‹ Le million du père RaclotChapitre 11 sur 39 · CHAR XIV · texte numérisé non relu

CHAR XIV

Le grand jour des restitutions approchait. Marthe avait donné toutes les signatures que le notaire lui avait demandées et se préparait à retourner à la communauté des dames dominicaines.

La présence de la jeune fille n'était plus nécessaire à Aubécourt ; mais M. Rousselet Vj retenait, lui disant qu'il avait co encore besoin d'elle.

Le notaire avait son idée.

Il faisait de fréquents voyages maintenant dans l'intérêt de sa cliente ou plutôt des nombreuses victimes de Mathurin Raclot.

Un jour qu'il passait à quelques kilomètres de Rosières, il se détourna de sa route pour voir son beau-père et sa bellemère et leur demander à déjeuner.

Il arriva chez les parents de sa femme à l'heure où d'ordinaire ils se mettaient à table. Mais on lui dit que M. et 20 M""® Monnier étaient absents, qu'ils avaient été invités à déjeuner chez M"^ Lormeau.

— On va vite les prévenir de l'arrivée de monsieur, ajouta la femme de chambre.

— Non pas, non pas, dit le notaire, dissimulant sa contrariété, je serais désolé de les déranger ; d'ailleurs je ne fais que passer, je vais à B . . . , je les verrai en revenant.

Et il se disposait à remonter dans sa voiture pour aller déjeuner dans la première auberge venue, sur son chemin.

— Par exemple, vous en aller ainsi ! s'écria la femme de 30 chambre ; mais monsieur et madame ne nous pardonneraient

pas, si nous laissions partir monsieur sans avoir rien pris.

— Je vais vite préparer le déjeuner de monsieur Rousselet, dit la cuisinière.

— Soit, dit le notaire.

La cuisinière était dvjk dans sa cuisine, remuant ses casseroles, lorsqu'un domestique de M"^ Lormeau se présenta, demandant à parler à M. Rousselet.

— Monsieur, dit-il au notaire, on vient d'apprendre chez M"^ Lormeau que vous êtes à Eosières ; M. et M""® Monnier, invités à déjeuner chez mademoiselle, ont été très contrariés de ne pas être chez eux pour vous recevoir ; ils voulaient accourir ; mais ma maîtresse a vite arrangé les choses, et elle m'envoie prier monsieur de vouloir bien venir, sans cérémonie, déjeuner à la maison.

M. Eousselet ne pouvait refuser l'invitation de M"® Lormeau sans manquer de courtoisie et de politesse.

Il suivit le domestique. lo

M^® Lormeau vint au-devant de lui, la main tendue.

— A la bonne heure ! dit-elle ; un convive de plus, et un charmant convive comme vous, cher monsieur, c'est un bonheur pour moi ; ah ! c'est bien gentil de nous surprendre ainsi !

M. Eousselet voulut s'excuser de se présenter en veston de voyage.

— Laissez-moi donc tranquille, interrompit M"® Lormeau, vous êtes toujours très bien ; allons, embrassez vite M™® Monnier et passons dans la salle à manger.

Le déjeuner fut très gai, grâce à l'entrain de M"® Lormeau 20 qui, décidément, avait un faible pour le notaire.

Après le café, M. Eousselet demanda la permission de se retirer.

— Quoi, vous voudriez déjà nous quitter ! s'écria M"^ Lormeau ; ah ! mais non, nous vous gardons encore un peu . . . Vous allez à B . . .1

— J'ai eu l'honneur de vous le dire, mademoiselle,

— Et vous devez y coucher 1

— Mes affaires m'y obligeront.

— Eh bien ! cher monsieur, nous vous rendrons votre 30 liberté à quatre heures ; comme il vous faut deux heures pour vous rendre à B . . . , vous y serez à six heures, et demain matin vous vous occuperez des affaires qui vous appellent dans cette petite ville.

Le notaire n'insista point et se résigna à rester deux heures de plus à Eosières.

On descendit au jardin, qui était fort beau, admirablement entretenu ; on s'assit à l'ombre d'une charmille et l'on causa.

