre tableau des misères, des souffrances de tant de mal- 40 heureux si odieusement dépouillés.

Oh ! oui, elle avait hâte de sécher les larmes des victimes !

En songeant aux orphelins, à ces enfants hâves, qu'elle croyait voir couverts de haillons, les pieds nus, tendant la main, implorant la charité publique, elle sentait son cœur se briser et frémissait dans tout son être. C'était une angoisse indicible qui étreignait son âme.

En pensant à son grand-oncle Bertrand, elle se disait :

— Mon Dieu, s'il vivait encore, comme je serais heureuse !

Et les mains jointes, le regard au ciel, elle s'écriait : lo — Ma mère, ma mère, es-tu contente de ta fille !

CoûEViE il l'avait dit à M^^^ Raclot, le notaire allait se mettre à son nouveau travail et ne plus le quitter d'un instant, afin de mener à bien, dans le plus bref délai possible, l'œuvre de restitution et de réparation.

Nature noble et généreuse, M. Eousselet était, sous tous les rapports, digne de la confiance de Marthe, et il était fier de la mission qu'il avait à remplir. C'était un honneur. Et, en dehors de sa satisfaction personnelle, que n'allait pas gagner en considération, en renommée, le collaborateur de M"® Eaclot 1 20 A peine Marthe l'eut-elle quitté qu'il s'assit à son bureau et écrivit à son ami de Paris, un jeune notaire qui avait été, comme lui, premier clerc dans une des principales études de la grande ville.

Il lui donnait l'adresse de l'ouvrier fondeur Jules Bertrand, indiquée sur les letters du frère de la veuve Martin, et le chargeait d'obtenir sur l'ouvrier et sa famille tous les renseignements possibles.

En même temps, M. Eousselet priait son ami de lui envoyer immédiatement deux clercs intelligents, actifs, tra- 30 vailleurs, sérieux et de bonne compagnie.

M. Eousselet avait besoin de deux aides et il les voulait choisis.

Les deux clercs travailleraient avec lui, dans son cabinet, mangeraient à sa table, coucheraient dans la maison, n'auraient aucune communication avec les clercs de l'étude et ne devraient parler à qui que ce fût de leur travail avec M. Eousselet.

LE AnLLION DU PERE RACLOT 81

Sa lettre écrite et portée au bureau de poste, le notaire se mit à compulser et à mettre en ordre les nombreux et volumineux dossiers Eaclot.

Il consacra à ce travail toute sa journée, jusqu'à minuit, et le lendemain de sept heures du matin à midi.

A deux heures, le juge de paix ayant été prévenu, on fit au château la levée des scellés.

On trouva dans le cofifre-fort de Mathurin Eaclot cinq cent trente-deux mille francs en espèces, billets de banque, rentes sur l'État, actions et obligations de chemins de fer. Plus, lo dans un petit coffret, les bijoux donnés à Marthe par son père.

Dans la soirée, pendant que ses clercs commençaient à inventorier, le notaire porta le coffret à la pensionnaire de la mère Laugier.

Ces bijoux m'ont été donnés par mon père, en effet, dit la jeune fille à M. Rousselet, mais j'ai cru devoir les lui rendre ; vous voudrez bien les considérer comme objets mobiliers appartenant à la succession, les comprendre dans votre inventaire et les faire figurer à votre vente mobilière.

— Mais, mademoiselle, permettez-moi ... 20

— Vous connaissez mes intentions, monsieur Rousselet, je vous en prie, n'insistez point.

Le notaire dut remporter le coffret et ce qu'il contenait.

Le lendemain, le trésor de l'avare était porté à la ville et déposé à la succursale de la Banque de France.

En même temps qu'il procédait activement à l'inventaire des biens, meubles et immeubles laissés par Mathurin Raclot, M. Rousselet prenait ses dispositions pour la prochaine mise en vente du domaine d'Aubécourt, des bois de Raucourt et de Ligoux, le tout divisé en quatorze lots, et des diverses pro- 30 priétés formant le fermage des Treilles. Ce fermage, nous l'avons dit déjà, se composait en partie de vignes, et pouvait se diviser, au gré des acquéreurs du pays, en un nombre de lots plus ou moins considérable.

Le jeune notaire connaissait le monde à qui il allait avoir affaire et savait que ces propriétés morcelées, appelées par le défunt sa ferme des Treilles, seraient d'une vente facile.

M. Bondois avait vite appris que son confrère d'Aubécourt s'occupait des affaires de la succession Raclot, évidemment parce que l'héritière l'en avait chargé. 40

Il se mit dans une grande colère contre M. Rousselet. ce

flagorneur, cet intrigant, qui s'était certainement servi de moyens . . . inqualifiables pour lui prendre sa meilleure cliente. Sans tarder, il était venu trouver Marthe.

