CHAP. III
Mathurin Raclot s'était enrichi aux dépens des autres ; ic honteusement, abominablement, il avait spéculé sur le malheur d'autrui ; pour arriver à sa grande fortune, il avait semé la ruine autour de lui; que de gémissements, de larmes et de misères il y avait derrière son million !
Maintenant, on connaissait l'homme, il s'était démasqué lui-même. Ah ! on ne le donnait plus, comme autrefois, pour un modèle de sagesse.
C'était un misérable, on le savait. Il n'était plus estimé de personne, on le maudissait ; mais ceux-ci, comme les autres, n'osaient point parler trop haut. M. Raclot était riche et on 20 le craignait.
On ne s'empressait pas sur son passage, on l'évitait autant que possible ; mais, quand on le rencontrait, on le saluait :
'Bonjour, monsieur Raclot ! Bonsoir, monsieur Raclot !'
Oh ! la richesse ! Devant les pires coquins qui la possèdent, les hommes deviennent lâches et font des bassesses.
Mathurin Raclot vivait seul dans son château, comme un ours dans sa tanière ; il est vrai que, n'étant invité nulle part, il n'avait personne à recevoir.
Il se plaisait ainsi. Il lui sufiBsait de pouvoir jeter les 30 yeux sur les vallons et les coteaux, aussi loin que sa vue portait. Et, quand il s'était dit, avec un sourire sur les lèvres : * — Tout cela est à moi ! ' il était content.
L'arrivée de Marthe au vieux château y amena un peu de mouvement, de bruit et un semblant de gaieté.
La jeune fille n'ignorait pas que son père eût de la fortune, B
mais elle n'en connaissait point le chiffre et était loin de soupçonner de quelle façon cette fortune considérable avait été acquise. Elle ne savait pas davantage que son père était exécré dans le pays.
Toujours la même, simple, bonne, affectueuse, n'ayant ni vanité, ni orgueil, ni fierté, elle s'étonna d'abord et souffrit ensuite de la froideur du monde à son égard. Son cœur se serrait douloureusement en remarquant qu'on l'évitait, comme si l'on avait peur d'elle, to Quand elle faisait les premières avances aux jeunes filles de son âge, ses anciennes amies, elle voyait bien que celles-ci ne répondaient à ses douces paroles de familiarité qu'avec une timidité respectueuse, une espèce de crainte qui ressemblait à de la défiance.
Qu'est-ce que cela voulait dire 1
La pauvre Marthe, disposée à aimer tout le monde, sentait avec chagrin qu'elle n'avait l'amitié de personne.
Et, plus d'une fois, ses larmes coulèrent avec abondance en voyant qu'elle était si mal comprise.
20 Une seule femme à Aubécourt était toujours la même pour elle : c'était sa nourrice. Celle-ci ne lui marchandait pas les caresses, les baisers, les bonnes paroles. Près de sa nourrice, qu'elle appelait maman, ce qui faisait venir de grosses larmes aux yeux de la brave femme, Marthe se consolait un peu en lui confiant ses peines.
Embarrassée par les questions de la jeune fille, la nourrice répondait comme elle pouvait ; elle n'osait pas lui dire qu'elle était comprise dans l'aversion qu'on avait pour son père.
— Vois-tu, ma chérie, disait-elle, c'est parce que tu as été 30 élevée à la ville, que tu es très instruite et une belle demoiselle, que tes anciennes amies n'osent plus causer avec toi.
— Mais, répliquait Marthe, je suis la première à leur parler, à leur tendre ma main, à vouloir les embrasser.
— C'est égal, va, elles savent bien quelle distance il y a entre vous, et elles ne peuvent pas se permettre d'être familières avec toi.
Marthe baissait la tête en soupirant.
La bonne nourrice la prenait dans ses bras, couvrait ses joues de baisers et se disait, parlant des autres : 40 — Chère petite, comme ils la connaissent peu !
Parmi ses jeunes amies du pensionnat des dames domini-
caines, il en était une avec qui Marthe s'était très intimement liée. M^^® Mathilde de Santenay, fille d'un général de brigade en retraite, n'était que de quelques mois plus âgée que M'^® Eaclot.
Marthe et Mathilde s'aimaient tendrement, comme deux sœurs.
Le général de Santenay était veuf; il demeurait à cinq kilomètres de la ville, mais pas dans un château comme Mathurin Eaclot, ayant de magnifiques dépendances.
Le domaine de M. de Santenay était des plus modestes, lo car il n'était pas bien riche, le général ; en dehors do sa pension de retraite, c'est à peine s'il avait cinq ou six mille francs de revenu. Il n'avait jamais pu faire des économies, s'étant constamment et avant tout préoccupé de l'éducation de ses enfants. Mathilde avait un frère venu au monde huit ans avant elle. Vu son peu de fortune, le général avait dépensé, relativement, beaucoup pour son fils. Il y avait eu les années de lycée, après lesquelles le jeune homme était entré à l'École polytechnique. Il en était sorti ingénieur des ponts et chaussées, et, tout récemment, n'ayant pas encore vingt-six ans, 20 il avait été appelé à remplir ses fonctions dans le département où demeurait son père, comme s'il eût été l'objet d'une faveur spéciale.
Si le général s était un peu sacrifié pour son fils, il n'avait pas à le regretter; le jeune homme lui avait donné et lui donnait encore toutes les satisfactions désirables; il était grandement récompensé. Georges de Santenay avait une position convenable, il n'avait plus qu'à marcher, son avenir était assuré.
Du reste, le vieux général n'avait aucune inquiétude, pas 3° plus sur l'avenir de Mathilde que sur celui de Georges. Lo frère et la sœur avaient une tante, sœur aînée de leur mère, qui possédait une grande fortune.