— Cher monsieur Eousselet, — dit M"^ Lormeau, passant brusquement d'un sujet à un autre, donnez-moi donc des 40 nouvelles de M^® Eaclot ; elle se porte bien, je pense ? A-t-elle

été très affligée de la mort de son père ? Comment s'arranget-elle de sa grosse fortune 1

— Pardon, mademoiselle, fit le notaire étonné, vous ne savez donc rien 1

— Rien, cher monsieur, absolument rien ; que voulez-vous que je sache 1

— Au fait, c'est vrai, répondit M. Rousselet, Aubécourt est loin de Rosières, et vous ne pouvez guère savoir ce qui s'y dit et ce qui s'y fait. Toutefois, M. Georges de Santenay

:o aurait pu vous apprendre . . .

— Mon neveu est comme moi, monsieur Rousselet, il ne sait rien. Vous devez bien penser qu'il aurait honte de prendre des informations au sujet d'une demoiselle dont le père . . . vous comprenez.

— Alors, mademoiselle, je me fais un plaisir de répondre à vos questions : M^^^ Marthe Raclot, que j'ai vue hier, est en bonne santé, et je vous assure que sa grosse fortune ne l'embarrasse d'aucune manière ; je ne peux pas vous dire que la mort de son père l'ait rendue inconsolable, mais j'ai la satis-

20 faction de vous apprendre qu'elle met tous ses soins à honorer sa mémoire.

— Que me dites-vous là ! exclama la vieille demoiselle ; est-ce que la mémoire d'un homme comme M. Raclot peut-être honorée 1

— Par sa fille, oui, mademoiselle.

L'ancienne couturière se mit à rire et répliqua avec une pointe d'ironie :

— M"® Raclot ferait-elle élever à son père un mausolée qui serait une autre merveille du monde 1

30 — Vous avez deviné, mademoiselle, répondit gravement le notaire.

— Ah ! par exemple ! c'est trop fort !

— Attendez, mademoiselle, attendez : M"^ Marthe Raclot élève à son père un monument qui sera universellement admiré, et devant lequel tous les honnêtes gens s'inclineront avec respect.

— Allons, allons, cher monsieur, vous plaisantez, fort agréablement, du reste.

— Je vous assure, mademoiselle, que je parle très séri- 40 eusement.

— En donnant des rébus à deviner.

— Voulez-vous, mademoiselle, me faire l'honneur de m'écouter ?

— Je tends mes deux oreilles.

— Depuis le jour des ol)sèques de M. Raclot, M"® Marthe n'a pas remis les pieds au château, elle a demandé asile à une pauvre vieille femme du pays, la mère Laugier, qui a été sa nourrice. Elle a là une toute petite chambre, que je pourrais comparer à une cellule de prison, mal éclairée, humide, aux murs badigeonnés à la chaux, n'ayant pour tout mobilier qu'un vieux bahut de chêne vermoulu, deux chaises en piteux ic état et une couchette en bois blanc avec une paillasse et un matelas. Oh ! j'oubliais de vous parler d'un miroir grand comme deux fois la main, placé dans un cadre enluminé de rouge, de vert, de jaune et de bleu.

Oh ! ce n'est pas le joli et doux nid du chardonneret, ni même celui d'une fauvette ! Toutefois, la chambrette est propre, et celle qui l'habite la rend gaie.

La vieille mère Laugier fait tout ce qu'elle peut pour que la jeune fille ne manque de rien, elle veille à tout; son dévouement et sa sollicitude toute maternelle suppléent à sa 20 pauvreté ; il faut que sa chère mignonne soit contente.

Mais la chère mignonne est facile à contenter ; elle ne se plaint pas de n'avoir à manger que du pain noir, des œufs, du fromage, des légumes secs et, de temps à autre, un morceau de lard ; pour boisson, elle a l'eau fraîche et limpide de la fontaine.

Grâce à un peu d'argent que la jeune fille a reçu des dames dominicaines et aux maigres économies de la vieille nourrice, elles ont pu vivre tant bien que mal assez longtemps ; mais la bourse commune a fini par s'épuiser, et j'ai dû, il y a 3c quelques jours, à l'insu de M^^® Marthe, lester la pauvre petite bourse de quelques pièces d'or.

— Voyons, cher monsieur Eousselet, quelle histoire me racontez-vous là 1 dit M"® Lormeau.