— Mademoiselle, lui avait-il dit, que viens- je d'apprendre 'i Quoi, vous avez mis vos affaires entre les mains de M^ Rousselet?

— Oui, monsieur.

— Vous avez mal agi, mademoiselle.

— Je ne crois pas, monsieur.

lo — M^ Rousselet n'était pas le notaire du regretté M. Raclot

— C'est \Tai, monsieur, mais il est devenu le mien.

— Nouveau venu dans le pays, il ne connaît pas comme moi vos affaires.

— C'est possible, monsieur, mais il a ma confiance.

— Pourtant, mademoiselle, vous m'aviez promis . . .

— Je ne vous ai rien promis, monsieur; je vous ai dit que lorsque cela serait nécessaire, j'aurais recours à vous ; vous voudrez donc bien donner à M. Eousselet, vous qui connaissez mes affaires mieux que lui, tous les renseignements qu'il

20 pourra vous demander en mon nom.

Le notaire Bondois s'était mordu les lèvres et retiré l'oreille basse.

Les deux clercs de Paris étaient arrivés.

Après une assez longue conversation avec M. Eousselet, celui-ci leur avait tracé de la besogne, et ils s'étaient immédiatement mis au travail.

Marthe avait demandé que tout fût fait secrètement ; le secret fut gardé.

Les habitants d'Aubécourt ne comprenaient pas pourquoi 30 M"^ Raclot demeurait chez sa vieille nourrice, où elle était assez mal logée, quand elle avait son château et encore deux maisons dans le village, dont l'une n'était pas habitée.

On aurait donné ])eaucoup pour connaître les intentions, les idées de la jeune fille.

Elle voulait donc réellement se faire religieuse, puisqu'elle ne quittait pas son habit de novice 1 Mais alors, que feraitelle de son immense fortune ^

On ne pouvait pas admettre qu'elle eût l'intention de donner tout cela à la congrégation des Dames dominicaines. 40 Et les commentaires ne tarissaient point.

L'existence plus que modeste de M"^ Raclot, la façon dont

LE mLLION DU PÈRE RACLOT 83

elle vivait en commun avec la mère Laugier, étaient aussi un sujet de grand étonnement.

C'était bien la peine d'être aussi riche pour vivre si mal, comme les plus pauvres.

Elle avait de l'argent à ne savoir qu'en faire et ne donnait pas un sou aux malheureux. Et l'on avait dit qu'elle était bonne et serait charitable !

Pourtant, à Aubécourt et dans les villages voisins, il ne manquait pas de malheureux à qui elle aurait pu faire un peu de bien. ic

Décidément, c'était une fille sans cœur, égoïste et avare comme son père !

Néanmoins, était-ce à cause de l'habit que portait la jeune fille 1 on ne lui faisait pas mauvaise mine ; on la saluait quand elle passait et quelques femmes se hasardaient à lui adresser la parole.

Marthe n'était fière avec personne, elle rendait les saluts et répondait toujours à ceux qui lui parlaient.

Un matin, M. Eousselet \ànt trouver sa jeune cliente dans sa petite chambre ... so

— Mademoiselle, lui dit-il, la lettre de Paris, que j'attendais, est enfin arrivée ce matin.

— Eh bien, monsieur ^

— Votre grand-oncle, Jules Bertrand, vieillard de soixantequinze ans, existe encore.

— Ah ! quel bonheur ! s'écria Marthe.

— Voici la lettre de mon ami, mademoiselle, vous pouvez la lire.

La lettre du notaire de Paris avait ses quatre pages remplies d'une écritui-e fine et serrée. 30

Marthe la prit et en commença aussitôt la lecture. Mais bientôt elle ne put plus contenir son émotion et elle s'arrêta pour essuyer ses yeux. Après avoir poussé un soupir, elle reprit sa lecture, et, quand elle arriva à la fin, ses larmes jaillirent de nouveau.

Le vieil ouvrier fondeur vivait encore, mais il ne travaillait plus depuis une dizaine d'années et il était presque aveugle ; il n'y voyait plus assez pour se conduire lui-même ; toutefois, le malheureux était encore robuste. Il était à la charge de ses enfants qui, hélas ! n'étaient guère plus heureux 40 que lui. Mais c'étaient de bons enfants qui aimaient et

vénéraient leur père ; ils se cotisaient, donnaient un peu plus ou un peu moins, faisaient enfin tout ce qu'ils pouvaient, plus même qu'ils ne pouvaient pour que le vieillard ne manquât de rien.

