CHAP. IV
Mathurin Eaclot n'aimait guère plus sa fille qu'il n'avait aimé sa femme ; néanmoins, il la traitait avec douceur et il avait pour elle cette sorte de respect que les natures supérieures imposent aux êtres ignorants et grossiers. Bien élevée, lo très instruite et d'une grande distinction, Marthe, d'ailleurs, iiattait la vanité et l'orgueil du vieux paysan. Malgré son avarice, Mathurin Raclot ne refusait rien à sa fille ; il est vrai qu'elle ne demandait pas beaucoup pour sa toilette. Modeste dans ses goûts, habituée à la simplicité, elle n'était pas plus exigeante au château d'Aubécourt qu'elle ne l'avait été pendant les longues années passées au couvent. Certes, ce n'était pas au village, près de son père, au milieu d'une population de ultivateurs, qu'elle pouvait devenir coquette et recherchée dans ses toilettes.
20 Le père était charmé de voir que sa fille n'était point» comme il l'avait redouté, une dépensière.
Aussi, ayant réalisé un jour sur une vente de bestiaux un bénéfice sur lequel il n'avait point compté, il acheta à Marthe, d'un seul coup, pour trois mille francs de bijoux. C'était merveilleux, inouï.
La jeune fille remercia son père avec une émotion mêlée de surprise.
Elle allait pouvoir remplacer ses boucles d'oreilles de vingt-cinq francs par des boutons de deux mille francs, et 30 mettre pour la première fois un bracelet à son bras et à son doigt une bague de prix.
Àlais, disons-le, c'était moins pour être agréable à sa fille que p<mr satisfaire sa vanité que M. Raclot s'était montré si extraordinairement prodigue,
Marthe savait parfaitement, — elle le sentait, — que la tendresse paternelle de son père laissait beaucoup à désirer ;
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elle souffrait de le voir répondre à son affection par la froideur et faisait tout ce qu'elle pouvait pour faire fondre cette glace : mais l'amabilité, les gentillesses, les caresses n'ont aucune action sur l'airain ou sur le marbre.
Aussi, depuis plus de deux mois qu'elle était revenue chez son père, n'avait-elle pas eu le courage de lui dire qu'elle aimait Georges de Santenay et qu'elle était aimée de ce jeune homme.
Un matin, après avoir longuement parlé au paysan du général de Santenay, de sa fille et de son fils, de l'accueil lo qu'elle avait reçu dans leur maison, de sa reconnaissance et de l'amitié qui l'unissait à MJ^® de Santenay, elle lui fit comprendre que, pour les remercier, il devait les inviter, au moins une fois, à venir passer deux ou trois jours au château d'Aubécourt,
Tout d'abord, M. Eaclot ne cacha pas à sa fille que la proposition qu'elle lui faisait n'était pas de son goût.
Mais Marthe insista; elle eut même des larmes qu'elle ne put retenir.
Voir pleurer sa fille n'était rien pour Raclot, cependant 20 il se laissa convaincre en se disant que ça ferait bien dans le pays quand on saurait qu'il recevait chez lui, comme amis, un général, un ingénieur des ponts et chaussées, et M^® Mathilde de Santenay, une amie intime de sa fille.
Toujours la vanité et l'orgueil.
L'imdtation fut faite et la réponse ne se fit pas attendre.
Quelques jours après, M. de Santenay, son fils et sa fille arrivèrent au château.
Subissant, cette fois, l'influence de sa fille, le rustre ne se montra pas trop maladroit et reçut ses nobles invités d'une 30 façon assez convenable. C'était un paysan; on ne pouvait exiger de lui plus qu'il ne pouvait donner.
La famille de Santenay était venue à Aubécourt pour trois jours. La première journée se passa fort tranquillement. On commençait par faire connaissance.
M. Eaclot, se gonflant comme la grenouille de la fable, ne manqua pas de promener ses hôtes au milieu de ses terres. Sous prétexte de leur faire visiter ses fermes, de leur montrer ses grands clos où il y avait deux cents bœufs dans l'herbe, il voulait les faire voir aux habitants de la commune ; aussi 40 les fit-il passer et repasser dans la grande rue d'Aubécourt ou
la rosette rouge que M. de Santenay avait à sa boutonnière devait produire son effet.
Ah ! c'eût été mieux encore si le général était venu avec son brillant uniforme !