— Une histoire des plus touchantes, mademoiselle, où vous pouvez admirer le dévouement d'une pauvre vieille femme, où vous voyez comment vit la fille du millionnaire Mathurin Raclot.

— IVLais, monsieur, ce que vous nous dites est incroyable !

— Et pourtant cela est, 4c

— Alors je ne comprends pas.

— Comment M"® Lormeau, dont j'ai eu le bonheur d'apprécier les sentiments délicats et élevés, n'a-t-elle pas déjà compris que M"' Marthe Raclot renonce à son héritage, parce qu'elle ne veut pas toucher à une fortune mal acquise 1

— En vérité, monsieur ?

— Oui, mademoiselle.

— Mais cette fortune, qu'en fera-t-on 1

— Je vais vous le dire :

Le lendemain de l'enterrement de M. Raclot, à neuf ro heures du matin, la jeune orpheline vint me trouver dans mon cabinet. Elle portait son vêtement de novice de la congrégation des Dominicaines, que, d'ailleurs, elle n'a pas quitté. Je fus surpris de cette visite, n'étant pas le notaire de M. Raclot, et je crus devoir le faire observer à M"® Marthe. 'Monsieur, me répondit-elle, je sais que vous n'étiez pas le notaire de mon père, et que même vous avez refusé de l'être ; c'est pour cela que je viens vous trouver en toute confiance ; j'ai besoin de vous, voulez-vous accepter le mandat que je désire vous confier ? ' 2o Je lui répondis que je me mettais entièrement à son service. Alors elle me dit qu'elle renonçait à l'héritage de son père, qu'elle ne voulait rien, absolument rien de cette fortune acquise par d'abominables manœuvres, et qu'elle m'avait choisi de préférence à tout autre pour l'aider dans l'œuvre de réparation qu'elle allait entreprendre. Bref, elle me déclara qu'elle considérait son héritage comme appartenant aux malheureuses et nombreuses victimes de son père, et que son intention bien arrêtée était de leur rendre ce qui leur avait été pris.

30 — Mais c'est magnifique ! exclama M"® Lormeau, très agitée.

— Oui, mademoiselle, c'est magnifique. Cependant je crus devoir dire à M^^® Raclot que, l'œuvre de restitution accomplie, il lui resterait à peu près la moitié de son héritage.

'Vous ne m'avez pas bien comprise, s'écria-t-elle, je ne veux rien, entendez-vous, je ne veux rien ! *

Il fallait rendre purement et simplement les propriétés acquises par M. Raclot aux anciens propriétaires dépossédés.

Mais, mademoiselle, objectai-je, avant d'acquérir ces propriétés, M. Raclot avait sur elles des créances hypothé- 40 caires ; les sommes réellement prêtées par votre père doivent vous être rendues.

* Je ne l'entends pas ainsi, répliqua-t-elle ; les prêts usuraires, les poursuites judiciaires ont ruiné ces malheureux, et les larmes qu'ils ont versées et les souffrances de toutes sortes qu'ils ont endurées, est-ce qu'elles comptent pour rien 1 Ce que je veux, ce n'est pas seulement la restitution complète, selon ma conscience, c'est aussi la réparation de tout le mal qui a été fait.'

Mais, mademoiselle, lui dis-je encore, votre père et votre mère ont travaillé ; d'autre part, votre mère a fait un héritage de deux cent cinquante mille francs. lo

Cette fois, elle s'emporta.

* Cet héritage a été une spoliation ! s'écria-t-elle ; circonvenue par mon père, la tante de ma mère a déshérité son frère, pauvre et chargé de famille ! '

Je lui fis observer qu'en admettant la captation, la moitié [le l'héritage de la tante revenait de droit à sa mère.

* C'est possible, me répondit-elle, mais les deux cent cinquante mille francs seront remis aux déshérités.'

Je me conformerai à vos intentions, répliquai- je, et tout sera fait comme vous le voulez ; malgré cela, il vous restera 20 encore environ trois cent mille francs.

' Encore une fois, je ne veux rien ! * Que ferons-nous donc de la somme non employée ? Elle resta un moment silencieuse et répondit : ' Eh bien ! nous fonderons, à la ville ou à Aubécourt même, un hospice pour les vieillards.'

M"^ Lormeau avait tiré son mouchoir et s'essuyait les yeux.