Ils n'étaient plus que quatre, le plus jeune des trois fils, le seul qui ne se fût pas marié, avait été tué à Montretout par une balle prussienne.

La mère Bertrand était morte de maladie, de misère, pendant les horreurs du siège, quinze jours avant son dernier lo fils.

L'aîné des Bertrand, ouvrier fondeur en cuivre comme son père, avait cinq enfants, et il était à la peine comme l'avait été le vieux Bertrand. Heureusement, deux de ses enfants commençaient à gagner.

Le deuxième fils de Jules Bertrand n'avait que deux enfants ; mais, depuis quatre ans, sa femme, atteinte d'une maladie nerveuse, ne pouvait plus travailler.

Bertrand cadet était homme de peine chez un marchand de métaux de la rue des Lombards.

20 Les deux filles étaient également mariées et avaient, l'une trois enfants, l'autre deux. Celle-ci s'était mal mariée. Après avoir subi pendant six années les brutalités de son mari, un paresseux, un ivrogne, le vaurien avait finalement abandonné sa femme et ses enfants et l'on ignorait ce qu'il était devenu.

C'était chez sa fille abandonnée que demeurait le vieux père. Ses frères et sa sœur s'entendaient pour payer son loyer afin de la récompenser des soins qu'elle donnait au vieillard.

Le mari de la fille aînée était ouvrier sertisseur ; excellent ouvrier, ne perdant jamais une journée, il gagnait bien sa vie ; 30 aussi était-il le moins besogneux et faisait-il plus que les autres pour le vieux.

Tous les membres de cette famille étaient très unis, ils s'aimaient. Si, par suite de chômage, de maladie ou pour toute autre cause, le pain venait à manquer chez l'un, il en trouvait chez les autres.

Trois ou quatre fois chaque année, à l'occasion de certaines

fêtes, la famille tout entière se réunissait chez la sœur cadette.

Ces jours-là le vieux Bertrand avait la joie de voir autour de

lui tous ses enfants et petits-enfants. Ceux-ci fêtaient le bon

40 vieux à qui ils faisaient oublier bien des choses douloureuses.

Assis autour de la table où l'on était très serré, chacun

ouvrait son cœur à la gaieté. Il fallait chasser les pensées tristes. Pourtant le festin n'était pas magnifique : une soupe et, suivant la saison, une dinde ou une oie, ou un gigot de mouton, puis un énorme plat de pommes de terre ou de haricots, et enfin du fromage, le bon dessert des pauvres gens.

Le vin, dans lequel les petits mettaient beaucoup d'eau afin qu'il y en eût davantage pour les papas, avait été acheté chez le cabaretier du coin. N'oublions pas de dire que, ces jours de fête, on prenait le café en l'honneur du vieux père, qui avait double part de la bouteille d'eau-de-vie, car il aimait lo bien sa petite goutte, le vieillard.

Ija bourse de chacun était mise à contribution pour ces modestes agapes de famille.

Tout cela, Marthe venait de l'apprendre par la lettre du notaire de Paris.

— Mademoiselle, lui dit M. Eousselet, comme vous venez de le lire, mon ami s'est conformé à votre désir et a pu obtenir les renseignements qu'il nous donne à l'insu du vieux Bertrand et de ses enfants.

— Je sais gré à votre ami d'avoir eu égard aux recom- 20 mandations que vous lui avez faites, et je vous prie de lui adresser mes remerciements.

— Je n'y manquerai pas.

— Quand lui écrirez-vous 1

— Aujoiu-d'hui même ou demain.

— Monsieur Eousselet, sommes-nous loin encore du jour des restitutions 1

— Mademoiselle, j'espère que dans six semaines, deux mois au plus tard . . .

— Vous serez prêt ? 30

— Oui, mademoiselle,

— Fort bien. Mais deux mois, c'est long ! Je pense à ce vieillard, qui n'a pas tous les jours sa petite goutte qu'il aime tant, qui doit souffrir d'être à charge à ses enfants, et à ceuxci qui n'ont pas toujours du pain à manger. Cette famille si pauvre et si digne d'intérêt, cette famille est la mienne, monsieur Eousselet, et j'en suis fière.

Dites-moi, est-ce qu'il vous est défendu de prendre, dès maintenant, quelques milliers de francs sur la succession de mon père *? 40

— Nullement, mademoiselle ; je vous comprends, vous

86 LE jMILLION du PERE RACLOT

voudriez faire remettre au vieux Bertrand et à chacun de ses enfants une petite somme.

— Oui, monsieur Rousselet, seulement mille francs à chacun.