C'était une vieille demoiselle qui, après avoir été grande couturière à Paris, s'était retirée des affaires et était venue habiter dans un village peu éloigné de celui où demeurait le général, et où elle avait acheté une jolie propriété.
M'^® Lormeau, — c'était le nom de l'ancienne couturière, — n'avait pas d'autres proches parents que M. de Santenay et ses enfants. Georges et Mathilde étaient ses futurs 4° héritiers, et elle avait depuis longtemps déclaré que, lorsque
son neveu et sa nièce se marieraient, elle se chargerait de les doter. A l'un comme à l'autre, elle voulait donner deux cent mille francs, estimant qu'il est encore mieux de faire aux siens du bien de son vivant qu'après sa mort.
^larthe avait vu plusieurs fois Georges de Santenay au parloir du pensionnat, lorsque le jeune homme venait voir sa sœur, et elle avait même causé avec lui en présence de Mathilde, quand ils avaient la liberté de se promener tous trois sous les ombrages des grands arbres de la communauté, lo Les deux jeunes gens s'étaient vus aussi et plus librement chez le général.
M. de Santenay savait que la grande amie de sa fille ne sortait jamais du couvent, pas plus aux grandes vacances qu'à celles du jour de l'An et de Pâques ; il s'était ému de voir la jeune fille toujours enfermée et, sur les instantes prières de Mathilde, il avait demandé aux religieuses de lui confier M^^^ Raclot, en permettant à la jeune fille de sortir avec Mathilde.
Les religieuses en référèrent à M. Raclot. 20 II répondit qu'il remerciait M. le général de Santenay et ]\I"* Mathilde de l'intérêt qu'ils portaient à sa fille, et qu'il ne voyait aucun inconvénient à ce que Marthe allât passer quelques jours de vacances chez M. de Santenay avec son amie.
Cette réponse, impatiemment attendue, causa une grande joie aux deux jeunes filles.
Est-il besoin de dire que Georges de Santenay n'était pas resté insensible à la radieuse beauté de l'amie de sa sœur, à sa grâce charmante, à ce je ne sais quoi d'adorable qui était dans toute sa personne "?
30 N'osant point parler à la jeune fille du sentiment qu'elle lui avait inspiré, craignant aussi qu'elle refusât de l'écouter et repoussât son amour, ce fut sa sœur qu'il prit pour confidente, ce fut à sa sœur qu'il osa enfin parler de son amour, en la chargeant, bien entendu, de savoir s'il devait espérer ou se livrer au désespoir.
— Va, mon cher frère, répondit Mathilde en souriant, j'avais deviné ton secret, et je crois bien que notre père se doute un peu aussi de la chose.
Aujourd'hui même j'interrogerai Marthe je te le promets, 40 et elle me répondra avec cette franchise adorable qui est une de ses belles et nombreuses qualités.
Ah ! mon cher Georges, si elle t'aime, je serai hien heureuse ! je ne puis mieux désirer que de voir mon amie devenir ma sœur.
Georges avait fait sa confidence à sa sœur dans la matinée, avant le déjeuner. Dans l'après-midi, les deux amies se promenaient seules dans une allée du jardin.
— Marthe, dit Mathilde, j'ai une grosse révélation à te faire.
— Eh bien, Mathilde, je t'écoute.
— Avec toi, Marthe, il est inutile de prendre le chemin le plus long pour arriver au but, je vais donc te dire de quoi lo il s'agit, simplement et sans préambule.
Marthe, ce matin, mon frère m'a ouvert son cœur ; il t'aime.
M"^ Raclot tressaillit et devint rouge comme une belle cerise mûrie au soleil. Son cœur se mit à battre très fort.
— Maintenant, Marthe, reprit Mathilde, que vais-je dire à Georges 1 Vais-je lui porter la joie ou la douleur ?
Marthe eut un nouveau tressaillement, puis ses yeux rayonnèrent et elle se jeta au cou de son amie en lui disant d'une voix faible, étranglée par l'émotion : 20
— Mathilde, j'aime ton frère !
M^^® de Santenay ne put retenir une exclamation joyeuse.
— Ah ! tu seras ma sœur ! s'écria-t-elle. Elles s'embrassèrent et se mirent à pleurer.
Le jour même, le général fut mis au courant de la situation.
— C'est bien, dit-il, j'ai pu apprécier les rares qualités de M"® Eaclot ; je sais ce que vaut cette jeune fille, Georges ne pouvait faire un choix qui me convînt mieux et j'approuve ses projets. Mais il y a M. Eaclot, qui ne sait rien encore et peut avoir des idées contraires aux nôtres ; en effet, rien ne nous 30 dit qu'il n'a pas déjà d'autres vues sur sa fille. Dans tous les cas, et dans l'état oii en sont les choses, IVP^® Eaclot ne peut plus revenir ici.
— Heureusement, dit Mathilde, elle n'a plus que peu de temps à rester au pensionnat.
— Quand W^^ Marthe sera chez son père, celui-ci nous invitera, je pense, à lui rendre visite ; nous irons tous trois à Aubécourt ; alors j'apprendrai à M. Eaclot, s'il ne le sait pas déjà, que sa fille et mon fils s'aiment ; après quoi, je lui demanderai la main de M^''' Marthe Eaclot pour Georges de -lo Santenay. Nous devons donc, d'ici-là, ajourner nos projets.
Georges et Mathilde approuvèrent les sages paroles du général.
Marthe n'avait pas été appelée à ce conciliabule entre le père et ses enfants ; mais elle avait été instruite par Mathilde de la décision prise.