— Oh ! l'admirable fille ! Oh ! la noble enfant ! ! ! s'écriat-elle, prête à sangloter ; oh ! monsieur Rousselet, vous aviez bien raison tout à l'heure en disant qu'elle élevait à la mémoire 30 de son père un monument devant lequel tous les honnêtes gens s'inclineraient avec respect.

Et cola, elle le fait simplement, sans bruit, sans ostentation.

— Secrètement, mademoiselle, en se cachant pour ainsi dire, comme s'il s'agissait d'une action dont elle eût à rougir.

— Et j'ai pu douter de la candeur de cet ange, de la pureté de son âme ! Ah ! monsieur Rousselet, je ne me le pardonnerai pas !

— Je ne puis résister au désir de vous faire connaître un dernier trait : En faisant l'inventaire des valeurs contenues 40 dans le coffre-fort de M. Raclot, j'ai tr<» 'vé dans un coffres

plusieurs bijoux, entre autres des boucles d'oreilles, un bracelet et une bague. Un jour de générosité incroyable, oubliant son avarice, M. Raclot avait fait piésent de ces bijoux à sa fille ; celle-ci les avait rendus à son père avant de le (|;iittcr.

Sachant qu'ils appartenaient h mademoiselle Marthe, je les lui portai.

— Eh bien 1

— Eh bien, mademoiselle, elle n'a pas voulu les reprendre. ' Ces bijoux, monsieur, me dit-elle, appartiennent aussi

lo aux victimes, vous les comprendrez dans votre inventaire.'

— Et ils ont été vendus ?

— Oui.

— Vous connaissez l'acquéreur 1

— L'acquéreur, mademoiselle, c'est moi ; j'ai su quelle était leur valeur réelle par le bijoutier qui les a vendus à M. Raclot et j'en ai versé le prix, trois mille francs, à l'actif de la succession.

— Vous avez bien fait, cher monsieur, de ne pas laisser aller ces bijoux en des mains étrangères.

2o Mais, dites-moi, est-ce que M"^ Marthe Raclot a toujours l'intention d'citrer en religion 1

— Oui, mademoiselle.

— Et vous n'avez pas essayé de lui faire changer d'idée ?

— Je lui ai dit à ce sujet tout ce que je pouvais lui dire.

— Ah!

— M"® Marthe serait déjà retournée chez les Dominicaines si je ne la retenais pas à Aubécourt.

— Vous avez encore besoin d'elle 1

— Oui, sa présence à Aubécourt est encore nécessaire. 30 C'est de dimanche en huit, dans dix jours, que seront faites

les restitutions. Tous les actes sont prêts. Sans se douteide la surprise, de la joie qui les attend, toutes les victimes de l'usurier, appelées par moi, seront à Aubécourt au jour désigné.

Ah ! mademoiselle, ce sera, sans aucune mise en scène, un spectacle magnifique. On ne sait rien, on ne soupçonne rien au village ; on s'étonne seulement de voir la fille du père Raclot, la riche héritière, vivre comme la plus pauvre chez sa vieille nourrice.

Vous savez tout le mal qu'on a dit de la nol)le jeune fille ; 40 ah ! on ne lui a pas ménagé les injures, les outrages ; on l'a maudite avec son père !

LK mLLION DU PERE RACLOt Ô7

Quand elle accomplit cette grande œu\Te de réparation de tous les maux causés par ^lathurin Raclot, n'a-t-elle pas droit, elle aussi, dites, à une réparation ?

— Oh ! oui, monsieur Rousselet.

— Elle l'obtiendra, mademoiselle, et je la veux éclatante. C'est pour cela que je la retiens à Aubécourt. Je lui prépare un triomphe !

— C'est bien, mon ami, c'est bien.

— Mademoiselle Lormeau veut-elle assister au spectacle dont je lui parlais tout à l'heure "?

— Moi^

— Vous n'avez pas encoi-e répondu à l'invitation que ma femme et moi -vous avons faite de venir passer deux ou trois jours à Aubécourt ; ce serait une occasion, mademoiselle, et M™® Eousselet serait bien heureuse de vous recevoir.

Après avoir réfléchi un instant, la vieille demoiselle répondit :

— De samedi en huit, dans l'après-midi, j'arriverai à Aubécoui't.

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