CHAP. IX
Le général de Santenay et sa fille avaient été stupéfaits en apprenant que M^^® Raclot, sans en vouloir faire connaître le motif, avait nettement déclaré à Georges qu'elle ne voulait lo plus se marier.
Le général trouva que la conduite de Marthe, en cette circonstance, était des plus étranges; mais il pensa, comme son fils, que la jeune fille n'avait pu prendre une semblable résolution que poussée par des raisons d'une haute gravité.
Malheureusement, Georges aimait M^^® Eaclot, et M. de Santenay souffrait du désespoir de son fils.
Mais que dire ? Eien. Le général ne sentait même paa qu'il eût le droit de blâmer la conduite de Marthe.
Mathilde pleura, et M. de Santenay employa toute son 20 éloquence à adoucir le chagrin de son fils, à lui remonter le moral.
— Hélas ! répondait le jeune homme d'un ton douloureux, je l'aime trop, je ne l'oublierai jamais !
M"® Lormeau fut immédiatement instruite de l'événement et elle accourut chez le général.
Elle ne se montra pas aussi pacifique que son beau-frère. Elle s'emporta contre cette petite fille de village, qui n'avait pas craint de faire à son neveu un pareil affront. C'était une infamie ! Marthe n'était qu'une péronnelle ! 30 — Elle est jolie et instruite, c'est vrai, disait-elle, mais elle n'est, après tout, que la fille du paysan Kaclot. Eaclot, Eaclot, quel nom ! «Comme ça sent le rustre et la grossièreté ! En vérité, mon neveu lui faisait trop d'honneur, à cette pimbêche, de vouloir qu'elle s'appelât M™® de Santenay. Voilà ce que c'est que de désirer s'approcher de trop près de certaines gens !
M"® Lormeau était rouge de colère.
Elle tança vertement sa nièce qui, bien faiblement cependant, essayait de prendre la défense de son amie.
— C'est toi, Mathilde, qui es la cause de ce qui nous arrive, dit-elle ; tu as manqué de fierté, tu as oublié que tu étais une demoiselle de Santenay ; une jeune fille de ton rang ne se lie pas d'amitié avec une fille de paysan : elle sait, au contraire, la tenir à distance. On ne doit avoir de familiarités qu'avec ses pareilles.
Le général intervint, et, par de sages paroles, parlant à ic calmer l'irritation de la vieille demoiselle.
— Eh bien ! soit, dit-elle, ne parlons plus de M"^ Raclot, laissons la à son beurre et à ses fromages. Dieu merci, il ne manque pas de belles jeunes filles à marier ; sans longtemps chercher, nous en trouverons de moins difficiles que la fille du paysan Raclot. Avec son nom, la position qu'il a aujourd'hui, sans compter le reste, Georges de Santenay n'aura que l'embarras du choix.
Un jour, — c'était un samedi, — Georges reçut dans son 20 bureau, pour affaires de service, un des agents voyers de l'arrondissement, qui avait son domicile à Aubécourt.
Quand il eut traité les diô"érentes afîaires qui lui étaient soumises, le jeune ingénieur demanda au voyer, non sans avoir un peu hésité, des nouvelles de M. et de M"® Eaclot.
— Monsieur l'ingénieur, répondit l'agent voyer, M. Raclot se porte toujours comme un charme, et l'on serait tenté de croire qu'il rajeunit. Quant à M}^^ Raclot, je ne saurais vous dire si elle est en bonne santé, car elle n'est plus à Aubécourt. 30
— Elle n'est plus à Aubécourt, dites-vous 1
— Oui, monsieur l'ingénieur.
— Où donc est-elle ?
— On l'ignore, monsieur l'ingénieur.
— Depuis quand a-t-elle quitté Aubécourt ?
— Elle est partie comme on apprenait dans le pays que son mariage avec monsieui^ l'ingénieur n'aurait pas lieu.
Le jeune homme eut un tressaillement.
— Et on ne sait pas où M^® Raclot est allée 1 fit-il.
— J'ai eu l'honneur de le dire à monsieur l'ingénieur. 4c ^— A quelle cause attribue-t-on ce départ 1
— M"^ R<iclot serait partie d'Aubécourt par dépit de voir son mariage manqué.