Le lendemain, après le déjeuner, pendant que Geoiges et les deux jeunes filles faisaient dans le parc un tour de promenade, M. de Santenay, resté seul avec M. Eaclot, jugea que le moment était venu de tenir la promesse qu'il avait faite à son fils, c'est-à-dire de parler à M. Eaclot de l'amour réciproque lo de Marthe et de Georges.
— Cher monsieur Raclot, dit-il, vous savez que mon fils est ingénieur des ponts et chaussées ; ce n'est pas à moi, son père, de vanter les mérites de Georges; mais je puis vous dire que, dans quelques années, il sera ingénieur en chef.
— Une belle position, monsieur le général, fit Eaclot.
— Eh bien. Monsieur Eaclot, je vais vous apprendre une chose qui, je l'espère, ne vous causera aucun déplaisir.
Le paysan eut un mouvement brusque et tendit ses deux oreilles.
20 — Mon fils, poursuivit M. de Santenay, aime mademoiselle votre fille, et il s'estimerait le plus heureux des hommes si vous vouliez l'agréer comme votre futur gendre.
Mathurin Eaclot resta un moment abasourdi et muet de surprise. Il ne lui était pas encore venu à la pensée qu'il aurait un jour à marier sa fille et, par conséquent, à lui donner près de la moitié de sa fortune en lui rendant ses comptes de tutelle.
— Pardon, monsieur le général, balbutia-t-il, ce que vous venez de me dire ... je suis sous le coup d'une surprise , . .
30 je m'attendais si peu . . . Ainsi, M. Georges de Santenay aime ma fille ? Je n'en reviens pas. Un si grand honneur pour elle ... et pour moi, qui ne suis qu'un pauvre paysan ! . . . Mais voilà, je crois bien que ma fille ne songe pas le moins du monde à se marier.
Vous devez comprendre, monsieur le général, que je ne suis point pressé de me séparer de Marthe: je n'ai qu'elle d'enfant ... Et puis, et puis ... Eh bien, oui, je ne comprends le mariage, moi, que si l'on s'aime des deux côtés.
40 — Votre manière de voir est absolument semblable à Ja mienne, monsieur Eaclot.
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— A la bonne heure.
— Nous allons donc facilement tomber d'accord.
— Comment cela 1
— C'est tout simple : — Georges de Santenay aime M"* Marthe Eaclot, et M"^ Marthe aime Georges de Santenay.
Mathurin Eaclot ouvrit de grands yeux effarés. Son front s'était subitement assombri.
— Eh bien, cher monsieur, ajouta le général, nous n'avons plus qu'à nous unir pour faire vite deux heureux.
Un double éclair sillonna le regard du paysan. lo
— Ah ça ! dit-il avec raideur et un accent singulier, vous me croyez donc bien riche ?
Cette question était une injure grossière.
M. de Santenay fronça les sourcils et le rouge monta à son front. Toutefois il se contint, il savait à quel homme il avait afiaire.
— Monsieur Raclot, répondit-il avec beaucoup de calme, mon fils pas plus que moi ne s'est préoccupé de savoir si vous aviez plus ou moins de fortune et si, en la mariant, vous donneriez une dot quelconque à votre fille. 20
Nous estimons tous deux que la question d'argent ne doit être que très secondaire dans le mariage ; il n'y a donc, chez nous, aucun calcul d'intérêts matériels, et je n'ai en vue, dans la démarche que je fais près de vous, que le bonheur d'une jeune fille et d'un jeune homme qui s'aiment.
— Hum ! hum ! fit le père Eaclot.
Mon fils, poursuivit le vieux soldat, ne voit et ne veut voir dans M"® Marthe que ses précieuses qualités et, n'eût-elle pas un sou vaillant, qu'elle n'en aurait pas moins de mérite à ses yeux et aux miens. 30
— Alors, monsieur le général, interrogea le paysan, qui commençait à se dérider, nous laissons absolument de côté la question de la dot.
Eaclot ébaucha un sourire.
— Je n'ai pas à vous cacher, continua M. de Santenay, que je suis à peu près sans fortune ; mon fils n'a donc pas le droit de se montrer exigeant ; je dois vous dire, cependant, que Georges a une tante, du côté de sa mère qui lui donnera, au moment de son mariage, deux cent mille francs.