— Ce sera fait, mademoiselle ; mais devra-t-on apprendre à vos parents que c'est vous ? . . .

— Non, non, ils ne doivent rien savoir encore. On leur dira que ce don leur vient d'une main inconnue.

— Sans doute, mais ils devineront.

ïo — Oh ! ce n'est pas sûr ! fit Marthe en souriant. Elle ajouta :

— Ne perdez pas de temps, monsieur Rousselet ; dépêchezvous, il n'y a pas que mes parents qui souffrent.

Le jour même, M® Rousselet écrivit au notaire de Paris. Sa lettre contenait un chargement de cinq mille francs.

Un après-midi, l'ami de M^ Rousselet sortit en voiture ; il avait dans sa serviette un rouleau d'or de mille francs et quatre mille francs en billets de banque de cent francs.

Il se présenta d'abord au domicile de M. Maigrot, le 2 gendre du vieux Bertrand ; il ne trouva que la femme, à qui il remit une liasse de billets de banque en disant :

— Ceci est un don que je vous prie de vouloir bien accepter.

M'"® Maigrot ouvrit de grands yeux étonnés et accabla le notaire de questions. Celui-ci crut devoir l'interrompre et répondit :

— J'ai une somme assez importante à distribuer à plusieurs personnes dont on veut récompenser l'honnêteté, certains actes de dévouement et la piété filiale. La famille de l'ancien

$•) ouvrier fondeur Jules Bertrand m'a été désignée. Je ne suis ici qu'un simple mandataire, et je remplis mon mandat. Il ne m'est pas possible de vous faire connaître le généreux bienfaiteur, car moi-même j'ignore son nom.

Le notaire se retira et se rendit chez Antoine Bertrand, l'aîné des deux fils.

Une petite fille de dix ans lui ouvrit la porte et le fit entrer dans une chambre proprette, mais manquant de bien des choses, où il se trouva en présence de deux femmes, l'une fort triste, tenant dans ses bras un jeune enfant, l'autre plus

40 triste encore, car elle pleurait.

— Madame Antoine Bertrand 1 demanda le notaire.

— C'est moi, monsieur, répondit la femme qui tenait l'enfant.

— Alors, madame, c'est à vous que je dois remettre ceci, dit le notaire en mettant la liasse de billets de banque dans la main de M""^ Antoine.

Les deux femmes se regardèrent avec ahurissement.

— Madame, c'est un don, ajouta le notaire.

Et, pour couper coiu-t aux questions, il répéta, à peu près dans les mêmes termes, ce qu'il avait dit à M""® Maigrot.

— Alors, fit M""® Antoine, en mettant son petit sur ses lo jambes, acceptons ce que la Providence nous envoie.

Elle enleva l'épingle qui attachait ensemble les billets de banque et en tendit un à l'autre femme en disant :

— Tiens, ma chère Louise, voilà plus que tu ne venais me demander pour acheter du pain à tes enfants.

— Mais non, mais non, je ne veux pas, balbutia Louise.

— Prends, ma sœur, prends ; va, sois tranquille, Antoine ne dira pas que j'ai mal fait.

S'adressant au notaire, M°^^ Antoine continua :

— C'est ma belle-sœur, monsieur, la femme de Léon 20 Bertrand ; elle venait m'emprunter dix francs que je ne pouvais pas lui prêter, car je n'avais plus que cinq francs pour aller jusqu'à samedi soir, qui est le jour de paye. Voyez-vous, monsieur, ma belle-sœur ne peut plus travailler, et mon beau-frère ne gagne guère, tout en se donnant beaucoup de mal ; pendant le mois qui suit le terme, ils sont toujours très gênés, comme nous le sommes nous-mêmes, du reste.

— Je suis enchanté de rencontrer ici M°^^ Léon Bertrand, répondit le notaire ; elle peut vous rendre ce billet que vous venez de lui ofifrir si généreusement, car j'ai aussi mille francs 30 à lui remettre de la part du bienfaiteur inconnu.

Et, ayant ouvert sa serviette, le notaire tendit les billets de banque à la femme de l'homme de peine.

La pauvre Louise était stupéfaite ; ne pouvant maîtriser son émotion, elle se remit à pleurer. Mais maintenant elle pouvait préparer le diner de son mari et de ses enfants. C'étaient des larmes de joie et de reconnaissance qu'elle versait.

L'ami de M® Eousselet salua les deux femmes et sortit.

— Oh ! les braves gens, les braves gens ! se disait-il en 40 descendant les marches des cinq étages.

Un quart d'heure après, il était chez le père Bertrand.