— Ah ! vraiment, on dit cela 1
— Oh ! on dit beaucoup d'autres choses. Par exemple, on vous approuve fort de vous être retiré, car tout le monde s'étonnait que M. l'ingénieur Georges de Santenay épousât la fille d'un homme qui a, non seulement à Aubécourt, mais dans toute la contrée, une très mauvaise réputa tion.
lo Georges aurait pu dire à son subordonné que ce n'était pas de son fait, mais de celui de M^^^ Raclot elle-même si le mariage n'avait pas eu lieu ; mais il ne jugea pas à propos de détromper l'agent voyer.
— Ainsi, répliqua-t-il, M. Raclot a une très mauvaise réputation ?
— Sur ce point, je n'ai rien à apprendre à monsieur l'ingénieur.
Le jeune homme avait, au contraire, tout à apprendre ^ cependant il n'insista point. Il lui répugnait d'adresser cer- 20 taines questions à l'agent voyer.
Le lendemain, il se leva de bonne heure et, à dix heures, il arriva chez son père.
Depuis qu'il n'allait plus à Aubécourt c'était près de son père et de sa sœur qu'il passait tous ses dimanches. M"® Lormeau choisissait souvent le dimanche pour rendre visite à son beau-frère. Le dimanche dont nous parlons, elle arriva chez M. de Santenay presque en même temps que le jeune ingénieur.
Georges avait l'air plus soucieux et plus sombre encore 30 que d'habitude. Sa tante le gronda doucement de ce qu'elle appelait son manque d'énergie et de volonté.
— Allons, mon cher neveu, dit-elle en terminant son sermon, coûte que coûte, il faut se faire une raison.
Après le déjeuner, et pendant qu'on prenait le café, Georges, qui ne pouvait éloigner Marthe de sa pensée, dit tout à coup, s'adressant à sa sœur :
— Ma chère Mathilde, j'ai à t'apprendre une nouvelle qui va te surprendre comme elle m'a étonné moi-même.
— Quelle est cette surprenante nouvelle, mon frère 1 40 — M"'^ Marthe Raclot n'est plus à Aubécoiu-t.
— Ah ! fit la jeune fille.
— Elle a quitté brusquement son père et elle est partie sans que personne à Aubécourt sache où elle est allée.
— Et sais-tu depuis quand Marthe n'est plus chez son père ?
— Si j'ai été exactement renseigné, W^^ Eaclot serait partie le jour même ou le lendemain de ma dernière visite au château d'Aubécourt.
Mathilde resta un instant silencieuse.
— Et tu dis, Georges, fit-elle, que personne ne sait où Marthe est allée •? to
— Oui, personne.
— Ce n'était pourtant pas difficile à deviner.
— Est-ce que tu devines, toi 1
— Oui, mon frère, car, du moment que Marthe a quitté son père, elle n'a pu aller qu'à un seul endroit.
— Où cela 1
— Dans la maison où elle a été élevée, chez les dames dominicaines, mon frère.
Le jeune homme ébaucha un sourire.
— Au fait, c'est possible ; dit-il froidement. 20
— Georges, je pense absolument comme ta sœur, dit le général ; et tout porte à croire que M^® Raclot s'est éloignée de son père ^our les mêmes raisons qui ont motivé son étrange conduite envers toi.
— Oui, continua M. de Santenay songeur, M"^ Raclot a eu ses raisons pour agir comme elle l'a fait; mais quelles peuvent être ces raisons 1
— Nous les connaîtrons un jour, mon père, dit Mathilde.
— Oui, ajouta M^^ Lormeau, nous les connaîtrons, et je me charge de recueillir à ce sujet de sérieux renseignements. 30
— Vous, ma tante 'i
— Oui, ma nièce, moi. Il y a peu de temps, chez des amis communs, j'ai fait la connaissance de M. et M™^ Monnier, qui ont marié leur fille unique, il y a un an environ, à M. Rousselet, qui est justement notaire à Aubécourt. Or, je suis invitée par M. et M"^ Monnier à une petite fête de famille qu'ils donnent h l'occasion de leur vingt-cinquième année de mariage ; on appelle cela des noces d'argent.
A cette fête, je verrai M. Eousselet, que je ne connais pas encore, et c'est sur lui que je compte pour avoir mes 40 renseignements. Quand on veut savoir quelque chose sur
telle ou telle personne d'un pays, on ne saurait mieux s'adresser qu'au notaire de l'endroit ; n'est-ce pas votre avis, mon frère 1
— Parfaitement, répondit le général.
— Moi, cher père, dit Mathilde, je t'accompagnerai cette semaine à la ville, et je saurai si, comme j'en ai la conviction, Marthe est rentrée à la communauté.