— Ah ! ah ! fit le père Eaclot. 40
— Avec la rente de ce capital, augmentée de ses hono-
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raiies, mon fils a le droit de se marier selon son cœur sans avoir la crainte de voir la gêne entrer dans son ménage. Si vous ajoutez à cela que Georges aime, adore M"® Ma/the. vous trouverez suffisante, je l'espèie, la garantie que je vous offre du bonheur de mademoiselle votre fille.
Raclot avait repris peu à peu sa physionomie de bon et honnête paysan. Du moment qu'on ne lui parlait pas de rendre des comptes à sa fille, que même on ne demandait pas une dot, ça lui était parfaitement égal de la marier. D'ailleurs, lo un peu plus tôt, un peu plus tard, il fallait en venir là. Il n'avait pas à attendre, attendu que plus tard il pourrait se trouver en face de gens moins désintéressés que M. de Santenay et son fils.
— Ah ! général, général, répondit-il, feignant d'être ému, quel diable d'homme vous êtes ! Vrai, vous m'avez mis tout sens dessus dessous. Voyez- vous, je ne m'attendais pas du tout, mais pas du tout à cette chose-là.
Ainsi, ma fille aime M. Georges de Santenay ! C'est qu'elle ne m'en a pas soufflé mot, la petite friponne ! ... Je so n'aurais pas voulu la marier sitôt, ça, c'est vrai ; mais voilà, l'amour s'en est mêlé, je n'ai plus rien à dire. Et puis, monsieur le général, vous m'avez dit des choses . . . Qu'estce que vous voulez 1 ne pouvant pas lutter, je me rends.
— Merci, monsieur Eaclot.
— Toutefois, il y a un point qu'il est bon de bien préciser.
— Dites, je vous écoute.
— Je veux parler de la dot.
— Je vous ai dit que, n'eût-elle pas un sou, mon fils n'en épouserait pas moins mademoiselle votre fille.
30 — Oui, oui, vous m'avez dit cela ; cependant . . . assurément, monsieur le général, je ne peux guère donner à Marthe ; l'argent est rare, très rare chez nous autres paysans. Sans doute, j'ai du bien au soleil; vous avez vu mes fermes, mes enclos ; mais, s'il fallait vendre, tout cela serait acheté pour rien, ce serait la ruine. D'ailleurs, après moi, Marthe aura tout mon bien, puisqu'elle est fille unique.
Voyons, monsieur le général, votre grande franchise appelle la mienne, et je joue cartes sur table ; en me saignant aux quatre veines, j'espère parvenir à réunir cinquante mille
40 francs ; M. Georges de Santenay se contentera-t-il de cette somme ?
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— Oui. Mais encore une fois, vous savez bien que nous ne courons pas après une dot ; si vous le voulez, donnez moins encore à M^^^ Marthe . . .
— Halte-là ! monsieur le général, j'ai dit cinquante mille francs. Hé, hé, quoique paysan, on a son petit amour-propre, son orgueil.
— C'est bien, monsieur, ne parlons plus de cela.
— Alors, c'est dit ; je donnerai cinquante mille francs, et vous me promettez, en votre nom et au nom de M. Georges de Santenay, qu'on ne me forcera pas, plus tard, à vendre mes lo terres ?
— Et pourquoi vous forcerait-on à vendre vos terres 1
— C'est que, voyez-vous, tuteur de ma fille, son mari pourrait exiger . . .
— Ah ! vos comptes de tutelle 1 Ne vous mettez pas martel en tête, cher monsieur Eaclot, mon fils vous laissera parfaitement tranquille,
— Vous le promettez 1
— Je vous le jure, monsieur.
— Merci, monsieur le général. Ah ! vous ne savez pas 20 quelle horreur j'ai de la chicane. Si j'avais la moindre dispute avec mon gendre et ma fille, je vous le dis, ça me tuerait.
— Vous vivrez cent ans, répliqua le vieux soldat en riant.
— Oui, on a toujours dit que je vivrais très vieux. M. de Santenay se leva.
— Monsieur Raclot, dit-il, je vous quitte ; je vais retrouver nos jeunes gens et les rendre heureux en leur disant que vous consentez à leur mariage.
— Et que nous ferons la noce dans un mois, s'ils le veulent.
— Je suis sûr d'avance qu'ils ne réclameront pas un plus 30 long délai.