Il trouva le vieillard assis devant une fenêtre ouverte et fumant sa pipe. Assise près de lui, sa fille, qui était giletière, travaillait. Dans un coin de la pièce, un bambin de cinq ans se roulait sur le carreau, jouant avec un chat. L'autre enfant, âgé de neuf ans, était à l'école.

— Qui est-ce, Julie 1 demanda le vieillard à sa fille, qui regardait le notaire avec une sorte d'effroi.

— Je suis un homme chargé d'une mission pour vous, lo monsieur Bertrand, répondit le notaire.

— Ah ! en ce cas, vous m'apportez quelque chose de la part de Maigrot ou d'Antoine, probablement du tabac, car ils doivent savoir que je n'en ai plus ; pourtant, je me suis condamné à ne plus fumer que trois pipes chaque jour.

— Monsieur Bertrand, je ne suis envoyé vers vous ni par votre gendre ni par votre fils, mais par une personne inconnue qui s'intéresse à des vieillards qui, comme vous, ont durement travaillé toute leur vie afin d'élever honnêtement leurs enfants.

20 — Qu'est-ce qu'elle me veut cette personne ?

— Pas de mal, assurément. Enfin, monsieur Bertrand, j'ai à vous remettre un don en argent au nom du bienfaiteur en question.

— Vraiment ! fit le vieillard ; pourtant je croyais que le Petit manteau bleu était mort.

— Il est mort, monsieur Bertrand, mais il a laissé des imitateurs ; le généreux bienfaiteur que j'ai l'honneur de représenter en est un.

— Comment se nomme-t-il, ce bon monsieur 1

30 — Comme je vous l'ai dit, il tient à ne pas être connu ; j'ignore moi-même qui il est . . .

— C'est drôle.

— Voici donc ce que je suis chargé de vous remettre de la part du bienfaiteur anonyme, dit le notaire, en donnant le rouleau d'or au père Bertrand.

— Hein, qu'est-ce que c'est que ça ? fit le vieillard.

— Mille francs, monsieur Bertrand.

— Mille francs ! exclama le bonhomme.

— Oui, mille francs en belles pièces d'or.

40 — Et tout cet or est pour moi 1 s'écria le vieil ouvrier d'une voix tremblante.

— Oui, monsieur Bertrand. Maintenant vous ne manquerez plus de tabac et vous pourrez, si cela vous plaît, fumer une quatrième pipe.

Madame Julie, continua le notaire en souriant, le nouveau Petit manteau bleu a aussi pensé à vous ; il veut vous récompenser de votre dévouement, des bons soins dont vous entourez votre vieux père, et voici pour vous et vos enfants mille francs en billets de banque.

— Ah ! mon père ! mon père ! s'écria la jeune femme.

Elle ne put dire que cela, l'émotion lui ayant coupé la lo voix.

Le notaire avait accompli sa mission ; il salua le père et la fille et se retira, sans que la jeune femme songeât à le reconduire. Elle était comme pétrifiée.

Au bout de quelques instants, elle parvint à se remettre.

— C'est donc vrai, mon père, dit-elle ; c'est donc vrai, ce n'est pas un rêve !

— Comme toi, Julie ; ma surprise est grande, répondit le vieillard. Allons, il y a encore de bonnes gens siu- la terre !

Tout de suite après que sa belle-sœur l'eut quittée, M™^ 20 Antoine Bertrand s'était rendue à l'atelier de son mari et lui avait raconté ce qui venait de leur arriver.

Antoine ne fut pas moins étonné que ne l'avait été sa femme. Mais, pour l'instant, il n'y avait pas à chercher à comprendre.

— C'est bien, dit-il, acceptons le bienfait ; et puisque nous voilà riches, il faut penser aux autres. Tu vas aller chez le père, et tu lui donneras cent francs et aussi cent francs à Julie.

y^me Antoine courut chez le vieillard qu'elle trouva causant 30 encore avec sa fille du Petit manteau bleu inconnu. Elle expliqua pourquoi elle venait et tira de sa poche les billets de banque.

— Le monsieur qui est allé chez toi est aussi venu ici, dit le vieux Bertrand à sa belle-fille, et voici ce qu'il m'a donné : mille francs en or.

— Et à moi la même somme, ajouta Julie, montrant ses billets.

M"* Antoine regardait son beau-père et sa belle sœur, ouvrant de grands yeux. 40

— Qu'est-ce que cela veut dire 1 fit-elle.

90 LE MILLION DCJ PERE RACLOT

Cela veut dire, répondit gravement le vieillard, que ceux qui sont honnêtes et ont toujours accompli leur devoir sont un jour récompensés.

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